Le paradis italien a un goût amer

« J’y suis venue par nécessité, mais je suis restée par plaisir »

Depuis presque une décennie, l’Italie est devenue « le pays de rêve » pour les Moldaves. Mais le paradis trouvé ici a un goût amer qui s’appelle DOR (nostalgie). Nos concitoyens avouent qu’ils désirent revenir chez eux, mais ils s’interrogent quel est leur foyer et ce qu’il leur offre. Ils sont déchirés par l’absence des proches, mais ils restent encore à l’étranger parce que personne ne leur offre une vie meilleure chez eux.

La famille Istrati est en Italie depuis huit ans. Originaires du village de Panasesti, dans le district de Straseni, Constantin et Viorica sont venus en Italie avant tout pour payer leurs dettes et aussi parce que le style de vie en Italie les attirait. Ils se sont installés à Pesaro, une ville merveilleuse située au bord de la mer Adriatique. Pour l’instant, ils ne savent pas quand ils reviendront en Moldavie.

« Nous y vivons beaucoup mieux qu’en Moldavie », dit « le chef » de la famille. Agé de 30 ans, Constantin exerce deux métiers déjà depuis deux ans. Il travaille 14 à 15 heures par jour mais il aime davantage travailler le soir. Il est cuisinier dans un restaurant de la ville de Pesaro située juste à côté de la mer. « Il y a beaucoup plus de clients pendant l’été et nous travaillons jusqu’à minuit », précise-t-il.

Viorica, le »cœur » de la famille, élève leurs deux jumeaux, Gabi et Cristi. Elle fait des ménages la demi-journée dans les maisons des Italiens. « Nous y sommes venus par nécessité mais nous sommes restés par plaisir », dit Viorica. « L’Italie est déjà devenue le deuxième foyer, peut-être le premier…Une fois partis en vacances en Moldavie, nous pensons déjà au retour chez nous, en Italie », dit-elle, émue.

Les deux enfants, Gabi et Cristi, sont parmi les premiers à l’école, confient avec fierté les parents. « Ils ne connaissaient aucun mot en italien quand ils sont venus ici. A présent, ils parlent plus en italien qu’en roumain, même à la maison. Certes, ils ont beaucoup d’amis en Moldavie surtout dans leur village et aussi les grands-parents qui les attendent toujours. Mais quand même, ils aiment plus l’Italie », explique la mère des enfants, Viorica David-Istrati.

« On attend des changements en Moldavie »

Lorsqu’on leur demande s’ils souhaitent revenir dans leur pays, ils restent bloqués. « Nous souhaitons y revenir, être auprès de nos parents… Si des changements se produisaient dans notre pays, nous y reviendrions sans doute », dit Constantin. Son épouse est plus émotive. « Nous reviendrons en Moldavie quand le salaire sera comparable à celui d’Italie afin de nous permettre d’aller manger une coupe glacée avec la famille, d’aller au cinéma ou au théâtre », me dit Viorica.

La seule chose qui rappelle la Moldavie à la famille Istrati c’est le calendrier chrétien orthodoxe accroché au mur de la cuisine, et le potager de leur cour. L’impression générale est que c’est une famille heureuse qui vit dans une maison grande et propre avec toute sorte d’appareils électroménagers modernes. Mais … au-delà du sourire se cachent des soucis et des problèmes de vie, d’une vie parmi des étrangers.

Un marché avec des produits moldaves au cœur de Rome

Les Moldaves sont très inventifs, même à l’étranger. Depuis deux ans, les chauffeurs moldaves qui desservent des routes entre la Moldavie et l’Italie ont ouvert un petit marché avec des produits autochtones pour rappeler à nos concitoyens leur pays. Les prix y sont assez chers mais quand il s’agit de la nostalgie du pays natal, l’argent ne compte pas. Ainsi, le prix du pain « de la ville » est d’un euro. Les conserves, les légumes saumurés, la crème coûtent davantage.

Gheorghe Iurovici qui est en Italie depuis neuf ans dit que le commerce est assez difficile surtout pendant cette crise. « Il n’y a pas de clients au cours de l’été mais on espère qu’en hiver, il en aura plus », dit-il.

On parle beaucoup de la politique au marché, surtout après les événements qui ont eu lieu en Moldavie le 7 avril. Les Moldaves m’ont dit qu’ils ont participé aux élections du 5 avril mais beaucoup moins à celles du 29 juillet puisqu’ils n’ont pas réussi à aller aux urnes pendant un jour ouvrable.

« Je suis rentré en Moldavie juste pour voter. J’espère que les choses changent dans notre pays. Les Moldaves reviendraient chez eux si des emplois étaient créés », dit Gheorghe Iurovici. Un autre Moldave se montre indigné du fait que la date des élections ait été fixée un jour ouvrable. « Je n’ai pas pu participer au vote car j’étais loin de Rome. On aurait dû ouvrir plusieurs bureaux de vote », affirme-t-il.

« Que Voronin vive avec le salaire de Moldavie »

J’ai rencontré à la station de métro Termini de Rome, lieu où tous les Moldaves se réunissent, une jeune fille venue récemment en Italie. Elle a 25 ans et elle a fini plusieurs cursus universitaires, sans pouvoir trouver un travail en Moldavie. Ainsi, a-t-elle emprunté 4000 euros afin de pouvoir venir en Italie. Elle me fait savoir qu’elle est venue en Italie juste pour gagner de l’argent et puis elle reviendra au pays.

Indignée, elle me dit : « Que Voronin essaie donc de vivre avec le salaire de Moldavie. Je n’ai pas la possibilité de m’affirmer, de faire une carrière, d’assurer mon existence dans mon pays. La plupart des jeunes Moldaves viennent en Italie pour aider leurs parents, la famille », dit-t-elle. « Même si elles viennent avec l’espoir à un bon travail, toutes les jeunes filles moldaves arrivent, en fin de compte, à faire le ménage dans les maisons des Italiens ou à prendre soin des personnes âgées ». A Vérone, la ville de Roméo et Juliette, je retrouve des familles de Moldaves établis ici depuis dix ans. Avides d’informations, ils demandent : « Que se passe-t-il dans le pays, quand sera élu le président, quand les Moldaves vivront-ils mieux afin de pouvoir rentrer dans la patrie ? »

Les Triboi qui vivent à Vérone depuis huit ans considèrent que la vie est beaucoup moins chère en Italie qu’en Moldavie. « Actuellement, nos exigences sont devenues plus grandes, car nous avons connu un autre style de vie. Nous serions prêts à revenir en Moldavie à condition qu’on soit sûrs de l’un avenir de nos enfants », dit Angela Motoc-Triboi.

Angela a renoncé à sa profession d’institutrice et elle fait le ménage dans des familles italiennes mais le métier d’autrefois lui manque. Lors du dîner entre amis, elle se souvient, avec nostalgie, de l’école où elle a exercé sa profession. Même en Italie, elle organise différentes activités distractives pour des petits. A la veille d’une nouvelle année, elle a organisé une petite fête avec des chansons, exactement comme en Moldavie. « Cela a été très intéressant mais c’est dommage que nos enfants ne connaissent plus les coutumes et les traditions de notre peuple », me raconte Angela.

« Chaque fois quand je reviens en Moldavie je trouve les gens de plus en plus tristes et désespérés. Même chez moi, je me sens comme une étrangère. Je ne peux pas dire que je suis italienne, mais chez moi je ne me sens non plus à l’aise. Le plus grave problème est qu’ici, je ne peux pas développer ma personnalité. J’ai beaucoup d’idées, mais où puis-je les réaliser ? », dit l’ancienne institutrice. Son époux, Stefan Triboi, dit que l’Italie l’a beaucoup changé. « Maintenant, je pense autrement, différemment des Moldaves. Je reconnais que j’ai changé. Mais, même dans ces conditions, la Moldavie me manque beaucoup, surtout ma famille », explique Stefan.

« Nous voulons revenir chez nous »

« Nous voulons fort revenir chez nous mais nous voulons avoir confiance dans le lendemain, comme on l’a en Italie. Tous les intellectuels veulent revenir en Moldavie, mais ils souhaitent vivre dans un pays démocratique comme ils se sont habitués en Italie », dit Angela Motoc-Triboi.

Lors d’un dîner, une autre institutrice, Angela-Eni-Motoc, me raconte qu’elle suit chaque jour sur l’Internet les événements qui se passent en Moldavie. « Je suis très heureuse que les forces démocratiques aient remporté la victoire aux élections du 29 juillet. J’ai regardé avec un grand intérêt la première séance plénière du Parlement. J’attends de grands changements en Moldavie. Je veux revenir et trouver un emploi dans mon pays. J’en ai assez de faire le ménage chez des Italiens et de prendre soin des personnes âgées », me dit avec peine Angela Eni- Motoc. A son tour, son époux, Constantin Motoc, dit qu’il serait prêt à mettre en pratique en Moldavie ses expériences engrangées obtenues en Italie au cours de ces années s’il avait cette possibilité.

Article par Elena ROBU-POPA, publié sur www.jurnal.md

Traduction – Rodica Istrati. Relecture – Michèle Chartier.