A la rencontre de la jeunesse moldave …

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Article de Marie ROY et Pauline PHELIPPEAU

En novembre dernier, lorsque ma collègue et amie, Marie, m’a proposé de l’accompagner faire un reportage en Moldavie, je dois l’avouer, je suis restée un peu interloquée. La plupart des gens ne savent pas où placer ce petit pays sur une carte et l’autre moitié avoue franchement : «  Ah ?! Je croyais que ça n’existait que dans Tintin ». Pourtant, après quelques heures passées à faire des recherches sur ce pays encore inconnu, je décidai de me lancer dans cette aventure. Je trouvais que la Moldavie présentait un fort intérêt géopolitique pour les jeunes journalistes que nous étions, mais aussi, surtout, nous étions avides de découvrir un peuple qui nous interrogeait de par son histoire et sa culture. Aux portes de l’Europe, la Moldavie, à quelques heures d’avion, nous semblait proche, et en même temps si éloignée de ce que nous connaissions à l’ouest.

Par « peuple », nous pensions surtout « jeunesse ». Car oui, c’est bien cette jeunesse que nous voulions chercher à comprendre. Notre âge, 23 ans toutes les deux, nous soufflait peut-être cet angle, mais 23 ans, c’est aussi l’âge de ce jeune pays, indépendant depuis le 27 août 1991. Nous avions beaucoup lu au sujet de la « nostalgie de l’ère soviétique », aussi, nous voulions savoir quel regard portait la jeunesse actuelle, ceux qui avait grandi en même temps que la Moldavie. Comprendre ce pays devait obligatoirement passer par la parole de ceux à qui il appartenait de le construire. Les jeunes que nous avons rencontrés sont nés, ou ont grandi en Moldavie. Ni en URSS, ni en Roumanie, comme leur parents. Cependant, même génération ne signifie pas mêmes opinions, loin de là.

La forteresse de Tighina
La forteresse de Tighina

Aux mêmes questions, des réponses diamétralement opposées fusaient en fonction non pas de l’âge des personnes interrogées, mais bien selon la position géographique à l’intérieur du pays.

Très vite, nous nous rendions compte que le premier signe de désaccord politique résidait dans la langue utilisée. Le roumain à Chisinau, le russe à Tiraspol et à Comrat. « J’apprendrai le roumain et l’anglais à mes enfants, le russe n’est pas une langue d’avenir » expliquait Angela 27 ans, rencontrée à Chisinau. « Je parle russe et gagaouze, je n’ai pas l’occasion de pratiquer le roumain » a indiqué Tonia, 23 ans originaire de Comrat.

Sur le plan culturel, même constat de ce clivage. « Nos traditions sont roumaines » affirmait Irina, 23 ans, en nous expliquant la signification des « martisoare » qu’elle portait sur son cœur. Et pourtant, deux jours plus tard en Gagaouzie, nous écoutions Timo, 30 ans, nous affirmer qu’il se sentait très proche de la culture russe.

Au niveau de l’Histoire aussi l’opposition est visible. En témoigne la discussion entre Andrey, 30 ans, habitant de Transnistrie, et Irina, 23 ans, originaire de Chisinau. Pour Andrey, la forteresse de Bender fut construite par les Russes. Nous le prenions pour acquis, mais Irina, le contredit vivement, en déclarant que le monument fut construit par Stefan cel Mare et non par les Russes. Le débat qui s’ensuivit ensuite entre les deux protagonistes fut vif, chacun s’accusant mutuellement d’être un produit du système. Soviétique pour l’un, européen pour l’autre.

Mais c’est sûrement sur l’avenir de la Moldavie que les opinions étaient les plus divisées. La création d’une fédération pour Andrey, la réunification avec la Roumanie pour Irina, la conservation d’un statut d’autonomie de la Gagaouzie pour Tonia … Chacun résonnant selon la situation de sa région. Chose très surprenante pour nous, aucun ne raisonnaient comme un « Moldave ». Chacun se sentait citoyen de Gagaouzie, de Transnistrie, Roumain, mais jamais Moldave. Cela tient sans doute à quelque chose que nous avons mis quelques jours à comprendre et appréhender. Le sens de « nation » n’est pas le même que dans notre hexagone natal. En France, la nation est une volonté de vivre ensemble, en Moldavie, la nation suit davantage la définition « allemande », c’est-à-dire par l’appartenance par le sang. Ce qui explique sans doute en partie l’existence de dissensions si vives entre les régions.

Université de Comrat
Université de Comrat

Mais, au-dessus de ces divisions plane un choix, celui d’un avenir avec la Russie ou avec l’Union Européenne. Et pour les personnes rencontrées, ce choix ne s’effectue pas seulement dans les urnes. Tous les jeunes que nous avons interviewés à Chisinau possédaient un passeport roumain. Mais, comme l’a expliqué Max, 35 ans, certains choisissent à l’inverse de renoncer à la citoyenneté moldave et d’opter pour la citoyenneté russe (puisque la Russie n’accepte pas la double nationalité). Loin des questions économiques et politiques, ces choix sont aussi des questions de valeurs pour cette jeunesse. « Je me sens proche des modes de vies et des priorités de l’Union Européenne. Je ne vois pas mon futur avec la Russie » nous a expliqué Cristina, 22 ans, dans un salon de thé à Chisinau. « De par ma culture et mon éducation, je me sens Russe », nous fait savoir Andrey en pleine visite de la Transnistrie.

Université Libre Internationale de Moldavie
Université Libre Internationale de Moldavie

Néanmoins, il serait erroné de parler uniquement d’une jeunesse divisée. Les mots « dialogue », « tolérance », « respect » et surtout la volonté de trouver une solution à ces oppositions sont revenus de nombreuses fois. A défaut du mot « unité », c’est également ces termes que nous utiliserions pour caractériser les jeunes moldaves.

Une génération n’est sans doute pas suffisante pour créer l’unité dont un pays a besoin pour se développer. Mais aujourd’hui, cette génération, ouverte et dynamique, peut changer les choses et construire une Moldavie à l’image du présent et non plus uniquement du passé. Cela n’est possible qu’à condition que les pouvoirs publics et l’ancienne génération laissent l’espace nécessaire pour effectuer cette transition. Car la corruption et le manque de confiance dans les politiques sont autant de raisons pour lesquelles, tels leurs parents et beaucoup de leurs amis, ces jeunes risqueront de quitter leur pays et ne jamais y retourner.

De Comrat à Tiraspol, de Soroca à Chisinau, tous ont eu la patience et la gentillesse de nous expliquer leurs perceptions de leurs pays et leurs points de vue sur les évènements actuels. Nous tenions bien sûr à les remercier pour cela. Ces témoignages ont vraiment contribué à faire progresser notre réflexion afin de pouvoir comprendre les choses au plus proche de la façon dont elles sont vécues, et ainsi pouvoir les rapporter le plus fidèlement possible.