Les „bizarres” qui vivent dans le nord

Le village de Pocrovca, dans le district de Donduşeni, est probablement l’unique localité de Moldavie d’où aucun habitant n’est parti travailler à l’étranger. Les villageois (des Lipovènes, soit une communauté d’Orthodoxes qui parlent russe et pratiquent une religion archaïque - note du traducteur) considèrent qu’ils peuvent faire de l’argent dans leur patrie, ils le “tirent de la terre” qui coûte dans leur village presque comme à Chişinău.

Les jeunes qui partent faire des études, reviennent, eux-aussi, dans leur village et se marient avec des villageois qui confessent le même rite. Le maire du village n’a pas d’autorité importante, car les Lipovènes obéissent surtout au “conseil” du village formé de 20 vieux sages. Ceux sont ces vieux qui peuvent tout décider, même au sujet des mariages.

Les villages voisins portent envie à l’assiduité des gens de Pocrovca et à la propreté de cette localité. Personne, personne absolument, n’a quitté le village de Pocrovca à la recherche d’un emploi à l’étranger, tandis que les jeunes qui partent pour faire leurs études dans une ville reviennent à Pocrovca et sont presque obligés de se marier avec des villageois du même rite. Pour qu’un mariage se fasse, on a besoin de l’approbation du “conseil” du village, c’est à dire, il faut obtenir le consentement des 20 hommes considérés comme les sages du village.

Il n’y a aucun autre village dans toute la Moldavie où les gens soient tellement unis comme dans ce village de Lipovènes (des Russes orthodoxes de rite ancien). Aux funérailles, par exemple, participe toute la communauté, c’est à dire un millier de personnes.

Nous sommes venus dans ce village à l’époque quand on paye tribut à une tradition d’antan. Selon cette tradition, les femmes des Lipovènes se réunissent dans le centre du village à 14.00 h pour prendre du thé servi du samovar et déguster les confiture de framboise faite par elles-mêmes. A cette réunion, on apprend les plus récentes nouvelles du village et on trame des projets d’avenir. En même temps, les rumeurs sont exclues, dit-on.

Les gens de Pocrovca parlent russe avec un accent léger et, bien que les enfants apprennent à l’école le roumain, on n’entend pas une parole en roumain à Pocrovca. La seule personne qui nous a parlé roumain a été une femme moldave qui en 1975 avait été désignée comme professeur à l’école de ce village. D’ailleurs, sa famille, les Zamfir, sont l’unique famille “venue” dans le village des Lipovènes.

Des gens solidaires

Eudochia Zamfir a très vite appris les traditions de ce village et maintenant elle ne s’imagine pas sa vie ailleurs. Elle se souvient que quand elle est arrivée dans le village des « hommes barbus », elle avait un bébé de deux mois. L’enfant avait certainement besoin de lait, mais elle n’osait pas en demander aux villageois. Eudochia envoyait souvent son mari chercher de l’eau au puits dans l’espoir qu’il rencontre des gens et lie une relation avec eux. « Il a fallu qu’il puise beaucoup d’eau jusqu’à ce que des contacts s’établissent. Un matin, quand nous nous sommes réveillés, j’ai vu devant la maison du lait et du pain. Ce sont des gens très solidaires”, voilà comment la professeur caractérise ses villageois.

La spécialité de la maison

Si quelqu’un dans ce village qui a 1 030 habitants et 304 ménages est confronté à un malheur, le malheur est à tout le monde. Pour résoudre le problème, un homme passe de maison en maison et collecte de l’argent dans sa chapka. On met dans la chapka combien on peut se permettre. Personne ne se vante de la somme donnée.

Aux funérailles, participe tout le village. Pour la table de commémoration, on prépare obligatoirement 400 litres de bortch à la Pocrovca, de la viande aux concombres et des nouilles spécifiques à ce village. Du bortch à la Pocrovca on n’en trouve nulle part ailleurs. „On le prépare avec de la betterave salée suivant une méthode spécifique, tandis que les légumes qu’on y met sont coupées en morceaux très minces”, expliquent les femmes de Pocrovca. Autrefois, le bortch était aussi un plat obligatoire aux noces. Les nouilles aussi sont faites d’une manière spéciale. Le repas de commémoration est assez modeste à Pocrovca, tandis que les mercredi et les vendredi, lorsqu’on jeûne, on fait des plats sans utiliser même de l’huile.

Du pain et de l’argent pour commémorer

Près de l’église, considérée comme l’édifice le plus important du village, a été construite une salle de repas. C’est là qu’on fait des repas de commémoration. Pour les vieux et aux malades qui ne peuvent pas suivre le cortège de funérailles on amène chez eux des repas de commémoration. En plus, à Pocrovca il y a la tradition de donner aux gens du pain et de l’argent en tant que don de commémoration du défunt. Le cimetière du village est d’une propreté rare. A la différence des croix tombales mises traditionnellement dans les cimetières des orthodoxes, les croix tombales y sont mises aux pieds, non à la tête du défunt. “Dans la tombe, les défunts ont la croix devant eux et ils la regardent lorsqu’ils prient Dieu. On dit que quand le Christ reviendra, ils se lèveront et auront la croix juste devant eux”, nous explique Marina Zaharova.

Les sages du village

Les gens de Pocrovca vont régulièrement à l’église. Quand on y va, on ne porte pas n’importe quoi. Les hommes portent une sorte de manteaux longs de couleur noire, tandis que les femmes portent des jupes longues, “très jolies”. Les femmes ne font pas du tout des noeuds à leurs fichus. Elles se débrouillent comment les faire couvrir leurs têtes sans faire des noeuds. Les vieux de Pocrovca ne rasent pas leurs barbes ce qui donne à la localité un aire de l’ancienne Russie tsariste.

Les gens de Pocrovca ne s’intéressent pas à la politique, tandis que le maire du village ne jouit pas de grande autorité. D’autre part, c’est le mot des 20 vieux du village réunis dans un „conseil”, qui pèse lourd. Les 20 peuvent émettre une variété de verdicts, même concernant les mariages.

Vu ce conservatisme, à Pocrovca il y a un risque élevé d’avoir des cas d’inceste. Pour l’éviter, les vieux sages se réunissent près de l’église et étudient l’arbre généalogique des jeunes qui veulent se marier. S’il n’y a pas eu de liaisons au sein de sept générations en arrière, alors ils peuvent faire les noces. Seulement les dimanches.

Le fiancé doit avoir une maison et la fiancée - la meubler

Les Lipovènes respectent strictement leurs traditions. Lorsque leur garçon a 8 où 9 ans, ses parents se mettent à lui construire une maison. D’autre part, les parents des filles doivent être prêts à meubler la maison du fiancé de leur fille, quand le moment arrive.

Une semaine après les noces, toute la dot de la fiancée est exposée dans une pièce de la maison du fiancé pour que tout le village puisse la voir. « On se considère honoré quand les gens viennent voir la dot. Il faut que la fille qui se marie ait trois ou quatre sets de meubles. C’est une loi non-écrite », affirme madame Zamfir. La famille est quelque chose de sacré pour les Lipovènes. C’est pourquoi, dans toute l’histoire du village, il n’y a eu que quelques divorces. En plus, il y a eu très peu de cas quand des filles des Lipovènes se soient mariées avec des Moldaves et aient abandonné leur village.

Tout lopin de terre est cultivé

Les gens de Pocrovca sont très laborieux. Les prix aux terrains sont dans ce village presque aussi hauts qu’à Chişinău et on ne trouve pas de terrains qui ne soient pas cultivés. Par contre, les Lipovènes de ce village achètent des terres aux Moldaves fainéants des villages voisins. Ils n’y élèvent pas du blé ou du maïs, comme le font les Moldaves. Les Lipovènes plantent des jardins de pruniers et chaque ménage a obligatoirement des installations de séchage des prunes. Entre les rangées d’arbres, on plante de la framboise. D’ailleurs, c’est la framboise qui leur ramène la plus grosse partie de revenu. En plus, parmi les framboisiers, on trouve de la place pour planter des pommes de terre. Chaque morceau de terre est maximalement exploité.

Les Lipovènes cultivent également des melons d’eau. “C’est rationnel, nous vendons un kilo de melons et avec l’argent gagné nous achetons deux kilos de blé. Les Moldaves nous portent envie, parce que nous sommes laborieux”, dit Flori Vetrov, un homme de 71 ans.

Les efforts des ancêtres

Les Lipovènes ne vendent jamais leurs maisons et leur terre. Chacun d’entre eux connaît l’histoire du village. On dit qu’en 1820, 17 famille de Russes de rite ancien, appelés des « staroveri » s’étaient réfugiés dans ces parages et ils ont acheté des terrains à un boyard moldave aux prix trop élevés par rapport aux prix de l’époque. Maintenant, ils apprécient les efforts de leurs ancêtres.

Comment les Lipovènes sont-ils arrivés en Bessarabie

Vers la fin du XVIII-ième siècle, dans le nord de la Bessarabie, on pouvait rencontrer des gens qui, vu leurs apparences et habits, ne semblaient pas être des indigènes. Ils étaient de haute taille, robustes, avec des barbes longues, ils portaient de grandes bottes de cuir de bonne qualité, de longues chemises ornées de fleurs, des pantalons noirs et des ceintures tressées de laine coloriée dont les bouts traînaient jusqu’aux bottes. Les femmes se paraient de jupes de couleurs vives et de blouses aux manches longues, de fichus ornés de fleurs, tandis que les jeunes filles portaient des robes et des fichus sur leurs épaules, de grosses et longues nattes entrelacées avec des rubans de soie.

C’était des réfugiés russes, des « staroveri », soit des orthodoxes de rite ancien connus aussi comme des Lipovènes. Ils erraient à travers la Moldavie à la recherche d’un abri et d’un lopin de terre.

Qu’est-ce qui a causé leur dispersion ?

En 1652, le métropolite Nicon est devenu patriarche de la Russie. Il a entamé une réforme religieuse qui a causé la scission de l’église orthodoxe russe et du peuple russe. La réforme consistait à conformer les pratiques et les livres religieuses de Russie avec ceux grecs. Nicon avait également fait certaines modifications dans les rites religieux.

Ces changements ont éveillé le mécontentement des croyants conservateurs qui étaient très attachés à leur croyance. Ainsi, Nicon a décidé de frapper d’anathème et d’excommunier les adversaires de la réforme. On les arrêtait, déportait dans des monastères, on les forçait à renoncer au schisme, on les soumettait à de terribles supplices. On leur faisait couper la langue et les bras, ainsi que la tête, on les arrosait d’eau froide jusqu’à ce qu’ils se transformaient dans des statues de glace, on les faisait brûler.

Ultérieurement, le tsar Pierre le Grand entreprit des mesures beaucoup plus drastiques contre les schismatiques. Les adeptes du rite ancien devaient payer des taxes doubles, ils n’avaient pas le droit d’occuper des fonctions publiques, ils étaient obligés de porter des habits distincts, de payer une taxe “pour le port de la barbe”. Afin de perpétuer leur croyance, les Lipovènes ont décidé de quitter la Russie..

Article par Raisa LOZINSCHI, publié sur http://www.jurnal.md/article/4558/