De la Radio Nationale - dans un atelier de chaussures

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Vasile Mija : « Il vaut mieux être journaliste en Moldavie que réparer des chaussures au Portugal »

Etant écolier, il m’est arrivé de voir une de mes poésies publiée dans un journal. Je gardais ce journal dans ma serviette et je me croyais le meilleur poète de l’histoire. Et voici qu’en plus, un beau matin, le directeur de l’école me dit que quelqu’un venant de la radio me cherchait pour une interview. C’était Vasile Mija de la Rédaction Jeunesse de Radio Moldavie. C’est ce même Vasile Mija que j’ai rencontré à nouveau il y a quelques jours à Lisbonne. Un immigrant surprenant qui pense et rêve de rentrer chez lui, tout persuadé que son pays l’attend…

Vasile Mija
Vasile Mija

Au Portugal, Vasile Mija est appelé signore Vashko. Il évite de se présenter en disant son nom de famille car mija veut dire urine en portugais. Mais tout cela l’amuse plutôt, tandis que toute son histoire portugaise ressemble plutôt à une comédie dramatique. En dépit de toutes ses difficultés, Vasile Mija sourit toujours. Il a pleuré une seule fois, quand il est arrivé au Portugal et a dû travailler comme balayeur. Ses collègues se moquaient de lui et, lorsqu’il rentrait le soir chez lui, il ne pouvait pas retenir les larmes…

Avant que tout cela ne lui arrive, il se sentait très bien à la Radio Nationale moldave où l’attendait une promotion en tant que Directeur-Adjoint du Département des Actualités. Mais… il a acheté à crédit un nouvel appartement, son beau-père est décédé et il avait un tas de dettes à rembourser. Alors il s’est vu contraint de « choisir » le Portugal. Son cousin l’avait invité et Vasile avait décidé de partir pour une année ou deux, mais …dix ans sont passés depuis qu’il est au Portugal.

« L’ours viendra et m’avalera … »

Il a payé 4 000 dollars à une personne qui lui avait promis de l’emmener à Lisbonne, mais qui l’a, en fait, laissé en Pologne près d’un cimetière où il n’a mangé que deux bonbons durant quelques jours. Un soir, alors qu’il sortait en ville, il a pour la première fois mangé de la viande de biche. Un autre jour, on l’a emmené dans les bois. « La nuit tombait déjà et je me suis dit : c’est la fin, un ours viendra et m’avalera. En une heure, j’ai fumé deux paquets de cigarettes. Je me signais… Puis, quelques autres Moldaves m’ont rejoint et nous avons couru 60 kilomètres à travers la forêt. J’étais très fatigué, je ne pouvais pas les suivre. Quand nous sommes arrivés à Oder, on nous a encore dit de courir sur le pont. Mes compagnons se sont mis à courir comme des fous, mais moi, je ne pouvais pas m’arrêter de rire en constatant l’état dans lequel j’étais ! En effet quand je m’étais mis en route vers l’Europe, j’avais mes chaussures cirées, mais après avoir traversé des bois et des marécages, après avoir marché dans les selles de sangliers, mes chaussures étaient épouvantables », se souvient-il, tout en mentionnant que « les barbelés avaient de nombreux trous à travers lesquels une personne pouvait passer ce qui fait penser que les Allemands n’ignoraient pas ce qui se passait… d’ailleurs en Allemagne, on nous a embarqués dans une voiture qui nous a déposés à la frontière portugaise ». Ensuite nous avons pris un taxi pour aller à Lisbonne. Pendant tout le voyage, Vasile a récité des Pater et n’a cessé de prier Dieu pour que la police ne l’attrape pas.

« Je portais des seaux, je tintais des cloches, j’ouvrais la porte »

Arrivé chez son cousin de Lisbonne, il a bu une vodka, et le matin il est allé à la police où il a déclaré qu’il s’était enfui de Moldavie. Dix jours plus tard, il était balayeur sur un chantier de construction où tout le monde se moquait de lui. « Les mains gonflées, je pleurais le soir quand je rentrais chez moi », me dit-il. Toutefois, Vasile balayait tellement consciencieusement que, peu de temps après, son patron l’a pris comme maçon et lui a donné un meilleur salaire. D’ailleurs, ce fut le seul Portugais qui lui ait demandé s’il avait des dettes. Ayant appris que Vasile devait 1 600 dollars, il lui a donné cette somme. A cette époque-là, il ne touchait que 700 Euros par mois.

Quand il a obtenu ses papiers, il a abandonné les chantiers de construction. Il est devenu opérateur du son à la Radio Renaccenca, une station de l’Eglise Catholique et il a voyagé dans tout le Portugal. C’est ainsi qu’il a connu tous les prêtres du pays. Après trois ans, son contrat de travail a expiré, il a alors bénéficié d’une allocation de chômage de 500 Euros mensuels. Ensuite, il a demandé de l’aide au prêtre Joan de l’église Santa Joana qui a accepté de lui donner un coup de main. Voilà les souvenirs de Vasile Mija sur cette époque : « Je portais des seaux, je tintais les cloches, j’ouvrais la porte, je changeais des serrures, etc. jusqu’à ce qu’on commence à dire de moi que je pouvais tout faire ! Après, les vieilles femmes m’appelaient pour laver les vitres ou faire le ménage et elles ne me laissaient pas repartir sans me donner 40 Euros. Et quand l’Eglise a décidé d’ériger une statue, j’ai bâti un socle qui avait la forme de la ville de Lisbonne. Tout le monde était étonné de mon travail. », dit-il.

Dans un atelier de chaussures, mais aussi à la radio…

Avant la faculté de journalisme, Vasile Mija a été diplômé avec mention au Collège de technologies de Chişinău. Etant à la recherche d’une solution pour obtenir un contrat de travail légal et bénéficier de l’assistance sociale, il s’est adressé à la société Bota Minuto spécialisée dans la réparation de chaussures et de la confection de clés. Six mois plus tard, il est devenu chef de magasin, et aujourd’hui il est formateur pour les jeunes qui souhaitent apprendre ce métier. C’est lui qui arbitre en dernier lieu quand il s’agit de recruter du personnel.

En même temps, il a réalisé une émission en langue roumaine à la Radio Nova Antena. Vasile affirme que cette idée vient d’une association de Moldaves à Lisbonne qui lui ont fait mille promesses, mais sans lui donner un sou. « Il y a un club aussi où il faut payer 21 Euros de cotisation, mais qui en fait ne servent qu’à manger une găluşcă au Réveillon ! », dit notre journaliste sans ajouter plus de détails (NDT : la găluşcă est un plat moldave).

« Les vrais héros sont ceux qui rentrent dans leur patrie »

Vasile Mija veut rentrer dans sa patrie comme personne d’autre ne le veut : « Je veux vivre en Moldavie et rien de ce que je fais au Portugal ne me procure de plaisir. Je ne suis pas d’accord avec les Moldaves qui amènent leur famille ici. Ça va bien pour les paysans qui bêchaient en Moldavie et font la même chose au Portugal. Mais quand tu viens ici pour faire un métier qui n’a rien à voir avec le tien, c’est horrible. Je veux être journaliste en Moldavie et non cordonnier au Portugal. Ce n’est pas l’argent qui fait l’homme ! Je suis venu ici gagner de l’argent pour m’acheter un logement et, même si j’ai la nationalité portugaise, elle ne m’intéresse pas.” Vasile considère que les Moldaves qui veulent s’assurer une retraite en Europe n’ont pas de tête, ni de pays. « Les vrais héros sont ceux qui rentrent dans leur patrie. Si tu es Moldave, tu mourras Moldave », croit-il.

Les Moldaves qui travaillent à l’étranger rentreraient en Moldavie si on leur payait un salaire de 300-400 d’euros, si l’Etat était vraiment décidé à leur donner de bonnes conditions de vie, affirme le journaliste. Il regrette que les transferts d’argent des émigrés moldaves ne soient pas orientés vers le développement économique, la croissance du PIB et l’investissement. A son avis, en plus des transferts d’argent des migrants, l’exode Moldave a suscité des méthodes peu scrupuleuses mises au point par des agences qui extorquaient de l’argent aux Moldaves désireux de partir gagner leur vie à l’étranger.

« La destinée de la Moldavie est dans les mains de ceux qui voient le monde autrement que les communistes »

« La corruption fleurit en Moldavie ! », voilà pourquoi, explique Vasile Mija, qu’au Portugal on ne voit pas de villas aussi luxueuses que celles des dignitaires moldaves. En ce qui concerne les élections législatives du 28 novembre 2010, il ne croit pas que « la Moldavie puisse tomber davantage car elle gît au fond de l’abîme depuis plusieurs années ! La Moldavie a toujours été désorientée, mêlant les Russes avec les Roumains, elle est comme un agneau qui tète deux brebis. Il faut lutter pour notre pays et ne pas pleurnicher. Comme les Moldaves, aucun Portugais ne dit que tout va bien dans son pays. La destinée de la Moldavie est dans les mains des jeunes qui ont fait des études dans les écoles européennes et qui voient le monde autrement que les communistes”, considère le journaliste. Plus que cela, il est persuadé que le général Voronin ne reviendra plus au pouvoir, car « la Moldavie est en Europe et son chemin mène vers la communauté européenne ».

« Tout le monde se souviendra de moi »

Pour ne pas mourir, me dit Vasile, ce ne sont pas les vêtements qui doivent être valorisés en Moldavie, mais l’art. « Ce n’est qu’à travers la culture qu’un Etat peut se perpétuer. Au Parlement portugais on se querelle, comme en Moldavie, sans pouvoir adopter le budget 2011. Mais leur culture est nettement supérieure à la nôtre », croit Vasile.

Cet homme, le premier à m’interviewer, m’a dit qu’il reviendrait prochainement, très prochainement dans sa patrie. « Si j’étais resté en Moldavie, j’aurais un statut aujourd’hui. Toutefois, la Moldavie m’attend et je veux rentrer chez moi », ajoute-t-il. Avant de nous séparer, il m’a dit qu’une fois parti du Portugal, des gens partout sur la terre se souviendraient de lui, ce sont tous ceux à qui il a appris à réparer des chaussures et à faire des clés…

Article par Pavel Paduraru publié sur http://www.timpul.md

Traduit pour www.moldavie.fr

Relecture - Didier Corne Demajaux.

Le 30 novembre 2010