« Ne fermez pas le livre… », un appel immortel de Grigore Vieru

Je le sais, un jour, à minuit ou au soleil levant,

Mes yeux s’éteindront au-dessus de Son livre,

J’arriverai alors à sa moitié peut-être,

Mais ne fermez pas le livre …

Laissez-le ouvert pour que mon fils ou ma fille

Continuent à lire ce que leur père n’a pas réussi à lire.

Les lignes ci-dessus constituent la traduction littérale d’un morceau du poème « Legamint » que Grigore Vieru a consacré au génie de la poésie roumaine, Mihai Eminescu. Ce poème est considéré comme un testament légué par Grigore Vieru par lequel il nous appelle à ne pas cesser de puiser dans le Livre. En plus, ce poème s’est avéré un présage – les yeux du poète se sont éteints peu après minuit…

Parcours biographique

Grigore Vieru est né le 14 février 1935, dans le village de Pererâta, dans le nord de la Moldavie. Au terme de ses études secondaires, il se fait inscrire à l’Institut Pédagogique “Ion Creangă” de Chişinău, faculté de Philologie et d’Histoire.

C’est à l’époque estudiantine, en 1957, qu’il a fait ses débuts éditoriaux - il s’agit du recueil de poésies pour enfants intitulé “Alarma”, („L’alarme”), qualifié par les critiques littéraires de début de bon augure.

En 1958, Grigore Vieru finit ses études à l’Institut Pédagogique. En 1960, il est embauché comme rédacteur à la rédaction de la revue “Nistru”, (à présent - “Basarabia”), publication de l’Union des Ecrivains de Moldavie.

Ultérieurement, pendant la période 1960-1963, Vieru a été rédacteur aux éditions “Cartea Moldovenească” où il a fait paraître deux nouveaux recueils de poésies pour enfants : "Făt-Frumos şi Curcubeul" et "Bună ziua, fulgilor !". En 1964, il publie dans la revue „Nistru” son fameux poème "Legământ".

Son volume “Versuri pentru cititorii de toate vârstele” („Des vers pour des lecteurs de tous les âges”) paru en 1965 lui a remporté le Prix national du komsomol dans le domaine de la littérature pour enfants et jeunesse (1967).

En 1968, a paru son nouveau volume “Numele tău” („Ton nom”) qui a marqué un détour dans sa carrière poétique et même dans sa destinée. La critique littéraire a apprécié ce livre comme „la plus originale parution poétique”. L’année même de sa parution, ce livre devient objet d’étude aux cours universitaires de littérature moldave contemporaine.

En 1973, Grigore Vieru franchit le Prut pour la première fois, c’est à dire, il visite la Roumanie en tant que membre d’une délégation de poètes soviétiques. Après cette visite-là, très importante pour lui, Vieru a déclaré avec beaucoup d’émotions : "Si certains ont le rêve de voler dans le Cosmos, moi, j’ai toujours rêvé de franchir le Prut".

Les années suivantes ont paru les volumes “Mama” („La mère”), 1975 et “Un verde ne vede” („Du vert qui nous voit”), 1976 qui en 1978 ont été appréciés par le Prix d’Etat de la République de Moldave ; “Steaua de vineri” (« L’étoile de vendredi »), 1978, paru aux éditions „Junimea” de Iassy, en Roumanie, avec un avant-propos signé Nichita Stănescu ; “Izvorul şi clipa” („La source et l’instant”), 1981 ; “Ecrits choisis”, 1984, volume qui réunit les meilleures poésies et chansons de Grigore Vieru, ainsi que des articles de presse ; “Rădăcina de foc” („La racine de feu”), 1988 ; “Curăţirea fântânii” („La purification du puits”), 1993 ; “Văd şi mărturisesc” („Je vois et je témoigne”), 1996 ; “Acum şi în veac” („Maintenant et toujours”), 1997 ; “Cartea Vieţii Mele” („Le Livre de ma Vie”) - volume anthologique - 2002.

L’activité en qualité d’auteur de manuels et d’abécédaires occupe une place à part dans l’œuvre du poète : „Steluţa” ; „Abecedar” ; „Albinuţa” – plusieurs générations d’enfants ont appris à lire justement dans ces livres de Grigore Vieru.

Le long des années, les poésies de Grigore Vieru ont été traduites et publiées en France, Russie, Lettonie, Lituanie, Estonie, Géorgie, Arménie, Macédoine, Bulgarie, Biélorussie.

Appréciation de l’œuvre immortel

En 1988, Grigore Vieru a reçu la plus prestigieuse distinction internationale dans le domaine de la littérature pour enfants : le diplôme d’honneur Andersen.

Le 13 novembre 1990, il est devenu membre d’honneur de l’Académie Roumaine qui en 1992 a proposé sa candidature pour le Prix Nobel de la Paix. Depuis l’an 1993, il est membre correspondant de l’Académie Roumaine.

En 1996, Grigore Vieru est décoré de l’Ordre de la République, distinction suprême de la République de Moldavie et en 2000 – de la médaille gouvernementale de la Roumanie “Eminescu - 150 ans depuis sa naissance”. Le 19 janvier 2009, le président roumain Traian Basescu a conféré à titre posthume à Grigore Vieru l’ordre national roumain "Steaua Romaniei" (« L’étoile de la Roumanie ») au grade de grand-croix.

Grigore Vieru, un miracle du peuple moldave

Grigore Vieru a été plus qu’une voix remarquable de la conscience nationale des Moldaves. Il en a été un architecte habile, faisant de son mieux pour la restaurer depuis ses fondations.

S’avérant dès ses débuts littéraires un poète “de tous les lecteurs”, Grigore Vieru est devenu très peu après la publication de ses premiers recueils de vers le poète-symbole de la Moldavie, un poète à qui le pays doit la révigoration de sa poésie.

Dans l’introduction à son dernier livre – l’anthologie « Taina care ma apara » que Grigore Vieru a appelé « livre de ma vie », le poète écrivait : « Je crois que je suis né comme poète suite à un appel, pas par émulation. En même temps, je crois que je suis né comme poète par la souffrance aussi, de même que par la réalisation du fait que la vie n’est pas un jeu. Donc, la poésie ne peut pas être un batifolage des paroles. A tout ça, ajoutons la beauté de la Langue Roumaine qui est elle-même un poème, comme disait Blaga, elle te met, elle-même, la plume dans la main ».

Grâce à Grigore Vieru, la poésie revient à la source pure de la réflexion et des sentiments populaires, étant à la fois d’une modernité évidente. La mère et la modernité sont des sujets essentiels dans la poésie de Grigore Vieru, mais dans son œuvre on retrouve aussi des réflexions sur le mystère cosmique, sur les secrets de la nature, des questions existentialistes.

Mais Grigore Vieru est surtout un poète de l’amour : l’amour pour la mère, la patrie, la langue, le peuple. « Si l’amour n’existait pas, j’aurais peur de vivre », disait le poète. « Découvrir qu’on est aimé, voilà ce qui le plus important. J’ai aimé et j’aime toujours. Je suis un poète de l’amour, tandis que l’amour né de la poésie ».

Combinant des airs de complaintes et de romances, sans éviter les interjections et les diminutifs, recourant parfois à des damnations, Grigore Vieru crée des vers limpides et fluents qui coulent comme l’eau. Il ne force par les expressions et ne moleste les paroles ou la syntaxe afin d’obtenir des effets poétiques.

Les vers de Grigore Vieru sont remarquablement chantables. Leur musicalité, lyrisme et profondeur n’ont pas pu ne pas être remarqués par les meilleurs compositeurs moldaves (Ion Aldea-Teodorovici, Eugen Doga, Anatol Chiriac, Petre Teodorovici, Ian Raiburg). Les chansons sur les paroles de Grigore Vieru devenaient des tubes dès leur lancement et restent populaires depuis plusieurs décennies.

In memoriam : Grigore Vieru

Mihai Cimpoi, président de l’Union des Ecrivains de Moldavie :

Grigore Vieru a été un symbole de la renaissance nationale. A travers son œuvre, Girgore Vieru a discuté avec les petits et les grands au sujet de la destinée de notre pays, de notre identité, de la vérité scientifique et historique, faisant un pont entre la culture roumaine de Bessarabie et celle de Roumanie. Grigore Vieru a été et restera une personnalité unique, sans pareil, incarnée dans la poésie, dans la vérité, dans la langue roumaine, pour la vérité.

Nicolae Dabija, poète :

Le frère de Eminescu est décédé. A cet instant, il cause probablement avec Mihai Eminescu et lui dit que la Bessarabie existe toujours, même si ses plus remarquables fils et filles s’en vont : Ion et Doina Aldea-Teodorovici, Ion Vatamanu, Nicolae Sulac, Nicolae Costin, Liviu Damian, Emil Loteanu, Victor Ciutac… Grigore Vieru a été plus qu’un poète. Il a été un lutteur. Il est tombé dans la lutte pour la Vérité et la Justesse. Mais la lutte sera menée à bout par les générations de lutteurs qu’il a élevés par ses abécédaires et ses poésies, ses essais et ses chansons… Vieru a été un exemple de bonhomie. Je crois qu’il n’y a pas eu d’autre personne dans le monde qui soit autant aimée et autant détestée que lui.

Pourquoi a-t-on aimé Grigore Vieru ?!

Pour son talent, courage, bonhomie, dignité, foi, bonté, pureté, verticalité…

Pourquoi a-t-on détesté Grigore Vieru ?!

Pour son talent, courage, bonhomie, dignité, foi, bonté, pureté, verticalité…

Grigore Vieru était d’une bonté proverbiale. Il a été l’ami de tout le monde. Même de ceux qui souhaitaient sa mort.

Si on le blâmait, ce n’était pas autant à cause de sa bonhomie et de ses poésies (quoiqu’il ait beaucoup d’envieux), mais surtout parce qu’il rêvait de la Roumanie…

Ion Hadârcă, poète :

C’est une perte cruelle, peut-être, la plus grande perte subie ce dernier siècle par la littérature roumaine de Bessarabie. C’est une douleur pour tous ceux qui l’ont connu et qui ont grandi avec son œuvre. Sa mort est comme un châtiment pour nous. J’espère que ce châtiment nous éveillera, ce que le poète a toujours souhaité. C’est le temps qui évaluera son message public ou son œuvre poétique. Mais il est certes que grâce à son attitude civique courageuse, Grigore Vieru peut être considéré comme un professeur ; un miracle de notre peuple.

Mircea Snegur, le premier Président de la Moldavie

Je suis très triste et je ne connais pas de paroles pour exprimer ma douleur. Après la perte de ma mère et de mon frère, c’est la plus grand perte pour moi. A diverses périodes, nos relations ont été différentes, mais j’ai toujours tenu compte de l’opinion de ce grand poète, tant dans mon activité politiques, que dans mes sentiments humains axés sur l’intégration de notre espace spirituel commun.

Ion Caramitru, acteur roumain

Il avait une énergie extraordinaire et il était toujours prêt à donner un coup de main à qui en avait besoin. Il était un militant pour le roumanisme. Sa disparition est terrible, c’est comme si le pied d’un pont s’était écroulé et ne peut plus être rétabli.

Anastasia Lazariuc, chanteuse de musique légère

Il a été une personne inhabituelle. Par sa bonté hors le commun, il donnait l’impression d’être venu d’une autre planète. Il a été comme un père non seulement pour moi, mais pour plusieurs artistes de Moldavie. Il avait une attitude à part à l’égard des hommes de culture. Pendant la période communiste, quand il était très risquant de prononcer des morts roumains, il nous a toujours défendu …

Vadim Gheorghelaş, chanteur de musique populaire

Grigore Vieru a été un trésor et un espoir de notre peuple. Il était sincère comme la larme d’un enfant. A cause de sa disparition, il me semble que le monde est embrouillé… Je ne sais pas si un autre poète comme Vieru naîtra un jour.

Le 23 février 2009