8 heures entre Chisinau et Bucarest

Cristina Aparatu, et la patrie

Cristina Aparatu, étudiante à Bucarest, nous avait donné des articles sensibles sur ses premiers pas dans la capitale roumaine. Aujourd’hui, elle nous dit combien elle prend conscience de l’appartenance de la République de Moldavie et de la Roumanie au même ensemble culturel. Ce qui frappe dans son témoignage, c’est qu’elle ne revendique pas une unification des deux Etats. Au contraire, en reconnaissant les similitudes entre eux, elle affirme l’identité de son « petit pays ».

Elle revendique une affirmation de la roumanité de la Moldavie pour mieux asseoir son indépendance, pour en faire un socle de la construction de son avenir qu’elle souhaite détaché d’une trop pesante influence russe. Ce qu’elle dit reflète une opinion qu’elle n’est à coup sûr pas seule à partager. L’avenir dira si elle est entendue.

Gilles Ribardière

Cristina Aparatu
Cristina Aparatu

8 heures passées dans le bus, le trajet Chisinau-Bucarest… La première fois, ces 8 heures étaient pleines d’émotions, d’anxiété et d’enthousiasme parce que j’ai pensé que j’allais dans un pays étranger. Maintenant, après 6 mois, je peux dire que je passe 8 heures vers ma Patrie. Ce qui semblait trop difficile à comprendre dans mon enfance, maintenant me semble logique, et je suis d’accord avec mon grand-père quand il disait farouchement : « La Bessarabie est une terre roumaine ». Etant petite, j’entendais que la Russie avait volé notre « mère-patrie », que nous devions parler une langue qui n’existe pas, la langue moldave qui n’est pas la langue roumaine, et que tous les citoyens de Moldavie sont considérés comme des Russes. Et cela parce que la Moldavie indépendante n’a jamais été en mesure de défendre son statut, contrairement à la Géorgie ou à la Lettonie. Personne n’a enseigné au peuple roumain de l’autre rive du Prut ce que signifie la conscience nationale, parce que même les politiciens ne s’étaient pas entendus à cet égard.

La Moldavie a la même histoire avec la Roumanie. Ce sont deux Etats indépendants, mais liés par la fraternité. L’histoire nous montre que nous partageons beaucoup de choses. Pourquoi parlons-nous la même langue ? Pourquoi, quand nous sommes en difficulté, le premier pays qui vient à l’aide est la Roumanie ? Pourquoi nous avons les mêmes traditions, les mêmes goûts musicaux ? Même les noms des rues de ces deux pays « étrangers » sont à peu près les mêmes ; à Chisinau la rue « Bucarest » est très connue, et à Bucarest il y a la rue « Chisinau ».

Si à première vue on observe une différence entre les plats, après vérification on constate que c’est seulement le nom qui est différent.

Il y a beaucoup de faits qui font que ces deux pays séparés de la « mère » appartiennent à un même ensemble. Lorsqu’on demande quel était le livre de l’enfance, tous les roumanophones des deux côtés du Prut répondront « Amintiri din copilarie » par Ion Creanga ou les poèmes écrits par Mihai Eminescu.

Il y a une réaction de nombreux Roumains de Roumanie inattendue : ils sont surpris d’apprendre que les Roumains de Moldavie considèrent que la “Grande Union de 1918” est un événement unique dans l’histoire de notre peuple.

Il y a aussi un élément culturel essentiel pour les Roumains : c’est le symbole du printemps appelé, MARTISOR. Seuls les Roumains sont connus pour cette tradition, de porter un “martisor” sur la poitrine en Mars. Il n’y a que nous, Roumains de Moldavie et de Roumanie qui célébrons la fête de l’amour “Dragobete”. La fête “Dragobete” est considérée équivalente à la Saint-Valentin. L’organisation de la jeunesse du Parti libéral en République de Moldavie organise tous les ans depuis 2006 une manifestation au centre de la capitale pour promouvoir cette fête “Dragobete”. Le président du OTPL, Sergiu Boghean considère que grâce à cette promotion, elle se transformera en fête nationale : “Je suis heureux de constater que beaucoup savent quelle fête nous célébrons aujourd’hui (24 février), et grâce à l’action d’aujourd’hui, nous voulons porter à l’attention de tous que cette fête roumaine nous l’avons héritée des Daces et qu’il serait dommage de perdre nos traditions ».

Mais, malheureusement, beaucoup de monde a oublié les racines de notre peuple à cause de la Russie parce que la Moldavie est liée avec elle du point de vue économique et politique (le problème de la Transnistrie). Les jeux politiques affectent les citoyens de ce petit pays indépendant et souverain mais qui vit une grande crise - celle de l’identité nationale, les uns se considérant Moldaves, les autres Roumains et d’autres encore Russes.

Beaucoup me demandent pourquoi je suis venue étudier en Roumanie, dans un pays étranger…Je réponds avec dignité, je suis venue dans MON pays, séparé de là où je suis née par une “petite” frontière.

Cristina Aparatu