Vies sur l’échiquier

« Quelques instants après l’explosion, je suis revenu à moi et j’ai senti que ma bouche était pleine de terre, d’éclats d’obus de grenades et de dents brisées. Je sentais que je me noyais dans mon sang. J’ai craché et j’ai entendu ma voix résonnant sur la surface de métal de la voiture blindée dans laquelle je me dirigeais vers les forces ennemies. Je ne voyais rien, seulement un gris intense. J’ai essayé me relever, mais sans aucun résultat. J’ai baissé la tête et j‘ai pensé que c’était ma fin ».

Le 2 mars est marqué en noir sur le calendrier des gens qui ont souffert pendant la guerre sur le Nistru. Ce jour-là, en 1992, les forces séparatistes ont attaqué le secteur de la police de Dubasari, cette action-là étant la première offensive de l’ennemi séparatiste, le premier signal du commencement de la guerre.

En ce temps-là, Nicolae Iordatii travaillait au Centre d’Examen des conducteurs auto et Immatriculation des Transports de Tighina, en qualité d’inspecteur d’enquête.

Pendant la guerre, comme il n’y avait pas d’armée nationale, du côté de Chisinau c’est la police et les volontaires qui ont lutté. Ils ont laissé leurs familles et sont allés sur le champ de bataille pour défendre le pays, la langue et la dignité nationale.

« On a entendu l’alarme qui nous a appelés, nous, les policiers de la ville, au secteur de police de Tighina. Pendant 3 jours, les séparatistes ont pris toutes nos voitures de surveillance. On ne pouvait rien faire car nous étions armés seulement d’un pistolet à cartouche sans balles. D’après ce que les règles de la bataille prescrivent, on devait désarmer l’ennemi. Que pouvait-on faire avec notre pistolet contre les automates des séparatistes ? », se révolte Nicolae Iordatii.

Un peu plus tard, les policiers de ce secteur-là ont reçu encore 19 automates et 10 voitures blindées. Alors que 10 policiers recevaient deux automates et une voiture blindée, tandis que l’ennemi, ceux-ci qui luttaient pour les séparatistes, avaient 2 automates par personne.

Ils ont mis cartes sur table

On disait que dans les tanks (chars) il y avait les femmes du groupe de Nina Andreeva (le bataillon des femmes russes, spécialement préparées par le KGB, l’appui principal de Smirnov, qui, dans les années 90, boycottait la puissance officielle de la République de Moldavie, en optant pour le démembrement du jeune état indépendant). Plus tard, les séparatistes eux-mêmes ont mis cartes sur table, en témoignant qu’en réalité, dans les tanks, il y avait des soldats de la 14-ième Armée qui, après avoir pris le pont de Tighina, se sont installés dans la citadelle. Les gardiens russes se seraient ainsi « cachés » de la police. « Ce temps-là, les policiers étaient considérés comme ennemis du peuple, les plus grands bandits », se rappelle Iordatii.

Le premier bataillon des policiers envoyé lutter pour la libération de la citadelle de Tighina a été défait.

« Notre commandant nous a interdit de tirer dans la direction de ceux de la citadelle, car ils faisaient partie de la 14-ième Armée et, avoir des conflits avec eux signifiait avoir des conflits avec la Russie ».

Les soldats ont exécuté l’ordre du commandant et n’ont pas osé de faire feu en direction de la citadelle, alors que l’ennemi a tiré sur eux avec des lanceurs de mines. Sur un bataillon, on peut compter sur les doigts de la main ceux qui sont restés vivants.

Ils ont bafoué les règles du jeu

La ville de Tighina était entourée par six postes militaires situés à la banlieue et qui devaient empêcher la pénétration des forces armées séparatistes, le septième étant placé au centre de la ville. A travers les rues circulaient les patrouilles de la police. Mais, sur l’ordre des pouvoirs supérieurs, le poste du centre de la ville et la patrouille ont été éliminés au prétexte que les citoyens avaient peur des militaires armés.

Les gardiens séparatistes étaient obligés d’apporter toutes les armes dans la caserne surveillée par nos hommes. Mais, les ennemis, les cosaques et les gardiens russes, non seulement n’ont pas respecté cette condition mais ils ont eu le toupet de circuler dans des voitures blindées, habillés en civils, avec des armes à la main.

Dans cette situation, nos militaires disparaissaient un après l’autre. Le commandant Irie Perju a été trouvé dans une poubelle, fusillé à la nuque. L’ex-policier Ovidiu Pavliuc a eu le même destin. Le commandant Andrei Causnean a été trouvé dans la forêt de Merenesti, tué lui aussi.

Je me rappelle combien d’actes de vandalisme ont dû supporter les habitants de la ville de Tighina. Une situation m’a particulièrement choqué : Quelques séparatistes sont entrés dans le foyer du Collège de Médecine. Ils ont rencontré deux filles et ils ont essayé de les violer. Une d’elles les a menacés en disant que son frère était policier. Alors, les deux filles ont été abusées sexuellement et celle qui avait menacé les agresseurs a été tuée et jetée par la fenêtre”, raconte Iordatii en évoquant les crimes de l’an 1992 qui ont eu lieu à Tighina.

En avant, vers la mort

Les agents de police de Tighina ont été divisés en quelques équipes de 10-15 personnes. Nicolae Iordatii faisait partie de la brigade spéciale, conduite par le commandant Andrei Railean.

La nuit du 19 juin 1992, notre équipe a pris la voiture blindée nr. 13. Nous nous sommes dirigés vers le château-fort de Tighina qui était occupé par l’ennemi. Quand nous sommes arrivés à l’intersection des rues Komunisticiskaia et Komsomoliskaia, la voiture s’est arrêtée et le chauffeur a demandé quelle rue choisir. “En avant !”- a crié le commandant. Mais ils n’ont pas bien réussi à démarrer et des coups de fusil arrivaient de partout. Je suis tombé sur le ventre, l’arme à la main. J’essayais de repérer l’origine des coups ; j’ai observé une lumière. J’ai dirigé le fusil vers elle. J’ai tiré deux fois après quoi j’ai senti un fort coup à la tète. J’ai été projeté en haut après quoi je suis tombé sur la voiture blindée”, se rappelle le lieutenant Iordatii.

Aujourd’hui encore, il se sent coupable de ne pas avoir pas ses collègues de se sauver de la voiture quand il a vu la lumière. Il n’a pas été préparé. Iordatii ne savait pas comment on doit agir quand une grenade explose à côté.

Sur un échiquier, on peut changer la position d’une pièce si on s’est trompé, mais à la guerre, c’est totalement différent : on ne peut plus remonter le temps”, regrette Nicolae Iordatii.

Le commandant Railean avait seulement 29 ans

Apres l’explosion, Iordatii est devenu aveugle et le commandant Railean est mort. Le corps du commandant a été laisse sans souffle. Quelques jours après seulement, des tracteurs ont amassé les cadavres des nos soldats. Les tracteurs étaient munis de fils de fer spéciaux, destinés à ramasser les corps qui commençaient à se décomposer. Ils sont tous enterrés dans une fosse commune.

“L’épouse du commandant Railean est venue chez moi à l’hôpital pour me demander comment était vêtu son mari. Elle avait encore l’espoir de retrouver le cadavre pour faire les adieux à son mari et au père de ses enfants.

Je ne comprends pas pourquoi on a eu besoin de tous ces drames si on savait, dès le commencement, que nous serions vaincus. Combien de jeunes sont morts, sans comprendre pour qui et pour quoi ils ont sacrifié leurs vies ? Il aurait été préférable de déterminer la frontière d’une manière paisible sans entrer en guerre. Nous avons fait exactement comme l’homme conduisant un chariot avec des chevaux qui est tombé dans le marécage : Un maître finaud aurait coupé le harnais pour sauver les chevaux Mais, l’autre s’est noyé avec son chariot et ses chevaux."

On a été des pions dans la partie d’échec entre les leaders politiques

La plupart de séparatistes étaient des officiers avec une formation militaire et de l’expérience qui savaient manœuvrer, qui savaient quelles stratégies et tactiques appliquer pour atteindre leurs objectifs. Mais nos soldats étaient très jeunes : de 18-à 25 ans. Ils n’avaient pas de connaissances suffisantes de la lutte.

Nos jeunes, par suite du manque d’expérience, s’imaginaient être des héros d’un film d’action, héros-prototype d’Arnold Schwartzenegger, qui peut vaincre à lui tout seul l’ennemi. Un film c’est un film, mais la réalité c’est la réalité. Nous avons cru que c’était un jeu, mais nous avons perdu la partie de 1992”.

La vie de Iordatii d’avant-guerre est évoquée par de photos : un jeune homme sympathique, un mari, le père de deux enfants.

Aujourd’hui, avec de nombreuses cicatrices sur le visage et sur les mains, il ne peut plus voir la lumière du jour, et il vit sans son épouse, qui est partie depuis plusieurs années en Italie avec les deux filles, de 16 et 18 ans…

Ses plus proches parents vivent dans un pays étranger, loin de leur patrie et de leurs père, invalide de guerre, qui a sacrifié sa santé pour défendre son pays.

Décoré de l’ordre ”Ştefan cel Mare”, possesseur d’un appartement à Chişinău, il a à sa disposition un portable offert par le Ministre de l’Intérieur, Gheorghe Papuc, - mais il reste totalement seul. C’est l’image d’Iordatii aujourd’hui.

Pourquoi y a-t-il eu la guerre de 1992 et qui en est coupable ? Il faut poser cette question aux chefs et responsables de ces temps-là. Si Mircea Snegur n’avait pas libéré Igor Smirnov après son arrestation, il n’y aurait pas eu de guerre. Cela n’a rien fait que Nina Andreevna ait bloqué le chemin de fer, en demandant la libération du leader séparatiste. Snegur a cru que étions nombreux et qu’on allait vaincre les séparatistes. Nous sommes allés en grand nombre et on a ramassé les cadavres de notre soldats tombés sur le champ de la lutte en grand nombre aussi.”

Il a vu seulement les couleurs “vives”

Nicolae Iordatii aurait pu recouvrer la vue si on lui faisait à temps une opération aux yeux ; mais le Ministère de l’Intérieur a refusé de lui accorder un appui. Pourtant, Iordatii est arrivé à Moscou, oừ il a été soumis à une intervention chirurgicale aux yeux. Après quoi, pour une courte période, sa vue a été rétablie. Il distinguait seulement les couleurs vives : le rouge intense, le vert, le jaune, le bleu, mais il ne voyait pas les nuances grises et noires. Après quelque temps, il est redevenu définitivement aveugle.

L’occupation principale de Nicolae Iordatii est aujourd’hui la lecture de livres sur des parties triomphales d’échecs. En touchant les lettres avec les doigts, il réfléchit à quelles stratégies et tactiques de lutte il fallait utiliser et quoi entreprendre, cette nuit de 19 juin, pour se sauver après l’explosion d’une grenade.

Si aujourd’hui, une nouvelle guerre se déclenchait, je crois que personne ne prendrait part à la lutte. Il n’y a plus maintenant de gens stupides, comme nous. Quel sens a eu la guerre de 1992, si on a dû céder plus qu’on n’avait demandé ? »

Telle est la question que se pose Nicolae Iordatii.

Article par Svetlana Panta, publié sur http://www.garda.com.md/170/social/, traduit par Eugen Botoşan, Rodica Rosca et Valentina Ciobanica, élèves en XI-ième, Lycée théorique “Ioan Voda” de Cahul, membres Junact. Relecture - Michèle Chartier.