Moldavie : Vers une identité multiple enfin assumée ?

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Par Vincent HENRY*

Le 31 août 2011, la Moldavie fêtait ses vingt ans d’indépendance. Un anniversaire célébré avec faste, en dépit d’une crise politique et identitaire persistante. Depuis plus de deux ans, le pays se cherche une majorité parlementaire qualifiée afin d’élire son Président. Mais, depuis vingt ans, il se cherche également une identité, une culture et une communauté de destin acceptée par l’ensemble de ses citoyens.

En avril 2009, la Moldavie faisait, pendant quelques jours, la une de la presse internationale : une partie de la jeunesse contestait violemment les résultats d’élections législatives qui devaient permettre le maintien au pouvoir du Parti communiste moldave. Après une crise inédite, liée à l’impossibilité d’élire un Président faute de majorité qualifiée au Parlement, l’irruption inattendue de la société civile allait mener au pouvoir une fragile coalition des partis d’opposition, l’Alliance pour l’intégration européenne. Depuis, ce nouveau pouvoir se voit dans l’impossibilité de faire élire un président de la République.

Le blocage politique actuel illustre en fait une division très profonde : une partie de la population revendique comme siennes la langue et la culture roumaines, tandis que les minorités nationales et d’autres considèrent leur propre identité ethnique et linguistique comme distincte de celle des Roumains.

Au-delà d’oppositions idéologiques souvent floues, c’est bien la question identitaire qui sépare les deux camps. L’accès à l’indépendance et les années 1990 ont été marqués par un puissant courant unioniste porté par les élites roumanophones désireuses d’unir leur destin à celui de la Roumanie. Cet élan s’est heurté à des réalités géopolitiques et sociologiques qui ont mis fin à ce rêve d’union. Les années 2000 ont vu le retour au pouvoir du Parti communiste moldave, perçu comme protecteur des minorités linguistiques - en particulier de la minorité russophone - et défenseur d’une supposée particularité du peuple moldave, remettant ainsi en vogue le concept soviétique de « moldovénisme ».

Les différents points de vue sur les langues, sur le rapport à l’identité et à l’histoire s’entrecroisent pour former un problème identitaire tellement profond qu’il en viendrait presque à occulter tous les autres. Néanmoins, la société commence, depuis quelques années, à dépasser cette question pour réfléchir, en dehors des discours politiques, à sa propre identité. Les signes de cette redéfinition sont perceptibles notamment à travers la production culturelle. C’est un mouvement qui dépasse aujourd’hui l’anecdotique ou la seule subjectivité de la création artistique, pour illustrer une tendance de fond susceptible d’apporter une réponse à la question qui se pose depuis l’indépendance du pays : « Qu’est-ce qu’être Moldave ? »

« Nouvelle vague moldave »

Les premiers signes de ce mouvement sont détectables dans la production musicale dès la fin des années 1990, par exemple avec le groupe d’ethno-rock Zdob si Zdub. Composé de musiciens d’origine russe et moldave, il combine (au-delà de ses inspirations internationales) des musiques et des instruments traditionnels de Moldavie avec des influences musicales russes, le groupe chantant dans les deux langues. Formation phare de la scène alternative locale, il connaît également un succès certain tant en Roumanie qu’en Russie et devient le symbole d’une jeunesse désireuse de dépasser les barrières culturelles et de se reconnaître dans une identité « synthétique »[1].

Le phénomène va s’accélérer à partir des années 2000 en se centrant sur la langue. Sans doute lassés par l’obsession culpabilisante du « bien parler » des intellectuels roumanisants, dont l’un des principaux combats est l’enseignement, l’utilisation et la diffusion du roumain tel qu’il est parlé en Roumanie, des artistes se mettent à utiliser comme matériel de création le parler utilisé au quotidien par la majorité de leurs concitoyens.

C’est d’abord le groupe Graieste moldoveneste (Parle moldave) qui interprète des chansons s’appuyant essentiellement sur des jeux de mots, sur l’accent et les façons de s’exprimer des populations rurales ou des jeunes urbains influencés par l’argot russe. Cet humour potache va ouvrir une brèche dans laquelle d’autres vont s’engouffrer. Pavel Stratan notamment, chanteur pop-folk, mélange les influences des « bardes » de l’ex-Union soviétique et celles des chanteurs folk roumain et moldave du début des années 1990[2] pour écrire des chansons utilisant une langue très familière décrivant la vie quotidienne. Son premier album, « Amintirii din copilarie » (« Souvenirs d’enfance », 2004), est un grand succès commercial. Critiques et médias s’empoignent autour du phénomène : pour les uns, Stratan est un apôtre moderne du « moldovénisme » soviétique ou, au mieux, le promoteur d’une sous-culture assumée, pour les autres il ose enfin exprimer sans fard une réalité sociale et culturelle.

Le phénomène prendra une autre direction avec Planeta Moldova, qui sort son premier album en 2004. Initié par deux étudiants partis étudier en Roumanie, Planeta Moldova est un projet protéiforme. Sur leur site Internet ou dans de petits films d’animation, des émissions de télévision ou des albums musicaux, ses membres tournent en dérision la façon de parler des Moldaves mais également leurs travers, leurs complexes, leurs représentations d’eux-mêmes et du monde. La gravité pointe souvent sous la charge ironique et la grande fantaisie formelle, notamment quand sont abordés des sujets comme la précarité sociale, le poids des traditions rurales, l’émigration forcée ou la corruption. Produit et initialement diffusé en Roumanie, le travail de Planeta Moldova est d’abord connu et apprécié par les étudiants et les jeunes actifs moldaves vivant en Roumanie. C’est un public souvent amené à prendre ses distances avec la société moldave, mais également à se définir par rapport à la société roumaine dans laquelle il ne peut pas ou ne souhaite pas se fondre complètement. Pour ces jeunes, la Roumanie n’est pas tout à fait la mère Patrie que certains espéraient trouver, c’est un pays proche, mais dont ils ne partagent pas toutes les références, ni toutes les façons d’être en société. Par ailleurs, Planeta Moldova connaît également un certain succès auprès du public roumain en lui présentant une image du « frère » moldave presque « exotique », loin du pathos romantique et de la méfiance à travers lesquels la réalité moldave est souvent perçue en Roumanie.

D’une ironie parfois cruelle, Planeta Moldova est aussi une revendication d’un droit à la différence. C’est toutefois une revendication problématique. Pour les créateurs de Planeta ou de Graieste moldoveneste, l’utilisation systématique des tournures les plus éloignées du roumain standard est un moyen d’en souligner les faiblesses (c’est du moins ce qu’ils affirment, même si on est en droit de soupçonner une aimable duplicité). Il ne s’agit donc pas d’« une défense et illustration de la langue moldave » (même s’il convient toutefois de noter que la réception par le public paraît parfois quelque peu différente).

Cette « vague moldave » telle qu’elle est parfois nommée en Roumanie, n’est pas du goût de tous et choque notamment les représentants de l’intelligentsia roumanophone « classique ». Ainsi lorsque le courant touche le domaine de prédilection de cette intelligentsia, la littérature : d’abord avec le roman de Mihail Vakulovski Letopizdet[3] qui évoque très crûment la vie d’étudiants moldaves installés à Cluj, décrite dans une langue très marquée par l’argot russe ; puis avec Nekrotitanium, roman d’anticipation écrit par les promoteurs de Planeta Moldova. Une partie des intellectuels s’emporte alors. Dans un billet d’humeur publié en mars 2010 dans la revue Contrafort, Vitalie Ciobanu, une des figures de proue de l’intelligentsia moldave écrit : « Je ne m’étais jamais imaginé au début des années 1990 que des « artistes » bessarabes iraient fouiller précisément dans cette zone mal famée de la spécificité irréductible. […] Ce qui, il y a maintenant une décennie, était considéré comme la conséquence regrettable d’un processus de russification forcé et de lobotomisation idéologique [….] est aujourd’hui vu comme une forme d’’entertainment’ ».

On peut lire dans ces lignes tout le désarroi de voir survenir une génération beaucoup moins sensible au romantisme patriotique qui avait fait vibrer la génération précédente. Si la dimension commerciale de la « vague moldave » est incontestable, elle correspond néanmoins à une demande forte pour un autre rapport à la langue et à l’identité. Le problème de réception de ces œuvres par leur public est réel mais il est certain que la question de l’identité est aujourd’hui posée de façon différente. Il est même permis de s’en amuser.

L’idée d’une identité autre s’exprime également au cinéma. Igor Cobileanski se fait connaître par le documentaire Mourir à Madrid, puis se rend populaire par une série de films[4] décrivant avec un humour confinant à l’absurde la réalité sociale et humaine de son pays qu’il décrit ainsi dans un entretien : « La réalité bessarabe est particulière. Plus exactement, la façon d’être de ses habitants est particulière. Je découvre et j’admire une splendide mentalité formée au croisement de deux cultures, la culture slave et la culture latine »[5].

L’exemple de Cobileanski est suivi par Sergiu Voloc, lequel se fait connaître sur un terrain plus « politique » en jouant d’abord dans des courts-métrages grinçants (notamment Discoteca se amana ou Covorul), puis par la réalisation de reportages diffusés dans l’émission « Cool Publika »[6] sur la chaîne Publika TV. Ces reportages, entre parodies et réalité, sont autant de dénonciations de la société moldave telle qu’elle est perçue par une jeunesse cultivée et européanisée : un pays figé dans le provincialisme, miné par le fatalisme, la corruption, le cynisme de la classe politique et les certitudes béates d’une partie de l’opinion. Derrière des provocations parfois un peu faciles apparaissent un fossé béant entre générations et un appel à un profond changement.

Vers l’acceptation d’une identité gigogne

Il est à noter que, dans les parcours des représentants de cette nouvelle vague moldave, la Roumanie joue un rôle central. Ces jeunes créateurs y sont formés, c’est à Bucarest que leurs œuvres sont produites. Toutefois, le regard qu’ils portent sur la Roumanie est différent de celui de leurs aînés. Malgré ses propres failles, ce pays est perçu comme plus dynamique, plus libre, plus prospère que ne l’est la Moldavie. Ce n’est plus la Patrie perdue, c’est un grand pays, ouvert sur l’Europe et la modernité.

Le regard des Roumains sur les Moldaves change également. Lentement, les particularités de la Moldavie sont acceptées et ne font plus systématiquement figure de repoussoir. En 2009, un film roumain connaît un franc succès : Noces en Bessarabie (Nunta in Besarabia, de Nap Toader) met en scène, par le biais d’un mariage mixte roumano-moldave, les différences de perceptions historiques, de comportements sociaux, de références culturelles et de rapport à la langue qui existent des deux côtés de la frontière. Sous couvert d’humour, Nap Toader brise un tabou : les Moldaves sont profondément influencés par la culture russe, une influence qui ne doit plus être perçue comme une tare honteuse.

En 2006, Vasile Ernu avait énoncé cette vérité dans un roman autobiographique à succès : Né en URSS (Nascut in URSS) montre comment événements politiques, détails du quotidien, mythes et petites habitudes de l’époque soviétique ont forgé ses références, sa vision du monde, sa personnalité.

Les trentenaires qui ont grandi à l’époque soviétique et ont connu pendant leur adolescence l’enthousiasme pro-roumain acceptent de mieux en mieux un héritage partiellement « positif » de la culture russo-soviétique, comprennent et intègrent la culture russe actuelle. De plus, l’intérêt pour les éléments de la culture russe perdure et se transmet aux générations suivantes. C’est là une source de contradictions apparentes qui construisent une identité complexe. On peut être Moldave, vivre en Roumanie, voyager en Europe, avoir grandi en regardant les aventures de Tchebourachka (ce personnage de la littérature enfantine russe qui a donné lieu à un dessin animé réputé), lire l’écrivain russe contemporain Viktor Pelevine, écouter le groupe de rock russe DDT, tout en déplorant l’emprise politique de la Russie sur son propre pays.

Pour des raisons économiques et sociologiques évidentes, dans un pays où l’accès aux biens culturels reste un luxe que beaucoup ne peuvent se permettre, une partie de la population n’est toutefois pas directement exposée à ces créations. Il convient donc d’en nuancer la portée. Parallèlement, y compris chez les jeunes, les courants exclusivement pro-roumain ou pro-russe ont toujours une audience significative. Il est toutefois indéniable que l’acceptation, voire la revendication, d’une identité multiple et complexe est aujourd’hui en marche.

Notes :

[1] Zdob si Zdub se fait connaître avec l’album « Hardcore moldovenesc » en 1999. Il enchaînera ensuite les albums à succès « Zdubii bateti tare » en 2000, « Agroromantica » en 2001 « 450 de oi » en 2003, tous édités en Roumanie par A&A records/Alma artex. Le groupe existe toujours aujourd’hui.

[2] Leurs œuvres ont porté les espoirs de la révolution roumaine (Nicu Alifantis ou Valeriu Sterian) ou ceux de l’identité retrouvée en Moldavie (Ion et Doina Teodorovici).

[3] Publié en 2007 aux éditions Idea. Le titre est un jeu de mots basé sur une combinaison du mot roumain « letopiset », qui désigne une chronique historique, et d’une grossièreté en langue russe.

[4] Murind pentru Madrid, sorti en 1999, relate le destin des membres d’un groupe folklorique invité à venir « distraire » les liquidateurs de la centrale de Tchernobyl en échange d’une tournée artistique à Madrid. Cand sa stinge lumina sort en 2005, Sasha, Grisha si Ion en 2006, Plictis si inspiratie en 2007 et le long métrage Tache en 2008. On peut voir les films d’Igor Cobileanski sur son blog : http://cobileanski.blogspot.com/.

[5] « Realitatatea basarabeana este deosebita », Dilema Veche, 12 mai 2008.

[6] Ces reportages sont consultables sur http://www.publika.md/emisiuni/cool-publika_401.html.

*Traducteur. Diplômé de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

Vignette : Le groupe Zdob si Zdub. © Andreï Valouev (nah-valuyco.livejournal.com)

Article repris sur le site http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1286