Depuis 65 ans, elle est toujours parmi les enfants

La situation au sein de l’école du village de Vânători, dans le centre de la Moldavie, est typique – 9 sur les 14 pédagogues sont à l’âge de la retraite et la plupart d’entre eux ont enseigné non seulement aux parents, mais aussi aux grands-parents des actuels élèves.

Ici, à Vânători, travaille depuis plus d’un demi-siècle le doyen d’âge de la pédagogie moldave - Liuba Dănilă, professeur d’histoire qui a commencé son activité pédagogie à l’âge de seulement 17 ans et qui, depuis, reste fidèle à sa noble vocation, bien qu’elle ait dépassé l’âge de 80 ans.

Depuis l’an 1947, elle éduque des générations d’enfants

Dans ses jeux d’enfance, elle se voyait souvent comme professeur et quand on lui a proposé d’être éducatrice à l’orphelinat de Varzaresti, elle a accepté le défi malgré son très jeune âge. En 1947, quand elle n’avait que 16 ans et demi, Liuba Dănilă a commencé à travailler dans un établissement d’enseignement. Au début, elle fut éducatrice, puis maîtresse d’école primaire et professeur – en mai dernier, elle a totalisé 65 de travail pédagogique. « A 33 ans, étant mère et épouse, j’ai décidé de faire des études universitaires. J’aurais aimé me faire inscrire à la faculté de philologie, mais je n’aurais pas passé l’examen en langue française. La faculté d’histoire était l’unique qui n’imposait pas un examen aux langues étrangères en tant que condition d’admission, raison pour laquelle j’ai opté pour cette matière. En plus, j’aimais l’histoire, car on pouvait l’apprendre à travers des légendes, des récits et poèmes », raconte le professeur Liuba Dănilă qui enseigne l’histoire à l’école de Vânători depuis l’an 1965.

Je n’ai pas pu laisser l’histoire à la merci des falsificateurs

« J’aurais pu prendre ma retraite en 1985, mais j’ai décidé de continuer à enseigner. C’était la période quand germait le mouvement de libération nationale, mais moi, avant cela, je parlais déjà à mes élèves de la vérité historique, car je ne pouvais pas accepter ce qu’on écrivait dans les manuels de l’époque, sachant qu’ils étaient fondés sur le mensonge et les aberrations. Je me suis dit que ce n’était pas bien d’abandonner l’école quand le mouvement de libération nationale prenait de l’essor, quand je pouvais parler ouvertement de notre vraie histoire. Je n’ai pas pu laisser l’histoire à la merci de ceux qui auraient pu la falsifier. Voilà pourquoi je suis restée dans l’école 27 ans après avoir pris ma retraite », raconte le professeur octogénaire, digne du Livre des Records Guiness pour son activité pédagogique.

Elle adore donner des cours et elle ne rentre pas chez elle avant d’être sûre que tous les élèves ont bien compris le thème enseigné. Liuba Dănilă reconnaît qu’elle a eu l’idée d’abandonner l’école, mais le manque de professeurs l’a faite se raviser. Plus même que cela, l’octogénaire dirige depuis plus d’un quart de siècle la troupe folklorique « Izvorul » qui réunit des villageois de divers âges. « Le folklore c’est aussi de l’histoire », dit-elle en souriant. Quand je lui ai demandé comment avait évolué l’école pendant les 65 ans, elle m’a répondu, toute méditative : « Maintenant c’est plus facile d’enseigner, parce qu’on présente la vérité, parce qu’on est libre de dire des opinions, des pensées. On dispose de beaucoup d’information, les enfants sont sages, mais peu nombreux. Malheureusement, l’école fonctionne à présent dans des conditions difficiles, sans financement suffisant », affirme Liuba Dănilă.

L’alphabet latin a fait croître son amour pour les enfants

Les collègues de madame Dănilă, qui, comme elle, ont une expérience pédagogique d’un demi-siècle, partagent son opinion. « Au fil du temps a changé le nombre d’enfants, mais eux-mêmes, ils sont restés les mêmes – naïfs et curieux », dit Ecaterina Nastasiu qui enseigne depuis l’an 1961 à l’école de Vânători. Elle parle avec beaucoup d’amour et avec une voix douce des enfants qu’elle a éduqués. « Ayant déjà dépassé l’âge de 70 ans, je ne peux pas me séparer des enfants, je continue à venir tous les matins à l’école. Vous n’imaginez pas à quel point notre métier est intéressant et combien de joie ces petits m’offrent quand, ayant franchi le seuil de l’école sans rien savoir, au bout de quelques mois ils lisent, écrivent, ont une bonne conduite. Eux, ils sont mon succès », avoue la maîtressed’école. Quand j’évoque les années de renaissance nationale, des larmes apparaissent dans ses yeux. « Quand l’alphabet latin a été adopté, j’enseignais au III-ième, en utilisant les lettres cyrilliques bien sûr, mais pendant les récréations, les enfants venaient autour de moi et leur enseignais l’alphabet latin. Quand ils ont fini l’année scolaire, ils savaient déjà lire et écrire avec des lettres latines”, raconte avec beaucoup de plaisir Ecaterina Nastasiu.

Les connaissances ne sont pas la garantie d’un avenir prospère…

Dans la salle voisine, les élèves de la première apprenaient à écrire la lettre « m » quand nous leur avons rendu visite. « Aujourd’hui, ils ont appris la lettre « m », et, sachant aussi la lettre « a », ils peuvent déjà écrire le mot « mama » (note du traducteur : en roumain – « mère ») », dit l’institutrice Liuba Silion, directrice-adjointe de l’école, qui a une ancienneté pédagogique de 42 ans. Ayant enseigné à plusieurs générations d’enfants, elle constate que les régimes politiques n’ont pas influencé les enfants et qu’« ils restent sincères, bons, aiment l’école, tandis que nous, les professeurs, nous essayons de leur cultiver l’intérêt pour les connaissances et l’amour ».

D’autre part, selon Liuba Silion, l’attitude à l’égard de l’école et des professeurs a changé ces derniers temps. « Autrefois, le professeur était la personne la plus respectée dans la société, aujourd’hui on est conçus différemment, y compris par le gouvernement. Nous sommes mal rémunérés et même déconsidérés. L’attitude des parents à l’égard de l’apprentissage a changé, ceci probablement à cause du fait qu’à présent, malheureusement, les connaissances ne sont pas la garantie d’un avenir prospère. Le métier de pédagogue n’est plus prestigieux et les jeunes optent pour des professions plus profitables », conclut la professeure.

Un retraité qui a une passion pour les ordinateurs

Un autre professeur, la même destinée – un pédagogue avec une ancienneté de plus de 56 ans. Il s’agit de Vasile Chercheja que nous avons retrouvé lorsqu’il naviguait sur l’Internet – à ses plus de 70 ans, il connaît tous les secrets de l’ordinateur et les partage aux enfants et à ses collègues. Il adore son métier et n’imagine pas sa vie sans ses élèves. Le professeur Vasile Chercheja enseigne à l’école depuis l’an 1956. A part les cours qu’il donne à l’école de son village - Vânători, il donne aussi des cours à l’école du village voisin où il n’y a pas de prof d’informatique.

« Voilà déjà 56 ans que j’enseigne dans cette école. Maintenant, je vis tout seul, car mon épouse est décédée. Elle-aussi, elle était professeur. Je ne sais pas ce que je pourrais faire sans l’école. J’y viens deux fois par semaine et je profite du menu du professeur que j’ai toujours à ma disposition : une petite cuillère de patience, une tasse de bonté et un peu d’espoir, une dose de tolérance, une brassée de cette plante rare appelée bonhomie, et ensemble, tous ces éléments font notre vie meilleure. C’est pour moi le motto de chaque jour de ma vie et je ne sais pas ce que je ferais si on me forçait à abandonner l’école, compte tenu de la façon dont on aborde le problème des profs de l’âge de la retraité », dit inquiet le professeur d’informatique, ancien directeur d’école.

Les professeurs suivent le rythme des innovations

Malgré toutes les difficultés et l’âge honorable, les professeurs de l’école de Vânători font de leur mieux pour faire face à l’avalanche d’informations et aux changements produits au sein du système. Plus même que cela, le professeur d’informatique Vasile Chercheja a appris à ses collègues comment se servir de la souris et se documenter sur l’Internet. « Les professeurs peuvent déjà se servir des ordinateurs à leurs leçons et je crois que l’ordinateur deviendra l’instrument principal pendant les cours », déclare le professeur.

«  Nous essayons de faire face à la réalité, de nous informer et d’être au courant de toutes les innovations dans notre domaine d’activité afin d’éviter que nous élèves nous surpassent. N’étant pas informés, on risque de ne pas pouvoir répondre aux besoins des enfants » dit Gheorghe Condrea, professeur de mathématiques qui a une ancienneté pédagogique de 37 ans, ex-directeur de l’école de Vânători. A son avis, non seulement les programmes scolaires ont changé ces derniers temps, mais aussi l’attitude à l’égard de l’apprentissage, or « les choses ne marchent pas bien, car on ne perçoit pas clairement la liaison entre les études et l’avenir des enfants. Avant, il n’y avait que quelques universités en Moldavie et il fallait beaucoup apprendre pour pouvoir passer le concours d’inscription. Maintenant, on a l’impression que les conditions d’admission sont plus légères. En plus, même après les études à l’Université, on ne voit toujours pas un lien entre le bien-être et le diplôme détenu », considère Gheorghe Condrea. L’ancien directeur regrette le fait que les jeunes pédagogues évitent les écoles rurales, raison pour laquelle on est confronté à une forte crise de professeurs.

Le bas montant des salaires – un épouvantail pour les jeunes pédagogues

La directrice de l’école, Larisa Gheorghica, ancienne élève de l’école qu’elle dirige, parle avec beaucoup d’admiration et de respect de ses collègues.

« Notre équipe de profeseeurs est particulière – 9 sur les 14 professeurs ont déjà atteint l’âge de la retraite – ce sont des gens très cultivés qui ont une très riche expérience professionnelle et nous en sommes très fiers. Nous les gardons au sein de notre équipe non seulement à cause de l’absence de jeunes professeurs, mais surtout grâce au fait qu’ils émanent tellement d’énergie et qu’ils sont tellement actifs, que nous ne pouvons pas nous en séparer » dit la directrice. Dans son optique, la situation économique précaire et le bas montant des salaires sont les raisons principales pour lesquelles les jeunes ne veulent pas se faire embaucher dans les écoles des localités rurales.

Selon Larisa Gheorghica, la plupart des professeurs qu’elle dirige ont été ses professeurs aussi quand elle était élève. « C’est difficile de diriger une équipe de professeurs qui t’ont enseigné et qui t’ont offert tout leur horizon de connaissances. Moi, je proviens d’une famille de professeurs – mes parents ont été eux-aussi professeurs, mon père a été directeur d’école. Ce sont eux qui m’ont fait comprendre que si le professeur se consacre corps et âme à son métier, les enfants, tout comme la société, ont une attitude chaleureuse à l’égard de lui », dit la directrice de l’école de Vânători.

Article de Ala Coica repris sur le site http://www.timpul.md/articol/-de-65-de-ani-printre-copii-37679.html

Traduit pour www.moldavie.fr

Le 20 novembre 2012