L’automne printanier de Aureliu Busuioc

Pour chacun il existe une fleur qui adoucit son regard et âme, qu’on considère comme unique et qu’on aime offrir aux proches. Les chrysanthèmes sont d’habitude les fleurs préférées des gens nés en automne, mais pas de Aureliu Busuioc qui, né en automne lui-aussi, adore le basilic (busuioc veut dire en roumain basilic). A n’importe quel moment de l’année, il a chez soi cette plante toujours vénérée par les Moldaves qui la considèrent comme une fleur sacrée. Or, même quand il perd sa fraîcheur, le basilic conquit par son parfum enivrant et inoubliable.

L’« homme orchestre » de la littérature moldave

Aureliu Busuioc est un grand maître de la parole. Dès ses débuts littéraires, il s’est avéré être « pas comme les autres ». En publiant son premier volume « Prafuri amare » (« Les poudres amères »), il s’est imposé comme une plume vigoureuse et leste. A cette époque-là déjà, aux années ’50, le jeune écrivain laissait entendre qu’il allait dépasser le cadre de poète lyrique-satirique que les critiques lui avaient circonscrit. Or, il voulait et pouvait faire beaucoup plus.

Poète, prosateur, dramaturge, essayiste, journaliste … un MAITRE, un singulier « homme-orchestre » de notre littérature et aussi de la culture. L’ensemble de son œuvre porte l’empreinte de sa personnalité universelle – d’une vaste culture, non-ordinaire, élégante, ingénieuse, méditative, lyrique, satirique, douce, gaie, « calembourique », ironique, caustique, raffinée …et très sûre de soi-même.

Son jeune collègue, Emilian Galaicu-Păun l’associe à « un demi-siècle de poésie roumaine de chez nous ». En ce qui le concerne, Aureliu Busuioc avoue qu’il préfère être considéré comme un prosateur, et devenir „le lecteur toujours avide de Blaga, Barbu, Arghezi, Topîrceanu, Bacovia” (NR- des poètes roumains). Il affirme être perpétuellement fasciné par la Poésie et avoir rempli du fruit de son amour plusieurs volumes de poésie, faisant rimer tout ce qui lui venait dans la tête, étant à la recherche des métaphores pour ce qu’il croyait être philosophie ou amour et à la recherche des épithètes pour ce qu’il considérait être grandiose et imposant, mais aussi pour « … le mensonge inspiré » :

Cînd zi de zi minciunii dulci te dărui,/ Cu zi de zi mai mort te vei trezi :/ Nemuritor e numai adevărul,/ Acel ucis în fiecare zi”…

Quand, jour après jour tu te consacres au doux mensonge,/ Tu t’apercevras un jour que tu es plus mort :/ Seule la vérité est immortelle,/ Celle qu’on tue chaque jour”…

Dignement appuyé contre son bâton, il fait rougir les demoiselles

Les critiques l’ont surnommé l’"intellectuel qui sait comme personne d’autre voir, entendre, réfléchir, connaître, comprendre. Qui est toujours libre, qui rejette toute forme de trivialité et qui garde sa dignité intacte, sans égard aux intempéries des époques qu’il traverse. Il reste plein d’affection pour ses semblables, mais sa tolérance échoue face à l’infamie, la perfidie, l’imposture. Il ne perd jamais le sens des proportions, étant une source d’ironie et d’auto-ironie.”

Etant demandé s’il avait épuisé ses farces, le maître Busuioc a répondu que quoiqu’il se sente capable de dire encore des choses aux lecteurs, il ne sait pas en quelle mesure ses écrits sont lus. D’ailleurs, il a toujours été sceptique à l’égard de ses propres écrits. Il explique le fait que ses livres étaient une fois recherchés dans les bibliothèques et librairies par une simple coïncidence - il est né le même jour (26 octobre) que le grand érudit, savant et prince régnant Dimitrie Cantemir. „Ceci me dérange depuis plus de 80 ans. Pour le reste – tout va bien !”, plaisante Aureliu Busuioc.

Il n’est pas difficile de te faire remarquer, mais il n’est pas du tout facile de rester le long de plusieurs décennies un maître inégalable des farces, un créateur inédit de „folklore des écrivains” et, en même temps, ne pas être „dévoré” par les collègues. C’est plutôt un art que Aureliu Busuioc maîtrise parfaitement, même s’il dit que „…le farceur, le bohème, le je ne sais pas comment encore – Busuioc n’existe plus. Je suis un vieillard comme il faut qui ne regrette pas d’avoir vécu jusqu’à cet âge qu’il n’a quand même pas souhaité. Je me sentais mieux à mes 18, et même à 40 ans… et à 60 ans aussi”. Mais ceux qui le connaissent bien disent que, même à ses plus de 80 ans, dignement appuyé contre son bâton, il fait rougir les demoiselles auxquelles il jette des œillades.

Pour Aureliu Busuioc, les années ne sont que des points insignifiants de passage. Sans égard aux années qui s’écoulent, il reste un amateur fervent de la chasse (mais il regrette fort de ne plus pouvoir s’adonner à sa passion « faute de jambes »), ainsi que des brioches au fromage cuites par sa femme Tanţi, il aime énormément ses enfants Cornel et Mariana, il préfère écouter Duke Ellington, Glen Miller et de la musique classique et il croit que la télévision est une des plus grandes tragédies de nos temps, car à cause de la télévision il faut apprendre aux gens à aller aux bibliothèques et à lire. Il est un ennemi acharné du provincialisme et du kitch. A son avis, beaucoup de livres écrits aujourd’hui ne sont que de la maculature, car l’écrivain et le pouvoir (la politique) ne peuvent pas avoir des tangences, puisque l’écrivain a des idéaux, mais le politicien – des intérêts. Il considère qu’un écrivain ne peut pas devenir une vedette, car celle-ci a une vie éphémère. Toutes ces opinions, il les exprime lestement, avec un visage serein, avec beaucoup de chaleur, amour, intelligence, humour et ironie. Lorsqu’on l’a demandé ce qu’avaient dit ses parents à propos de son métier d’écrivain, les yeux de Aureliu Busuioc se sont éclairés d’une manière particulière et il a dit avec une note spéciale dans sa voie : „Ils m’ont dit qu’ils me savaient comme non-sérieux depuis que j’étais petit …”

L’escalier de sa vie

Aureliu Busuioc est né le 26 octobre 1928 dans le village de Codreanca, district de Straseni dans la famille des professeurs Olga et Alexandru Busuioc. En 1944, sa famille se réfugie en Roumanie. En 1948, il finit ses études au Collège national de Timisoara (en Roumanie) muni d’un diplôme d’agronome, mais, réalisant que la vocation d’agronome lui manquait en fait, il s’inscrit à l’école militaire de Sibiu qu’il se voit contraint à abandonner en 1949 afin de rejoindre sa famille obligée par les autorités soviétiques de se rapatrier à Chisinau. En 1950, il se fait embaucher comme dépanneur radio dans un atelier où il a surtout réparé des amplificateurs antédiluviens pour les cinémas des villages moldaves et en automne de cette même année-là, il s’inscrit à la faculté de philologie de l’Institut pédagogique de Chisinau. C’est toujours en 1950 qu’il commence à faire publier ses premières poésies dans diverses publications.

En 1954, Aureliu Busuioc devient membre de l’Union des Ecrivains de Moldavie, ayant dans son palmarès deux volumes de poésies – un recueil de poésies satiriques et humoristiques „Prafuri amare” („Les poudres amères”) (1954) et un livre de poésies pour enfants « La padure » (« Dans la forêt ») (1955). Encouragé par le succès de ses premiers livres, il continue prodigieusement à faire paraître d’autres - „Piatra de încercare” („La pierre d’essai”) (1958) ; „Firicel de floare rară” (« Petit fil d’herbe rare”) (1961) ; „Dor” („Nostalgie”) (1962) ; „Poezii” („Poésies”) (1964).

En 1966, il se lance dans la prose avec le roman „Singur în faţa dragostei” („Tout seul face à l’amour”) qui a eu un succès fou et qui a été traduit en plusieurs langues. Ce roman l’a fait croire que sa vraie vocation est l’expression habituelle, naturelle, non soumise aux règles de la versification. En 1973, paraît son deuxième roman intitulé „Unchiul din Paris” („L’oncle de Paris”) qui a aussi été édité dans toutes les anciennes républiques soviétiques. Il a ensuite écrit trois pièces de théâtre et plusieurs livres pour enfants qui ont été traduits en anglais, allemand, russe, français et espagnol.

Mais il n’a pas définitivement abandonné la poésie, faisant paraître les recueils „În alb şi negru” („En blanc et noir”) (1977) ; „Îmblânzirea maşinii de scris” („Apprivoisement de la machine à écrire”) (1988) ; „Plimbătorul de purici” („Le promeneur de puces”) (1992), „Concert” (1993) ; l’anthologie de poésies „Punct” („Point”) (2007).

Tout au long de sa vie professionnelle, Aureliu Busuioc a aussi exercé comme fonctionnaire – rédacteur à diverses maisons d’éditions, rédacteur-en-chef adjoint de la revue pour enfants „Scînteia leninistă”, du journal pour jeunes „Tinerimea Moldovei” et de la revue satirique « Chiparus ». En 1977, il a été élu secrétaire de l’Union des Ecrivains de Moldavie.

Atteignant un âge automnal, Aureliu Busuioc fait paraître, un après l’autre, les livres „Lătrând la lună” („Aboyant vers la lune”) (1997) ; „Pactizând cu diavolul” („Pactisant avec le diable”) (1999) ; „Spune-mi Gioni” („Appelle-moi Gioni”) (2003) ; „De-ale vânătorii” („Histoires de chasse”) (2005) ; „Hronicul Găinarilor” („Les chroniques de Gainari”) (2006), „Când bunicul era nepot” (« Quand grand-père était petit-fils ») (2008).

Selon le critique littéraire Alexandru Ştefănescu, Aureliu Busuioc contredit l’image consacrée de l’écrivain moldave – il n’est pas patriarcal, mais plutôt mondain, il n’est pas pathétique, mais plutôt ironique.

De haute taille et massif, les cheveux noirs légèrement ondulés, les sourcils épais, avec une tête d’empereur romain, il a une voix mélodieuse et virile et domine son entourage par l’intelligence et l’humour, n’importe où il se trouve.

Le rationalisme incorruptible, l’esprit d’observation toujours actif, le courage de repenser les vérités qui sont en circulation, l’attitude ironique à l’égard de l’écriture, où l’on ajoute une vaste culture littéraire et le plaisir de jouer avec les paroles font de Aureliu Busuioc un prosateur raffiné et très sûr de soi-même. Il est comme un automne à poussées printanières, le fruit de sa création combinant la vigueur mûre et la créativité juvénile.

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Aureliu Busuioc s’est éteint le 8 octobre 2012 …