« Le pont des fleurs » (« Podul de flori »), un documentaire de Thomas Ciulei

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Article par Gilles Ribardière

On ne peut ignorer une difficile réalité vécue par de nombreuses familles en Moldavie : l’immigration clandestine de parents qui laissent leurs enfants en général sous la garde des grands-parents, afin de leur assurer un meilleur quotidien par l’envoi d’argent gagné grâce à des tâches notamment auprès des personnes âgées.

Une amélioration, cependant pour les parents partis en Italie. Il y a deux ans une assez vaste campagne de régularisation a permis à ces parents de revenir un moment pour revoir leurs enfants. Il s’en suivit des scènes particulièrement émouvantes à l’aéroport, où les pères et mères retrouvaient des enfants qu’ils n’avaient pas vus depuis parfois 4 années !

Le film de Thomas Ciulei se situe juste avant cette campagne de régularisation. On y voit, de la fin de l’hiver 2007 à Pâques de la même année, dans un village semble-t-il assez isolé, une famille composée d’un père et de ses 3 enfants. Ici, en effet seule la mère est partie en Italie afin de compléter le revenu familial pour ainsi assurer la poursuite des études en collège des deux filles aînées et permettre des réparations utiles pour la maison (ce qui ne peut en fait être réalisé).

Ce qui est frappant dans ce documentaire c’est sa pudeur, l’absence de voyeurisme. Il y a une véritable empathie entre le cinéaste et cette famille. Cela doit provenir de la méthode utilisée par Thomas Ciulei. Il ne filme pas en direct les scènes. Celles-ci ont été vécues au préalable, et en accord avec les membres de la famille, elles sont re-vécues pour être filmées. L’image ainsi n’est pas « volée », mais assumée par toutes les parties prenantes. Par ailleurs, la nationalité roumaine du cinéaste en fait un observateur qui se garde bien de voir la réalité moldave comme une « curiosité » : elle est proche de ce qu’il peut voir aussi dans son pays.

Je retiens particulièrement dans ce film quatre moments, qui caractérisent son ton si pudique et jamais misérabiliste.

La séance de coupe de cheveux tout d’abord ; elle est empreinte d’un humour discret, et aussi marque l’autorité attentive du père quant à la bonne éducation de ses enfants : sa fille aînée aimerait bien, à l’instar de certaines de ses camarades de classe, aller chez le coiffeur… « Pas avant 18 ans », réplique son père…injonction qu’accepte avec un certain fatalisme, mais sans révolte, l’intéressée.

Ensuite le passage dans le cimetière du père avec son garçon, manière de rappeler au-delà de déracinements dus aux circonstances, le nécessaire attachement à la terre des ancêtres qui donne sens à la vie.

Un autre moment, il y a cet aveu du père, cette expression d’une profonde déchirure, lorsqu’il dit, s’agissant de ses filles et de son garçon, avoir le sentiment de « leur voler leur enfance ».

Enfin, il y a l’appel téléphonique de la mère, qui maladroitement et sans effusion d’affection– mais peut-elle agir autrement – se contente de demander à ses enfants leurs résultats scolaires ; avec son mari, ce ne sera qu’un bref échange, désespérant : « non, aucune nouvelle pour les papiers » qui lui permettraient de revenir.

On l’aura compris, ce film ne cherche pas à expliquer, il n’enquête pas. Il rend compte avec un certain recul d’une réalité, celle d’une situation partagée par d’autres familles en Moldavie. Il doit aussi être vu comme un hommage à ces parents qui veulent offrir à leurs enfants un horizon plus favorable en leur donnant la possibilité d’étudier.

Il peut être regardé à compter de ce dimanche 6 décembre durant une semaine sur le site http://www.arte.tv, grâce à l’offre Arte+7. Il sera de nouveau diffusé sur cette chaîne les 17 et 22 décembre à 3 heures du matin….ce qui doit conduire à programmer son enregistrement pour le visionner à une heure plus décente !