Le plus difficile …

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Quand tu es sur le point de partir, les bagages étant prêts, tu ne sais jamais ce que t’attend. Avant que tu prennes la décision, on t’avait plusieurs fois dit que cela allait être difficile. Mais tu pars toutefois, parce que tu sais que ta situation ne peut pas être plus dure que la situation de ton père aux années ’90, à Moscou. Tu ne sais pas grand-chose sur ce qu’il faisait là-bas. Il travaillait dans les constructions. La seule chose que tu te souviens c’est que ta famille avait un peu plus d’argent qu’avant et qu’il t’apportait des jouets en peluche achetés dans les stations de chemin de fer, à son retour. Il ne t’a pas raconté beaucoup de choses. Tes questions concernant sa vie à Moscou restaient souvent sans aucune réponse, mais le silence peut s’avérer plus effrayant que les histoires d’horreur …

Mais, malgré tout, tu décides de partir. Tu comprends que dans un autre pays, qui sera un autre monde pour toi, les difficultés te guetteront et tu ne sauras jamais quand elles vont t’attaquer. D’autre part, tu n’es pas la seule, des gens partaient avant toi et vont encore partir. Au début, c’est effrayant et intéressant à la fois, mais avec le temps qui passe tu comprends ce qui est vraiment le plus difficile. Le difficile, il se cache dans le monde que tu perds. Chaque fois quand tu rentres dans ton pays, tu vois que des choses ont changé, tu trouves que les gens sont moins nombreux et de plus en plus différents.

Or, tout ce que constituait avant ta vie - ta famille, tes amis, tes souvenirs – s’étend, comme une toile d’araignée, vers toutes les parties du monde et tu t’aperçois que tu arrives difficilement à maîtriser tous ces fils invisibles qui te relient à d’autres personnes.

Ecrire des vœux de joyeux anniversaire sur le mur Facebook des plus proches amis c’est presque de mauvais goût déjà. On ressent le besoin de leur écrire un long et sincère message privé, ou même un message audio ou vidéo, si l’on ne s’est pas vus depuis longtemps. Quand on est loin, l’affection s’exprime par le nombre d’heures de conversations Skype, par la galaxie de messages envoyés à différents fuseaux horaires et par les moments quand tu traverses toute la ville pour aller envoyer un colis à ta famille. C’est de cette façon que tu « célèbres » avec eux les anniversaires, les mariages, les baptêmes, les Pâques, le Noël.

A certains moments, tu ne peux plus, tu t’achètes un billet d’avion et tu reviens, mais … c’est de plus en plus difficile d’appeler « chez toi » ce que tu retrouves. Tu retrouves moins de proches, car ils se sont dispersés dans le monde. El alors, tu éprouves un fort sentiment d’injustice. Car si on avait, dans notre patrie, la chance, sinon d’accomplir nos rêves, au moins de mener une vie décente, on aurait été tous ensemble tout au long des moments importants. Nous nous serions réjouis et nous aurions pleuré ensemble. Nous aurions eu une famille, un groupe d’amis qui se rassemblent, racontent et rient, tout comme dans les publicités. Mais, en réalité, nous sommes tous seuls dans une foule et nous nous efforçons de faire en sorte que deux mondes parallèles s’inscrivent dans une seule vie humaine.

Des réflexions d’Anastasia Condruc, Moldave résidant en Espagne

Article repris sur https://www.zdg.md/editia-print/social/diaspora/cel-mai-greu

Le 23 août 2017