Le pont des colis non-accompagnés

«  Il n’y a que mon sang qui se languit, pour de vrai, de mon cœur, lorsqu’il le quitte  » (Nichita Stanescu)

Article de Vitalie Vovc

Photo prise par Oxana Chira, Poste douanier Leuseni, le 17 novembre 2013
Photo prise par Oxana Chira, Poste douanier Leuseni, le 17 novembre 2013

Vendredi dernier, j’ai reçu un coup de fil : « C’est toi Vitalie Vovc ? Tu as un colis à récupérer de Moldavie. Viens à Nation de 17 à 20 heures. »

C’était un colis de chez MAMAN, de CHEZ MOI.

J’ai pris l’habitude, chaque fois que je vais chercher un colis, de rester quelques minutes et de discuter avec les chauffeurs. De tout et de n’importe quoi. De comment c’est que de rouler à travers l’Europe, de savoir s’il a neigé en Allemagne, du prix de l’essence dans différents pays de l’Europe, de comment vont les choses au pays, de comment on passe les douanes. Des fois, je reste juste pour voir qui sont les autres gens qui viennent, entendre de quoi ils discutent, échanger quelques bonnes paroles avec des malheureux de mon genre, car devant la fourgonnette, un paquet à la main, on est tous pareils…

J’ai cru comprendre que, dernièrement, les chauffeurs sont pas mal embêtés en douanes. Avec intermittences : tantôt ce sont « les Moldaves » qui n’en font qu’à leurs têtes, tantôt c’est « les Roumains » qui perdent les boules… Enfin, on s’entraide entre frères… Et voilà aussi ma mère qui me disait la dernière fois au téléphone : « J’ai voulu t’envoyer également un peu de vin fait maison, mais les gars m’ont dit que ce n’est pas permis ».

« Oh là-là ! Si tu voyais ce qui se passe en douane… des dizaines de fourgonnettes ! Elles vont dans tous les coins de l’Europe. », me dit le chauffeur.

Personnellement, j’ai de la reconnaissance envers ces transporteurs. Il est fort probable qu’ils ne soient même pas conscients du rôle qu’ils ont… Les centaines, les milliers de camionnettes qui circulent aujourd’hui vers l’Europe signifient même plus que le Lend-Lease, elles sont plus importantes que la Route de la vie du temps de la II-ème Guerre mondiale, car ce qui se passe en Moldavie actuellement atteint des proportions de catastrophe comparable…

A vrai dire, la possibilité de pouvoir envoyer ou recevoir un colis n’est pas une nécessité vitale ni pour moi, ni pour ma mère (mais là, bien évidemment, je ne peux pas l’affirmer pour tout le monde). Il s’agit quand-même de quelque chose de plus que la simple valeur nutritive ou marchande des produits qui circulent. Car ce n’est point le colis en soi qui compte. Les colis sont ce pont qui nous rappelle encore la maison. Ils représentent ces petites attentions qui permettent aux fils, pères, mères d’entretenir un lien affectif avec leur proches. Ils sont, pour beaucoup de nos parents, une des rares « raisons d’être » qui leur reste. Quel sens pourraient-ils encore donner à leur vie, s’ils ne pouvaient pas envoyer de temps en temps un paquet pour leur fils ou leur fille, du moment où ces derniers ne peuvent plus venir les voir comme jadis ?

Quand ma mère m’envoie un bocal de pastèques marinés par elle-même ou des « verzi »*, ce n’est point cette marinade qui compte, mais ses pensées pour un fils parti à l’étranger et pour qui elle peut encore faire quelque chose.

Et si vous pensez qu’on ne trouve pas des salades diverses et variées à Paris, vous avez tort. Mais aucun « cornichon à la russe », aussi authentique ou identique au goût soit-il, ne pourra venir de chez MAMAN. Aucune pomme, aussi bio ou organique soit-elle, n’aura le goût de la pomme venant du pommier du bout de notre vignoble. Quand vous entrez dans une boucherie française, il faut avoir une fantaisie débordante pour imaginer des produits qui manqueraient, mais le bout de lard ou la saucisse avec de la poitrine fumée ne peuvent être faits qu’à LA MAISON. Et ce n’est pas leur saveur qui compte, mais la conscience que ces mets sont faits avec amour et qu’on a pensé à toi en les préparant. Et tu sais parfaitement ce qui vaut ce travail, car toi aussi tu as tué le cochon, tu as salé du lard, tu as fait du saucisson et as fumé des côtes de porc… Autrefois, dans une autre vie. La vraie. Quand tu étais encore en vie.

Et lorsque ma mère me dit : « J’ai voulu t’envoyer une bouteille de vin de Nicoreni, mais les gars m’ont dit que ce n’est pas permis », j’ai envie de hurler … Du vin, je peux en acheter. Je pourrais vous baigner tous dedans ! Mais je voudrais sentir le goût de ce vin que mon grand-père faisait, qui était fait par mon père aussi et qui est encore fait par quelques-uns de ma famille… C’est du sang de mon sang, pas du vin !

Et lorsque j’entends des poltrons en tout genre, à Chişinău, à Bucarest ou Bruxelles, s’escrimer à inventer mille et une raisons pour que ce pont d’amour n’existe plus, ni les causes, ni les responsables, ni les raisons pour lesquelles ma mère ne peut m’envoyer du vin, du lard ou de la poitrine fumée ne m’intéressent…

Je n’ai qu’une chose à leur dire, à la européenne : „Je vous hais !

*Salade traditionnelle d’hiver moldave, composée de choux et de carottes émincés et salés, marinés par la suite ensemble, sous pression.

Le 25 janvier 2014