Grigore Vieru « Mort, je n’ai rien contre toi, je ne te haïe même pas »

- Monsieur Grigore Vieru, comment vit-on quand on est considéré un symbole ?

-  Je ne sais pas si je suis ou non un symbole. Ce que je sais, c’est que j’ai toujours vécu au dehors de ça – j’étais là où il y avait de la tempête, de l’orage et du tsunami…

-  La poésie, est-elle un tourment ou une thérapie ?

  • La poésie est un tourment pour ceux qui sont dépourvus de talent et une souffrance pour ceux qui ont du penchant pour la poésie.
  • Que pensiez-vous de la vie à 14, à 25, à 40 et à 70 ans ?

-  A 14 ans, endurant la famine, je pensais qu’il n’y avait rien de meilleur dans le monde qu’un morceau de pain. A 25 ans, étant amoureux, je pensais qu’il n’y avait rien de plus beau que l’amour, à 40 ans je croyais encore que l’amour existait mais, à 70 ans je crois qu’il n’y a rien de plus enivrant que la vie en général, même si on est affamé, même si on n’a pas trouvé l’amour convoité.

  • Quelle est l’émotion la plus forte que vous avez éprouvée ou que vous éprouvez encore ?

-  Depuis l’année 1947, j’ai peur de la famine. En d’autres mots, j’ai peur de la mort. La vie est une interminable peur de la mort. Mais à 70 ans, je n’ai plus peur de rien, à cet âge, on reste, avec sérénité, dans l’attente de la mort. A son tour, la mort n’a plus peur de toi. La poésie est un métier égoïste - si on est sincère avec soi-même, alors on blesse l’orgueil et la sensibilité des proches. Mais si on fait comme ils le souhaitent , la poésie devient un mensonge.

  • Comment agissez-vous d’habitude ?
  • C’est vrai, on peut dire que la poésie est l’expression d’un égoïsme intime. Mais après sa naissance, la poésie doit devenir un bien collectif. Autrement, elle risque de devenir un mensonge.
  • Avez-vous recherché le modèle de la mère dans toutes les femmes pour lesquelles vous avez éprouvé de l’attachement ?
  • On trouve dans l’amour d’une femme la continuité de l’amour de la mère pour notre être. Dans ce sens, les hommes restent des enfants tout au long de leur vie. Ils cherchent toujours l’amour, comme les femmes, d’ailleurs. Bien sûr, je suis à la recherche du prototype de ma mère dans la femme, mais je ne l’ai pas encore trouvé.
  • La solitude, est-elle une condition obligatoire pour un poète ?
  • Je ne croyais jamais que j’apprendrais à mourir affirme le poète dans son célèbre poème. Mais l’acte de création est une mort qui se répète, et le poète a été toujours solitaire dans cette façon de mourir. Même s’il écrit pour beaucoup de monde.
  • Comment cohabitent la fragilité et la force dans le for intérieur d’un poète ?
  • Il doit y avoir une harmonie totale entre les deux composantes de l’être poétique. Autrement, on risque de rester un enfant impuissant ou un sportif couvert de muscles révolutionnaires, mais non-intéressant en tant que poète.
  • Les poètes, peuvent-ils être facilement manipulés vu qu’ils sont dominés par des émotions ?

- Vous pourriez avoir raison avec cette question qui comprend la réponse aussi. Les poètes sont souvent dominés par des émotions, autrement, ils sont morts. Mais ils sont parfois durs et implacables. Comme les femmes qui aiment. Les poésies de Eminescu fournissent une réponse à cette question, or, ce sont des poésies à la fois émotives et catégoriques - une tempête du cerveau.

- Avez-vous soupçonné quelqu’un de s’être servi de vous ?

  • Quand il y a quelque chose à gagner pour les intérêts nationaux, je peux me laisser utiliser.
  • Y a-t-il des attentes à l’égard des poètes : un certain comportement, certaines réactions ou certaines pensées. Aimeriez-vous pouvoir réagir autrement, comme tout le monde ?
  • J’ai souvent rêvé de pouvoir réagir comme tous, car c’est horrible de ne pouvoir avoir que des réactions conformes aux attentes collectives. Quand je viens devant le public, on attend de ma part une conclusion politique, une condamnation politique et beaucoup moins un nouveau poème et c’est ça qui me fait souffrir le plus.

Si vous me respectez comme un poète, continuez à le faire, et ne me chargez pas de fardeaux politiques. Je ne suis pas un tribun, je suis un lyrique, tragique, si vous voulez, mais pas un pamphlétaire politique. Laissez-moi écrire une nouvelle chanson ou une nouvelle poésie juste pour vous, car j’en écris d’aussi bien que je le faisais à mes 40 ans.

  • Que devraient faire les poètes pour regagner leur position d’étoiles qu’ils avaient dans les années 70 ?
  • Ils devraient être entièrement asservis comme dans les années ’70 ou totalement libres.

- La lutte des générations est-elle une question de jalousie, de pouvoir, d’influence ou autre chose ?

  • La lutte des générations est une lutte entre la valeur et la non valeur. Moi, par exemple, je n’ai jamais lutté contre Nicolae Costenco, Ion Druță, Mihai Cimpoi, Nicolae Dabija ou Emilian Galaicu-Păun, écrivains qui représentent des générations différentes. C’est vrai que j’ai eu des petites dissensions avec Emilian Galaicu-Păun, mais elles n’étaient pas du tout causées par la jalousie. Je suis heureux que Emilian Galaicu-Paun soit un grand poète et qu’il fasse son travail. D’ailleurs, nous devons tous nous apaiser, car les traditionalistes, comme les représentants du post-modernisme, ont perdu beaucoup de lecteurs sans avoir de chances de les récupérer.
  • Quelle est votre relation avec les autres monstres sacrés – Cimpoi, Druță ?

- Je me suis éloigné de l’homme politique Ion Druță, mais j’ai de merveilleuses relations avec l’écrivain Ion Druță et je ne cesserai pas de répéter qu’il est doué de talent, qu’il est le plus important écrivain de Bessarabie et un des plus éminents écrivains roumains. Malgré les divergences, on ne peut pas exclure de notre littérature ses œuvres comme, Frunze de dor (Feuilles de mélancolie), Casa mare (La grande maison), Biserica albă (L’église blanche), Povara bunătății noastre (Le poids de notre bonté), etc. En plus, n’oublions pas qu’aux débuts du mouvement de libération nationale Druță a été dans l’avant-garde. Nous ne sommes pas autant riches en valeurs pour nous permettre d’exclure un grand écrivain de notre littérature. J’ai toujours eu de bonnes relations avec Mihai Cimpoi qui, comme Ion Druță, a du génie.

  • Etes-vous le produit ou la victime de votre poésie ?
  • Je suis le produit de la victimisation de la foi de nos ancêtres, de la langue roumaine et de l’histoire roumaine. C’est une grande souffrance d’être poète, dans une opposition perpétuelle face à tout ce qui a voulu enlever mon âme. La souffrance de ma génération ne peut être adoucie par personne et ne peut pas être oubliée, non plus. J’en ai été profondément marqué tout au long de ma vie. Quand ma vocation ne peut pas m’aider, c’est elle qui le fait.
  • Avez-vous droit aux caprices ?
  • Je n’aime pas les caprices, comme je n’aime pas l’orgueil. Les caprices sont une caractéristique des enfants gâtés.

-  Recourez-vous à la méthode éliminatoire - chaque livre contient des poésies du précédent, plus quelques poésies nouvelles … Voulez-vous rester le poète d’un seul livre ?

  • Je serais heureux de rester le poète d’un seul livre. Je serais aussi content de rester le poète d’une seule poésie, pareil à Mateevici dans la littérature roumaine. Je regrette d’être accusé par certains de manque de modestie. Je me demande si le travail assidu pendant toute la vie sur un seul livre (ayant la possibilité d’en faire paraître un par année) veut dire manque de modestie. Il y a qui disent que j’ai toujours soif de gloire, que je cours dans les jardins d’enfants, les écoles, les universités, à la radio et à la télévision parce que je suis avide d’éloges, de chroniques, d’études et de monographies. Et bien, je vais là où je suis invité et je suis glorifié par ceux qui croient dans mes efforts poétiques, je ne les paye pas pour ça.
  • Vos fils lisent-ils vos poésies ?
  • Ce sont plutôt mes neveux qui lisent mes poésies, surtout quand ils se préparent à une fête. Les enfants d’aujourd’hui ne lisent pas beaucoup. Ils sont dominés par la télé et l’internet.
  • Quelles relations avez-vous avec vos fils ?

-  J’ai été quelquefois assez dur avec mes fils, par peur de ne pas les laisser s’éloigner de moi Ayant entendu un jour un de mes fils parler le russe pendant une pause à ses collègues de l’ancienne école nr .1 (actuel lycée Gheorghe Asachi), je me suis tellement fâché que le lendemain je l’ai inscrit dans une école-internat. Je ne l’ai pas enlevé de cette école-là parce qu’on parlait russe, mais parce qu’on parlait mal la langue roumaine. Ça a été une bonne leçon pédagogique pour mon fils. J’ai deux fils honnêtes, laborieux, respectés. Je suis un père heureux.

  • La veuve de Stănescu (poète roumain – note du traducteur) racontait dans une interview qu’ensemble avec le poète, ils essayaient chaque jour de dépasser leurs propres limites. Avez-vous essayé de découvrir quelles sont vos limites ?
  • Tout mon travail s’est appuyé et s’appuie sur ma qualité de voir mes propres limites et sur mon désir de les démolir. Les poètes qui ne voient leurs propres limites sont perdus.
  • Etes-vous un bohème ?

- Non. Je n’ai pas de temps pour la bohème. La cave dans laquelle je me suis isolé c’est la bibliothèque et les nuits blanches où je suis à la recherche de vers inédits.

  • Quelle est la plus grande expression de la liberté que vous avez assumée ?
  • Je crois que cette expression c’est le courage de publier un blâme dans le journal « Literatura şi arta » suite à la décision officielle de remplacer l’hymne « Destepată-te Române » (« Eveille toi, Roumain ») et de le remplacer par un nouvel hymne. Je blâmais le poète et le compositeur qui oseraient proposer un autre hymne à la place de « Destepată-te Romîne ». Un nouvel hymne n’a pas encore été créé. On a trouvé une autre solution - l’actuel hymne. Bien sur, je n’ai pas osé maudire les grands créateurs, Mateevici et Cristea.
  • Est-ce que les écrivains vivent pour raconter leur vie ?
  • En ce qui me concerne, il s’agit d’autre chose. Ce n’est pas moi qui raconte ma vie, mais c’est ma vie qui me raconte. La vie, dans sa complexité, ne peut pas être racontée. Comme la Divinité, d’ailleurs.

- Vous donnez l’impression d’être un homme protégé par le Bon Dieu. Avez-vous eu connu des échecs ou seulement des victoires ?

  • Toute ma vie, dés l’enfance, n’a été qu’une longue suite d’épreuves. Mon enfance et mon adolescence étaient guettées par les griffes de la mort. J’ai été atteint d’une maladie dont seulement un miracle m’a sauvé. J’ai eu quatre accidents dangereux, y compris deux assez douteux dont j’ai déjà parlés. Un livre renié pour le fait d’y avoir mis le tricolore roumain. Vous imaginez ce que ça signifiait aux années ’70 ? Des menaces, écrites et téléphoniques. Je garde un tas de lettres avec des menaces que j’ai reçues à la fin des années ’80 et ’90. On ne laisse pas en paix ma vieillesse, non plus. Mais j’ai tout affronté grâce à la protection de Dieu.
  • C’est quoi l’amour pour vous ?
  • On dit que l’amour est un fantôme dont tout le monde parle mais personne n’a vu.
  • Le désespoir ?
  • Le désespoir fait éclater des révolutions et puis les fait étouffer.

- La peur ?

  • La peur est primaire. Peu nombreux sont ceux qui oseraient lui sourire.
  • L’éternité ?
  • Blaga (écrivain roumain – note du traducteur) affirmait que l’éternité est née à la campagne. De nos jours, les choses ont changé. Aujourd’hui, le village est le lieu où l’éternité meurt.
  • Le bonheur ?
  • Le bonheur c’est la peur de ne pas perdre le bonheur.
  • La chance ?
  • Je crois à la chance, mais je mise sur le travail. La chance ne vaut rien sans les perles de la sueur sur le front de celui qui travaille.

Interview accordé par Grigore Vieru en 2005, publiée sur http://www.punkt.md/articole/e27/377

Traduction – Rodica Istrati.