« Ni héros, ni traîtres » : les intellectuels moldaves face au pouvoir stalinien

La collection « Aujourd’hui l’Europe » des Editions l’Harmattan s’est enrichie d’une nouvelle pièce. Il s’agit du livre « Ni héros, ni traîtres. Les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline (1924-1956) » par Petru Negură, docteur en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris, maître de conférences à l’Université d’Etat de Chişinău.

Dans son ouvrage, Petru Negură propose une étude de la relation des intellectuels moldaves au pouvoir stalinien de 1924 à 1956. Il tente de cerner le processus national et s’interroge sur la projection d’un modèle - le réalisme socialiste de Moscou sur la Moldavie. Ce décryptage à la fois politique, social et culturel est d’une nécessité impérieuse pour comprendre la Moldavie d’aujourd’hui.

L’ainsi dite littérature moldave soviétique s’est développée dans une période pendant laquelle la société soviétique, y compris celle moldave, traversait un ample et difficile processus de transformation, fait qui a laissé son empreinte sur la structure et le contenu de la littérature de l’époque. Ayant comme cible un public très vaste, le réalisme soviétique dans sa version moldave a assumé un rôle actif dans la formation de l’identité ethnique et civique de la population de la Moldavie soviétique. Ce processus de construction identitaire a-t-il été réussi ? – se demande l’auteur à la fin du livre.

Selon Petru Negură, le titre de son ouvrage exprime parfaitement la lutte et la pression extraordinaire auxquelles étaient soumis les intellectuels à l’époque du régime soviétique. „J’ai découvert un monde fascinant des gens qui, confrontés à des pressions sans précédent, ont essayé de mener une vie supportable et digne, en dépit des pressions annihilantes”, disait l’auteur lors du lancement de son livre.

Selon l’historien Igor Caşu, les études ayant comme objet les écrivains de la période soviétique dont l’œuvre a constitué une contribution à la renaissance nationale des Moldaves ont une grande importance. „A la différence des historiens, les écrivains disposaient d’une certaine liberté. Le livre montre éloquemment que sans les efforts déployés par les écrivains aux années’50 du siècle passé, l’année 1989 n’aurait pas existé”, constate Igor Caşu.

L’historien Andrei Cuşco apprécie beaucoup la comparaison faite par Petru Negură entre la cristalisation de la modernité dans une société démocratique et dans une société enkystée du point de vue idéologique. „J’ai surtout été intéressé par la façon dont Petru Negură présente diverses modernités alternatives, d’un côté, celle réalisée en Bessarabie dans la période d’entre-guerres et, de l’autre côté, la modernisation forcée menée par les soviétiques en République Autonome Moldave sur la rive gauche du Nistru", dit Andrei Cuşco.

Lors du lancement de ce livre, le dramaturge Mihai Fusu a surtout mis l’accent sur l’aspect sinistre des relations entre les autorités soviétiques et les écrivains.

"L’étude de Petru Negură est en connexion avec le sujet d’un spectacle sur lequel je travaille à présent et dont les textes sont totalement repris de la littérature des écrivains de Transnistrie. En commençant à étudier leur œuvre, je m’attendais à quelque chose de drôle, mais j’ai découvert l’essence tragique de ce qu’on appelle la littérature transnistrienne. Ce qui est intéressant, c’est que dans la République Soviétique Socialiste Moldave, la filière littéraire transnistrienne était composée de trois représentants, le reste ayant été supprimés par les autorités. On les a utilisés, puis fusillés”, a dit Mihai Fusu.

Dans la préface signée Catherine Durandin, il est dit : « Jeune historien moldave, Petru Negură s’est posé, avec cette étude, un défi ambitieux. Il s’en explique : il étudie et cherche à comprendre la relation des intellectuels à un pouvoir totalitaire, ici stalinien de 1924 à 1956. Il s’applique à cerner le processus de construction nationale, ici moldave, sous une domination étrangère, russo-soviétique, en l’occurrence. Enfin se portant vers le centre, Moscou, il s’interroge sur la projection d’un modèle – le réalisme socialiste- vers une périphérie… Sa République de Moldavie.

Ce défi d’intelligence est tenu. Le livre importe de par sa qualité intrinsèque, densité et érudition, mais il y a plus. Ce texte porte un décryptage de phénomène à la fois politique, social et culturel – la soviétisation d’un espace entré dans le cadre de l’URSS, la rupture et jusqu’où avec le passé – dont nous avons aujourd’hui besoin pour saisir les faisceaux de complexité du présent. Quelle identité, quelle modernité aujourd’hui pour la République de Moldavie ? Quels liens avec Moscou et avec Bucarest ? Quel regard de soi-même à soi-même ? »