Le politique a marqué la littérature de Bessarabie et de Transnistrie dès sa naissance et a même été son parrain

Interview par Irina Nechit avec Petru Negură, professeur à l’Université d’Etat de Chişinău, docteur en sociologie, EHESS (Paris)

- Cher Petru Negură, comment avez-vous abouti à faire des études à Paris, à la prestigieuse Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ?

  • J’ai un parcours universitaire parsemé d’épreuves et de carrefours, mais qui se soumet toutefois à une certaine cohérence. Avant d’arriver à Paris en 2000, à l’EHESS où j’ai obtenu un D.E.A., puis mon doctorat en sociologie, j’ai fait mes études à une faculté de lettres - français / italien – à Iaşi. Je lisais et j’apprenais Rimbaud, Proust ou Camus et, pendant que je parcourais mon itinéraire quotidien à l’université et vice-versa, sur la rive du Bahlui, je « bovarisais » en solitude – ou bien dans la compagnie de mes amis intimes – comme si je me trouvais sur un des quais de la Seine, comme si je traversais le Quartier Latin. Heureusement, les rêves ont parfois une vocation prophétique. Quelques années après, j’ai gagné une bourse de l’Agence Universitaire de la Francophonie et je suis allé d’abord à Bucarest, ensuite à Paris, à la susdite Ecole. Vous pouvez vous imaginer : c’était comme si j’étais toujours plongé dans le rêve. Paris reste toujours pour moi la ville de mes rêves, même si j’y suis resté plus de trois ans.
  • Le projet « Ni héros, ni traîtres », comment est-il né ? Décrivez-le, s’il vous plaît. Avez-vous eu des moments d’hésitation avant de vous mettre à écrire ce livre ?
  • Le livre qui a paru cette année aux éditions L’Harmattan est le résultat d’une recherche que j’ai faite dans le cadre de ma thèse de doctorat. Il est intéressant peut-être de dire pourquoi j’ai choisi ce sujet de recherche – la littérature moldave pendant les années du régime stalinien – moi, un passionné récent de l’avant-garde de la littérature française et européenne. En fait, cet ouvrage - et puis le livre - a été pour moi un moyen de remonter aux origines, une façon de régler les comptes avec ma propre crise identitaire, avec le passé soviétique que je portais comme un fardeau. Finalement, j’ai découvert un monde fascinant, avec des gens en chair et en os, avec des aspirations et des craintes tellement humaines, certains d’entre eux ayant connu des montées fulminantes, d’autres des destins écrasés… A un moment donné, j’ai fait cette « rupture épistémologique » suite à laquelle j’ai surmonté la logique intérieure de ce monde littéraire qui, à l’époque comme maintenant, qualifie certains de héros et d’autres de traîtres. A mes yeux, ces gens ont pareillement gagné et perdu, collaboré et résisté.
  • Quand et comment vous est parvenu de la part des prestigieuses éditions L’Harmattan l’offre de publier le volume « Ni héros, ni traîtres. Les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline (1924-1956) » ?
  • A l’EHESS, j’ai eu la chance d’avoir des professeurs qui m’ont minutieusement et respectueusement guidé tout au long de mes études. Je suis particulièrement reconnaissant à Anne-Marie Thiesse et Rose-Marie Lagrave, elles-aussi chercheuses et auteurs de livres lus et cités. Au moment où j’ai commencé à rédiger ma thèse, madame Thiesse m’a conseillé d’écrire un livre que je souhaiterais lire. C’est un conseil que j’apprécie énormément et que je retransmets à ceux qui sont au début (tellement pénible – évidemment) d’un projet de thèse. A la soutenance de ma thèse, dans le jury, aux côtés des autres professeurs, il y avait madame Catherine Durandin, qui a chaleureusement et généreusement apprécié ma thèse et qui, ensuite, a soutenu la publication de mon livre dans la collection „Aujourd’hui l’Europe” dont elle était la coordinatrice aux éditions L’Harmattan.
  • Quels noms d’écrivains moldaves de la période respective figurent dans votre livre ?
  • Pendant mes recherches, je suis tombé sur des noms d’écrivains considérés à l’époque comme de véritables sommités, mais dont les livres ont totalement disparu dans les librairies et ne sont plus évoqués dans l’histoire de la littérature. Mozes Kahana ou Vasile Galiţ, ça vous dit quelque chose ? Le premier a été en 1936 président de l’Union des écrivains de Transnistrie soviétique, mais après une campagne de dénigrement lancée vers la fin des années 1940 contre les écrivains « suspects », il se retire de plus en plus de la vie littéraire et émigre plus tard en Hongrie (étant d’origine hongroise), pour mettre fin à ses jours dans un hôpital de Budapest, abandonné et oublié par tout le monde. Le second est un écrivain qui a construit sa carrière littéraire sur les ruines de l’Union des Ecrivains de Transnistrie dont les membres (presque tous originaires de Bessarabie) ont disparu suite aux « grandes purges » des années 1937-38. Ce Galiţ disparaît lui-aussi du monde littéraire à cause d’un plagiat, dont on l’accuse au début des années 1950.

  • Parlez-moi des plus importants documents que vous évoquez dans le livre.
  • Je crois que les documents les plus intéressants que j’ai utilisés dans mes recherches sont ceux qui ont trait au côté personnel, „humain” de la vie de divers écrivains. Ainsi, dans les archives de Moscou, j’ai découvert un dossier de lettres adressées par Ion Canna à un de ses rares amis moscovites dans la première moitié des années 1950. Dans ces lettres-là, Canna, considéré à l’époque comme un des fondateurs de la littérature soviétique moldave, est vu comme descendu du socle, honteux, humilié, désespéré par le scandale de plagiat dont il s’est fait coupable presque sans le vouloir dans son roman traduit en russe et qui a eu un terrible écho dans la presse centrale de Moscou. D’autres documents extrêmement précieux que j’ai collectés ont été les témoignages mêmes des écrivains, qui sont d’autant plus précieux que certains d’entre eux ont déjà quitté ce monde.
  • Avez-vous eu libre accès à leurs écrits ? Les avez-vous facilement trouvés ou bien a-t-il fallu fouiller dans les archives ?
  • J’ai eu la chance de trouver dans les bibliothèques presque tous les numéros de la revue « Octombrie » (« Octobre »), de 1931 à 1957. Cette revue m’a fourni un suivi fidèle du pouls de la littérature de l’époque.
  • Comment certains écrivains moldaves ont-ils réussi à éviter l’ainsi-dit « proletcultism » (la culture prolétaire) ?
  • « Le retour aux outils », syntagme appartenant à Meniuc qui a été repris par Mihai Cimpoi dans « L’histoire ouverte… » s’est produit lentement, suite à l’assouplissement progressif de l’intervention de l’Etat dans l’activité littéraire après la mort de Staline, ainsi que suite à la guerre de routine menée durant les années 1940-1950 entre les écrivains d’origine de Bessarabie et ceux de Transnistrie et, implicitement, avec les organes de contrôle de l’Etat-parti. Malheureusement, avant l’affaiblissement et la chute de l’empire soviétique les écrivains moldaves ne se sont pas totalement débarrassés de la surveillance.
  • Quel est le rôle de la trahison dans la survie d’une littérature ?
  • Il est intéressant de voir le changement de la définition de la « trahison » dans le milieu littéraire de l’époque stalinienne des années 1930 jusqu’au milieu des années 1950, en passant par la période d’après-guerre. Ainsi, durant les années 1930 et sous Jdanov (1946-1949) tout écart de la ligne tracée par le parti pouvait être vu comme « trahison », tandis que dans la première moitié des années 1950 une autre « trahison » devenait beaucoup plus grave et presque irréversible dans le monde des lettres de Moldavie soviétique – le plagiat. Ce déplacement du sens dénote un processus – jamais achevé – d’autonomisation (autrement dit, de „retour aux outils”) de la littérature moldave tout au long des années 1950.
  • Comment les écrivains moldaves de l’époque stalinienne protégeaient-ils leurs liens avec la littérature roumaine ?
  • Les écrivains moldaves ont toujours gardé, dans le privé, des contacts avec la littérature roumaine. Les écrivains « rapatriés » (de Roumanie) après 1945, qui ont fait leurs études en Roumanie, tels que A. Busuioc, I. Creţu ou A. Cosmescu, étaient pour les jeunes écrivains formés dans les écoles soviétiques de véritables „bibliothèques ambulantes” de poésie roumaine. Vers la fin des années 1950, les écrivains moldaves ont pu avoir accès aux livres publiés en Roumanie à travers le réseau des librairies « Drujba » (« L’Amitié ») de Chişinău et, plus tard d’Odessa, Tchernovtsy ou Moscou. Le long des années 1950, on remarque un processus continu de « roumanisation » (comme l’a dit d’une manière quelque peu provocatrice Ch. King) de la langue et de la littérature classique « moldave ».
  • Qu’est-il resté de la littérature autochtone des années 1924-1956 ?
  • En fait, la nouveauté de ma recherche consiste justement dans le fait que je ne me suis pas exclusivement occupé des œuvres et des auteurs qui le « méritent », ainsi que l’aurait fait un critique ou un historien littéraire. Je m’intéressais surtout à la façon dont cette valeur littéraire est définie d’une époque à l’autre comme « monnaie de change » et « capital symbolique ». Or, parmi les œuvres datant de ce temps-là peu ont conservé leur valeur esthétique à travers les années, jusqu’à nos jours ; peut-être certains morceaux de Deleanu, Mihnea, Meniuc ou Druţă seraient récupérables de ce point de vue.
  • Est-ce que cela a été la période la plus difficile de notre littérature ?
  • En fait, la littérature moldave n’a pas eu une longue histoire – et encore moins une histoire « glorieuse » -, ni avant l’ « expérience soviétique », ni après celle-ci. Ça peut surprendre, mais je crois que les écrivains moldaves doivent beaucoup au régime soviétique. Après 1990, la littérature a été très peu soutenue en Moldavie, d’où la crise « de création » dont les écrivains moldaves s’efforcent de sortir.
  • Le politique a-t-il mutilé la littérature autochtone ou bien l’a éprouvée ?
  • Le politique a marqué la littérature de Bessarabie et de Transnistrie dès sa naissance et a même été son parrain, peut-on dire. Il n’est pas étonnant donc que beaucoup d’écrivains moldaves, surtout ceux des générations précédentes, n’ont pas pu écrire de manière non engagée après 1990.
  • Constatez-vous des manifestations de servitude de la part des écrivains par rapport au pouvoir de nos jours ?
  • Ici, j’énoncerai un autre paradoxe qui risque d’être perçu comme une provocation : plusieurs écrivains moldaves qui, dans les années 1960-70, écrivaient d’une manière assez apolitique, grâce à l’affaiblissement de la pression des organes de contrôle,ont commencé après 1990 à s’enrégimenter, cette fois-ci de bon gré, à un discours nationaliste. C’était une sorte de « servitude volontaire » qui dénote la force de l’impact du politique sur leur pratique littéraire. On pourrait croire que c’est justement à cause de ces pressions de la part du pouvoir que durant les années 1960-70 certains écrivains moldaves se sont réfugiés dans un genre de littérature apolitique (ils écrivaient de la mère, de l’amour, de la « terre natale », etc.), quand cette littérature n’était pas tout a fait proscrite.
  • Est-ce que la publication du livre « Ni héros, ni traîtres » a éveillé l’intérêt des chercheurs et des écrivains français ?
  • J’ai déjà eu quelques réactions, mais j’attends avec impatience d’autres, après avoir lancé ce livre dans les milieux intellectuels francophones. En tout cas, mon livre s’inscrit dans un certain horizon d’attentes du public français et francophone, désireux de savoir plus sur les nouveaux pays de l’Europe de l’Est et de l’ex-URSS.
  • Quelle a été la réaction des écrivains de Moldavie à la parution de ce livre ?
  • Il semble que dès le titre de ce livre j’ai réussi à éveiller la curiosité et la surprise de certains d’entre eux. La version roumaine du livre ramènera probablement des opinions favorables, aux côtés de certains points d’interrogation, évidemment.
  • Comment pourrait-on surmonter la crise de la littérature ?
  • Je crois que la littérature a commencé à sortir de la crise à partir du moment où les auteurs ont reconnu, avec ironie et sérénité, l’influence de la part du politique et, d’autre part, en prenant en compte les attentes du public.

Interview publiée sur http://www.jurnal.md