Ni après la guerre, ni après la famine, la vie n’était aussi difficile qu’à présent …

Une croûte de pain et un verre d’eau ou de vin - c’est presque le déjeuner quotidien de Tudor Groian, employé de la brigade no .4 d’une entreprise agricole du village de Răzeni, district de Ialoveni. Sa femme est partie travailler en Russie il y a 5 ans et il est resté avec ses trois enfants à la maison. Tudor fait tout son possible pour que la famine ne les submerge pas. En plus de tous ces ennuis, sa femme, au lieu d’apporter de l’argent, il y a trois ans, lui a offert un autre cadeau : un quatrième enfant. Depuis cette période il a 4 bouches à nourrir, pendant que sa femme se trouve toujours loin du pays.

A 30 km de Chişinău, c’est un autre monde…

Tudor, le père de 4 enfants
Tudor, le père de 4 enfants

„J’ai l’ai accueillie avec l’enfant de l’autre, pour ne pas détruire la famille. Que faire ? Nous ne mourons pas de faim. Parfois on achète, parfois on mange des légumes du jardin. C’est difficile, mais il faut qu’on aille de l’avant”, a affirmé cet homme. A cause de la crise, la femme de Tudor n’a pas beaucoup de travail : alors, elle envoie une fois tous les 3 ou 4 mois une somme de 100 dollars. Quant à lui, il gagne environ 450 lei par mois. En 2008, il a eu 3400 lei. (210 euros)

Actuellement, il est optimiste, car il a eu de moments plus difficiles que cela. En effet, Tudor a été à deux doigts que son épouse le quitte. Peu à peu, elle avait dérobé tous les actes concernant leurs enfants, avec l’intention d’avoir un jour la possibilité de les prendre à Moscou avec elle. Mais tout cela n’est pas arrivé. Les larmes de son mari, les implorations de ses enfants et les reproches de Madame la maire adjoint l’ont arrêtée et empêchée d’accomplir cette action hasardeuse. Elle a promis de revenir à la maison 2 mois plus tard.

Tudor est très heureux. La cadette l’aime plus qu’un vrai père et il oublie toutes ses angoisses. C’est l’unique fille et, même si elle est déjà grande, il la porte dans ses bras comme un trésor.

Seul avec 6 enfants …

Un voisin de Tudor, qui n’a pas voulu dire son nom, car „les gens dans le village sont très envieux”, nous a raconté qu’il vit mieux, même s’il est resté pendant 6 ans à la maison avec 7 enfants - 4 filles et 3 garçons. Bien entendu, il y a a eu des difficultés, mais les enfants ont hérité de l’assiduité de leurs parents et ont été obéissants. Actuellement, son fils de 24 ans travaille avec sa mère en Italie. Leur vie quotidienne s’est améliorée un peu grâce à lui, qui, étant musicien de profession, gagne plus ou moins d’argent lors des fêtes. Mais il est assez révolté du fait de devoir payer 13.000 lei par an pour les études de ses deux filles, étudiantes à la faculté de sciences politiques. Surtout que le troisième enfant veut entrer à l’université cette année-là.

Le troisième couple que j’ai connu à Răzeni est un cas moins heureux. La mère est partie et s’est mariée en Roumanie, le père est à Moscou, les enfants sont à la charge des proches.

Dans la famille Andriuţă, le père est resté seul avec quatre enfants car sa femme est partie en Italie et ne donne plus signe de vie.

Les gens chez nous meurent à l’âge de 50-55 ans

Environ 1700 habitants de Răzeni sont partis travailler en Italie, en France et en Suisse,un tiers d’entre eux sont sur le point de divorcer et même la crise économique mondiale ne ramène pas les gens dans leurs foyers. Il y a une fabrique de vin dans cette localité qui offre approximativement 40 emplois et l’atmosphère de ce village est apaisante. Des chemins dans un état déplorable, des enfants sans leurs parents, des chômeurs et des maisons vides – c’est le tableau actuel de la célebre localité, le village natal de Ion Inculeţ, le président du Conseil d’Etat et de Ion Pelivan, membre du premier Parlement de la Bessarabie. A 30 km seulement de Chişinău, c’est un autre monde Petru Cotorobai, un homme âgé de plus de 70 ans, soutient que „La vie n’était pas si difficile, ni après la guerre ni après la famine. Maintenant on se souvient de bons moments qu’on a eus pendant notre enfance. „La démocratie moldave” nous a détruit la vie. Nos enfants sont dispersés dans le monde entier”. Le vieil homme a 9 enfants, l’une de ses filles est mariée en France.

Dumitru, un homme de 47 ans, va à Moscou 3 ou 4 fois par an, pour gagner de l’argent „quand une occasion du travail surgit”. Le poids de la vie l’a vieilli et il ne sait pas comment „élever ses enfants”, le cadet a 10 ans, et l’aîné – plus de 20 ans. „Nous souhaitons entrer dans l’ Europe, mais nous n’avons pas de travail. C’est Dieu seul qui sait comment nous nous débrouillons. Nous remercions Dieu que les gens soient bons et ne se mettent pas à se voler les uns les autres mais j’ai peur qu’on ne commence désormais à s’étrangler. Les gens chez nous meurent à l’âge de 50-55 ans, car ils souffrent beaucoup. Les élections s’approchent et nous ne souhaitons pas être de nouveau trompés et voir les communistes gagner encore une fois. Le président de la République doit être élu par le peuple. Il n’y a pas d’autre solution que de changer ce système”.

Un Centre culturel : le cadeau de Ion Inculeţ pour Răzeni

Ion Luchian est le maire de Răzeni depuis 2003. Il dit qu’il a trouvé la localité à cette époque-là comme si elle sortait de la guerre. Soutenu par la Fondation allemande „Pro humanity”, USAID et le Fond écologique, il a réussi à rénover le système d’approvisionnement en eau potable qui n’avait pas fonctionné pendant presque 15 ans et 1800 foyers parmi les 2500 du village sont déjà raccordés à l’aqueduc. En 2005, on a commencé la construction d’un gazoduc stratégique de 34 km via Gura-Galbenă - Răzeni - Cigârleni - Gangura - Misevca - Alexandrovca et Cărbuna. Ainsi, le problème de l’approvisionnement en gaz naturel des localités va se résoudre avec le temps.

“Nous avons plus de mille foyers qui ont une situation très difficile. L’agriculture n’a pas de subventions de la part de l’Etat, il n’y pas de marché de vente permettant aux gens de commercialiser leur production. Par ailleurs, on se préoccupe aussi de la rénovation du centre culturel, construit en 1937 avec l’aide financière de Ion Inculeţ, et qui a été négligé aux cours des deux dernières décennies. On espère qu’en novembre, à la fête du village, on va inaugurer l’édifice réparé, sur lequel nous allons installer une plaque commémorative”, a mentionné Ion Luchian. Il faut signaler le fait remarquable que le village de Răzeni a établi des relations de fraternité avec la commune de Bârnova, une localité du district de Iaşi, en Roumanie . C’est la localité où a vécu Ion Inculeţ avec sa famille.

le Centre Culturel
le Centre Culturel

A Mileştii Noi, un village qui est sous la subordination de la mairie de Răzeni, toujours avec l’aide de la Fondation allemande, un établissement scolaire moderne a été réconstruit. Les enfants ont les meilleures conditions pour faire leurs études. A Răzeni, il y a aussi un lycée, qui a besoin de cadres didactiques, parce qu’une bonne partie d’entre eux ont émigré et ce sont les professeurs âgés qui détiennent le “pouvoir”.

Ion Terenti, le directeur de l’Ecole Professionnelle de Răzeni, nous dit que l’institution est prévue pour 520 personnes, mais actuellement il n’y a que 330 élèves de tout le pays qui y font des études C’est l’unique école professionnelle qui prépare des spécialistes dans le domaine des télécommunications. Des monteurs de câbles et lignes téléphoniques, des opérateurs pour les offices postaux, des couturières et des menuisiers - voici les professions qui sont enseignées ici. Le directeur craint que l’établissement ne ferme car le nombre d’élèves a diminué ces dernières années.

Apprendre aux élèves à travailler, non à voler

l'ancien directeur d'école
l’ancien directeur d’école

Constantin Sainsus, l’ex-directeur et le professeur de mathématiques de l’école de Răzeni, depuis 16 ans s’occupe du jardinage. Il a renoncé à enseigner, étant forcé d’entretenir sa famille grâce aux fruits de la terre. Ayant planté 6 sortes de groseilles et des fleurs il dit qu’il est très content de cette petite affaire. Les anciens collègues qui l’ont connu comme un bon professeur durant 32 ans s’étonnent qu’il ait tant de persévérance pour sa nouvelle besogne. „Il faut beaucoup travailler, notre terre est le plus grand trésor, mais nous avons beaucoup de peine car nos gens se sont habitués au système des kolkhozes c’est-à-dire seulement à prendre. Même à cette période-là, j’avais des cerises, des abricots, des groseilles et ma vigne. A présent je n’ai pas besoin de sortir de mon jardin, il me nourrit parce que je „ lui accorde de l’attention”, dit Constantin Sainsus.

Dans la période soviétique, Constantin Sainsus a beaucoup voyagé : en Crimée, en Géorgie, dans la région de Saint-Pétersbourg, à Lvov, et chaque fois, il ramenait 1 ou 2 racines de plantes. A un certain moment il a compris que dans la localité il était le seul à avoir des espèces de plantes différentes de celles qu’on cultive là-bas traditionnellement. „La vie m’a fait agir comme ça. J’ai toujours apprécié le travail. Une fois, on m’a demandé quelle est la différence entre les mathématiques et mon activité. J’ai répondu que les mathématiques se font avec le stylo et le livre alors que mon nouveau travail –avec la réflexion et la bêche. Ma femme et le fils m’aident. Je commercialise en particulier des arbustes. En automne, on a eu beaucoup de clients qui ont acheté des centaines d’arbustes. Actuellement, les jeunes ne veulent pas cultiver la terre : ainsi, on ne peut trouver personne dans les villages avec qui entretenir une conversation sur ces sujets. Les écoles devraient avoir 3 ou 4 hectares de terrain pour apprendre aux élèves à travailler non à voler, il faut se débarrasser de la mentalité soviétique”, ajoute Constantin Sainsus.

L’homme d’affaires de l’année rêve au modèle agricole hollandais Nicolae Cotorobai a été déclaré l’homme d’affaires de l’année 2008 du district de Ialoveni. Il a loué 1500 hectares de terrain dans lesquels il cultive du blé, de l’orge, du tournesol, des tomates, des concombres, des choux, des poivrons, des raisins et des pommes. Il y a 6 ans, il a planté des betteraves sucrières mais selon lui, ce n’est pas une affaire rentable en Moldavie. Nicolae Cotorobai rêve au modèle agricole hollandais où toutes les transactions se réalisent par internet et où l’état offre des engrais et d’importantes subventions aux agriculteurs. „Après 38 ans d’activité en agriculture, je suis en perte, je n’ai jamais vu une situation aussi difficile ; j’ai des dettes en permanence. Comment l’Etat peut-il m’aider si l’industrie est morte ? J’achète des carburants et des pièces de rechange à des prix exagérés. De fait, maintenant, j’ai 150 employés qui ont de petits salaires alors que 2 ans auparavant j’ai eu 300 personnes !”. Nicolae Cotorobai a posé sa candidature sur les listes de PLDM pour le scrutin parlementaire en espérant qu’une gouvernance compétente pourra changer la situation de l’agriculture.

Un vin consommé par les cosmonautes

L’atout de cette localité est qu’elle sera incluse dans un tracé touristique qui va passer par Ialoveni et les alentours. La cabane des Turcs dans la forêt, le lieu où les païens ont passé il y a 100 ans, ces vestiges constituent une attraction touristique. Enfin, Răzeni est un symbole pour tous les Roumains car c’est le lieu de naissance d’Inculeţ et de Pelivan et les descendants de ces grandes personnalités vivent encore. Certainement, le village pourrait devenir une des plus visitées localités par des touristes, et pas seulement par Voronin, Tarlev et Lupu, qui n’ont pas été dérangés par les mauvais chemins de là-bas. „Nous avons des gens qui s’occupent de l’artisanat, nous avons deux étangs remplis de poissons, des paysages naturels exceptionnels, une exploitation forestière, deux églises…”. Les habitants sont fiers du fait que les cosmonautes soviétiques consommaient du vin issu de leurs vignobles, situés sur la colline de Cărbuna. „Il n’y avait pas de délégation qui ne vînt pas chez nous et ne descendît dans la cave de notre fabrique de vin qui n’est pas pire que celui de Mileştii Mici”, soutient le maire adjoint, Teodora Roşca.

La banque de Răzeni, rouverte après 1910

Gheorghe Gurău est le directeur de l’ONG „Inform Răzeni”, un centre d’information et de conseil. Les habitants peuvent recevoir divers renseignements – comment semer, comment vendre un terrain, des informations sur le trafic des gens, etc. L’association est en collaboration avec la Fédération des fermiers, avec le centre „Contact” et d’autres ONG. Mr. Gurău recommande aux villageois des spécialistes de la capitale en fonction de leurs besoins. „Nous avons fondé une association d’économie et d’emprunt qui offre des crédits pour l’agriculture, pour la consommation, pour les constructions et même pour des noces. En effet, c’est la banque du village. Donc, on élabore des projets pour obtenir des financements de l’étranger. Le moindre emprunt accordé à une personne est de 2000 lei. Nous sommes des concurrents sérieux pour les autres banques ”, dit Gheorghe Gurău. Les gens sont revenus à l’ancien nom de la banque :- Banque populaire „Furnica-Răzeni”. Ils sont satisfaits de pouvoir se débrouiller aussi bien que leurs prédécesseurs. Actuellement, dans la commune, il y a en circulation 1 million 600 cent mille lei.

„Conséquence de la dégradation spirituelle - les habitants de Răzeni sont passifs en ce qui concerne la résolution de problèmes de la localité. A vrai dire, les gens se sentent trahis de nouveau dans cette campagne électorale. On espère qu’avec le temps les personnes qui ont quitté le village vont revenir avec une autre mentalité car ce sont eux seuls qui peuvent ranimer la vie dans le village. Une autre génération va consolider une équipe dans la localité et l’esprit « kolkhoze » va disparaître de la mentalité des gens”, dit avec conviction Gheorghe Gurău.

Optimistes et hospitaliers

A Răzeni, l’espérance ne meurt jamais. On ne trouve aucune parcelle libre car les jeunes sollicitent toujours des terrains pour construire des maisons. Même pendant ces temps difficiles, les habitants célèbrent des noces dont on entend parler dans tout le pays. A la fête du village, on se sent très bien parmi ces gens hospitaliers. Chacun d’entre eux garde encore l’espoir que tout ira bien, autrement ils ne seraient pas les dignes successeurs de ces grandes personnalités qui ont organisé la Grande Union des Roumains. L’ensemble ethnofolklorique „Răzeneanca” nous rappelle nos traditions populaires qui vont demeurer éternellement dans la localité „campée par Etienne le Grand”, à la frontière de Lăpuşna et Tighina.

La crise rurale dans la vision démographique

„ La situation démographique est loin d’être considérée comme normale, même si notre pays est le plus ruralisé en Europe. Le nombre de localités continue de baisser. Depuis le milieu du XXe siècle jusqu’à maintenant, environ 300 villages ont disparu : soit ils ont été fusionnés, soit ils ont disparu par le prisme de la priorité. Par rapport au nombre de 1859 localités rurales enregistrées au recensement de 1959, on a dénombré en 2004 seulement 1470 localités environ.

Nous avons 309 villages avec une population de moins de mille habitants, 232 - avec moins de 500 habitants, 83 - avec moins de 200 personnes, 44 localités avec une population de moins de 100 personnes, 28 - moins de 50, et 28 villages - seulement 10 à 25 habitants.

La population rurale diminue chaque jour par 15 à 18 personnes. Il y a déjà deux décennies que les villages se dépeuplent. Nous entrons dans un état de vide de l’existence rurale ou en crise rurale ”, considère Valeriu Sainsus, docteur en économie.

Article par Angelina Olaru, publié sur http://www.timpul.md

Traduction – Liliana Anghel. Relecture – Michèle Chartier.