La Transnistrie, un « pion » que Moscou pourrait sacrifier ?

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Cet article a été repris sur le site http://balkans.courriers.info/article11541.html

Par Oleg Serebrian

Tskhinval
Tskhinval

L’indépendance du Kosovo et les événements d’août et de septembre 2008 dans le Caucase ont donné lieu à de nouvelles discussions aussi bien à Chisinau qu’à Kiev ou Moscou sur le dossier de la Transnistrie et l’avenir de cette région. L’une des raisons pour lesquelles les autorités moldaves (comme celles de Géorgie, d’Ukraine et d’Azerbaïdjan) renâclent à reconnaître l’indépendance du Kosovo est que celle-ci pourrait servir de prétexte aux Russes pour reconnaître unilatéralement les régions séparatistes des pays de l’alliance GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie).

Les analystes et les hommes politiques russes n’ont pas caché leur satisfaction de voir apparaître un « précédent au Kosovo », qui pouvait favoriser des évolutions similaires dans la mer Noire. À la différence du Kosovo, qui présente peu de similitudes avec la Transnistrie, l’Ossétie du Sud a un dossier beaucoup plus proche de ce qui se passe dans l’est de la République de Moldavie.
Beaucoup d’analystes politique des pays de l’ancienne Union soviétique remarquent des similitudes frappantes entre la situation de la Transistrie et celle de l’Ossétie du Sud. Alexandr Iskandarean, un spécialiste du Caucase, soulignait, après avoir visité la Transnistrie, que certains éléments de cette crise la rapprochaient plus de l’Ossétie du Sud que de celles de l’Abkhazie ou du Haut-Karabagh. Tout d’abord, les frontières sont perméables entre les zones contrôlées par les séparatistes et le reste du pays. Ensuite, certains groupes sont favorables au séparatisme (Ossètes du Sud, Russes et Ukrainiens de Transnistrie) quand d’autres s’y refusent (Moldaves roumanophones en Transnistrie et Géorgiens en Ossétie du Sud).

L’Ossétie du Sud, une « entreprise à capitaux mixtes »

Le leader de l’administration pro-Tbilissi d’Ossétie du sud, Dmitri Sanakoev, signalait en 2007 un autre élément commun aux deux conflits : le Président Saakashvili a créé une administration contrôlée par Tbilissi sur les territoires des Géorgiens d’Ossétie du Sud, tout comme les autorités moldaves ont créé la région de Dubasari sur les territoires peuplés de Moldaves roumanophones en Transnistrie.

La journaliste russe Ioulia Latynina écrivait, lors des événements d’août 2008, que l’Ossétie du Sud n’était pas un pays ou un « régime », mais seulement une entreprise à capitaux mixtes contrôlée par des généraux du KGB et des bandits ossètes. La presse de Chisinau a publié des informations qui vont également dans ce sens.

Qui sont donc les séparatistes de Tskhinval et dans quelle mesure expriment-ils la volonté de la population d’Ossétie du Sud ? Qui est vraiment ossète dans ce territoire ? Anatolii Baranov, le chef du KGB de Tskhinval, était auparavant le chef du FSB de la République de Moldavie. Le ministre de la Défense de la république sécessionniste, Vasili Lunev, était auparavant l’ancien commissaire politique de la région de de Perm. Et qui est le Premier ministre de l’Ossétie du Sud, Ioury Morosov ?

Ces mêmes questions peuvent être posées aux dirigeants séparatistes de Tiraspol, tous citoyens de la Fédération de Russie, et originaires, soit de Russie, soit d’autres républiques ex-soviétiques, mais en aucun cas de Transnistrie.

Histoire et géographie

En sus de ces similitudes techniques, il existe également des ressemblances historiques ou géographiques. L’autonomie des Moldaves de Transnistrie a été proclamée, dans le cadre de l’Ukraine soviétique, le 12 octobre 1924. Tout comme les Russes ou les Ukrainiens, qui ont commencé à s’installer en Transnistrie au début du XVIIIe siècles, les Ossètes se sont installés relativement tard sur le territoire de l’actuelle Ossétie du Sud. Ils ne se sont établis dans le sud du Caucase qu’au XVIIIe siècle, lorsque l’Etat géorgien avait déjà presque deux millénaires d’existence.

La surface de la région autonome d’Ossétie du Sud (selon ses frontières du 1er janvier 1990) est de 3.900 km2, la même que la surperficie du territoire contrôlé par les autorités séparatistes de Tiraspol. Comme la Transnistrie, l’Ossétie du Sud est un territoire enclavé, ayant comme voisins l’Etat dont elle veut se séparer et un seul autre pays étranger.

De même, la Russie soutient pour les même raisons ces deux régions séparatistes. Moscou ne cherche pas à annexer la Transnistrie ou l’Ossétie du Sud, mais plutôt à punir la Géorgie et la République de Moldavie pour leurs tentatives d’émancipations des sphères politique, économique et culturelle russes. Les Russes ne cachent pas que ces contentieux pourraient être réglés si Tbilissi et Chisinau adoptaient des comportements comparables à ceux de Minsk et d’Erevan avec le Kremlin.

En outre, les dossiers de la Transnistrie et de l’Ossétie du Sud ont été moins médiatisés ceux de la Tchétchénie, de l’Abkhazie, et que les conflits des Balkans. La relative stabilité de ces oppositions et l’absence d’épurations ethniques de grande ampleur ont conduit les Européens et les Américains à ne se préoccuper qu’épisodiquement de ces dossiers. Par exemple, la situation en Abkhazie, « la perle de l’ancienne riviera soviétique », dont on a expulsé environ 400.000 Géorgiens, a été analysée beaucoup plus finement que celle de l’Ossétie du Sud. Mais la situation a évolué avec l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine et le retour des ambitions impérialistes russes.
Entre 2002 et 2005, l’Occident, et notamment les Américains, ont soutenu ouvertement les forces politiques antirusses en République de Moldavie et en Azerbaïdjan et ils ont salué les changements de régime à Kiev et à Tbilissi. Dans le même temps, la Roumanie et de la Bulgarie ont adhéré à l’OTAN. Ces évolutions ont apporté des changements essentiels sur la carte géopolitique de la Mer Noire.

Des différences essentielles

Tiraspol
Tiraspol

Les similitudes entre les deux conflits s’arrêtent pourtant là. L’Ossétie du Sud a bénéficié pendant 70 ans d’un statut de région autonome au sein de la Géorgie soviétique, alors que la Transnistrie n’a formé une entité distincte qu’entre 1924 et 1940 [1]. Occupée par les Roumains entre 1941 et 1944, la région fut reprise par les Soviétiques et intégrée à la République socialiste soviétique de Moldavie (RSSM).

La Transnistrie est une région de plaine, très peuplée (en 1989, la densité était de 197 habitants par km2), alors que l’Ossétie du Sud est une région de montagne, faiblement peuplée (en 1989 la région comptait 100.000 habitants, soit 7 fois moins que la zone revendiquée par les séparatistes transnistriens). La Transnistrie, avec quatre grandes villes, est une région industrialisée ayant une population majoritairement urbaine, à la différence de l’Ossétie du Sud qui était et qui reste une région agricole.

En ce qui concerne les raisons du conflit, là aussi les différences sont saisissantes. Même si les deux régions aspirent à devenir sujettes de la Fédération de Russie, le séparatisme sud-osséte est fondé sur une démarche ethnique : l’aspiration du peuple ossète à disposer d’un Etat indépendant, alors que les séparatistes transnistriens avancent l’idée d’un « internationalisme » de type soviétique.

Il existe également une autre différence liée aux positionnements géographiques de la Transnistrie et de l’Ossétie du Sud par rapport à la Russie. La Transnistrie a une frontière commune avec l’Ukraine, elle est donc loin de la Russie, alors que l’Ossétie est voisine de la Fédération russe, et plus particulièrement de l’Ossétie du Nord, sujet très obéissant de Moscou dans le Caucase du Nord.

La valeur géopolitique des deux régions doit aussi être soulignée. Région peu peuplée, ayant une économie précaire, l’Ossétie du Sud a pourtant une valeur géopolitique nettement supérieure à celle de la Transnistrie. Détenir le contrôle de l’Ossétie du Sud, outre la porte d’entrée qu’elle ouvre vers la Géorgie, permet aux Russes de contrôler les transports et les communications de la Géorgie, ainsi que les oléoducs et les gazoducs qui partent du bassin de la Caspienne vers les ports de Géorgie et de Turquie.

La Transnistrie, en revanche, n’a pas d’intérêt politique, stratégique ou économique aux yeux de la Russie, si ce n’est pour handicaper la République de Moldavie. Sans ouverture sur la mer, enclavée derrière les territoires hostiles de l’Ukraine et de la Moldavie, les Russes ne peuvent y accéder directement. De fait, elle ne représente pas une priorité géopolitique ou géostratégique pour Moscou.

La position ukrainienne

La positon de l’Ukraine est aussi variable selon ces deux conflits. L’attitude critique de Kiev face à l’intervention russe d’août-septembre 2008 en Abkhazie et en Ossétie du Sud ne peut être comparée à sa politique ambiguë envers Tiraspol. En fait, le séparatisme transnistrien ne serait pas possible sans la générosité de Kiev, qui observe avec hostilité toutes les tentatives de Chisinau de mener une politique plus résolue contre Igor Smirnov.

Si l’Ukraine manifeste tant d’indulgence vis-à-vis du séparatisme de la Transnistrie, c’est que la région est peuplée à 30% d’Ukrainiens. Et certains n’hésitent pas à affirmer en coulisse que la Transistrie, par son histoire et sa géographie serait « attachée » à l’Ukraine.
Hormis ces raisons « de cœur », certaines personnalités politiques ukrainiennes ont des intérêts économiques en Transnistrie (comme certains cercles d’Odessa, très généreux durant les campagnes électorales). Proche du port d’Odessa, de l’UE et de sa frontière perméable, la Transnistrie est devenue une plate-forme off-shore de la Communauté des Etats indépendants (CEI), un hôte avantageux pour toutes les affaires douteuses des mafieux russes, ukrainiens, biélorusses, moldaves, etc. Leur argent influe sur les campagnes électorales à Kiev et à Chisinau, les capitales qui décident du sort de ce « paradis des mafias ».

Le dossier vu du côté russe

Depuis l’été 2008, les deux dossiers bénéficient de traitements différents de la part de la Russie. L’Ossétie a été reconnue par Moscou comme un Etat indépendant, tout comme l’Abkhazie. Par contre, aucun des partenaires de la Russie au sein de la Communauté des Etats indépendants ne s’est empressé de suivre le Kremlin, pas même la Biélorussie, ce qui représente un vrai fiasco diplomatique pour Moscou.

Il est évident que l’indépendance de ces régions n’est pas viable et que leur incorporation à la Russie conduirait à une détérioration sans précédent de l’image de la Russie à l’étranger.

Dans ces conditions, la Transnistrie est un exemple positif que la Russie peut présenter à la communauté internationale, notamment aux pays membres de la CEI. Les Russes souhaiteraient prouver qu’ils sont capables de trouver des solutions durables aux conflits dans la région. Dans ce contexte, la Transnistrie est l’exemple idéal. Les Russes souhaitent se débarrasser de cet allié douteux et pas vraiment utile politiquement.
De plus, les relations intercommunautaires ne se sont pas dégradées comme au Karabah ou en Abkhazie. Le dialogue n’est pas rompu entre Chisinau et Tiraspol. Enfin, ce qui est important, le régime communiste de Chisinau connaît un vraie « crise de popularité ». Il est prêt à tout pour garder le pouvoir et les fortunes accumulées pendant ses huit années de pouvoir.

Le Président moldave, Vladimir Voronine, a perdu la confiance des Occidentaux, il est détesté par toute l’opposition moldave et même par certains membres de son propre parti. Il semblait donc prêt, pendant les événement du Caucase, à accepter une version modifiée et améliorée du plan « Kozak » [2]. Ce fait a été confirmé par le Premier ministre Zinaida Greceanii et par le chef de la diplomatie de Moscou.

Au début du mois de septembre, le Président russe Medvedev accueillait à sa résidence le leader séparatiste de Transnistrie, Igor Smirnov, afin de lui dire que Moscou n’avait pas l’intention d’appliquer le scénario ossète, en le persuadant qu’il valait mieux reprendre le dialogue avec Chisinau. La presse russe affirmait, après cet entretien, que Moscou n’allait pas pousser Tiraspol à rejouer le scénario sud-ossète en Transnistrie. Le journaliste russe Vladimir Kuzmin écrivait alors, depuis la résidence présidentielle, que « la Transnistrie pouvait prétendre au maximum à un statut de large autonomie, dans le cadre de la République de Moldavie ».

En vérité, cette soudaine générosité des Russes a plutôt suscité la méfiance du camp démocrate de Chisinau. Quel sera le prix à payer pour cette offre du Kremlin ? Peut-être même l’intégration de la Moldavie dans la sphère d’influence russe… Moscou pourrait proposer à Chisinau de laisser ses forces militaires dans la région, ou d’accorder un droit de veto à une future Transnistrie intégrée à la Moldavie, sur les questions de politique étrangère, de sécurité nationale ou de défense. La Maldavie serait ainsi de fait liée à l’espace eurasiatique contrôlé par la Russie.

[1] Sous forme d’une république autonome intégrée à la République soviétique fédérée d’Ukraine.

[2] Plan de règlement de la question transnistrienne élaboré en 2003 par l’émissaire russe Dmitri Kozak, mais rejeté par Chisinau.

Traduit par Ramona Delcea
Publié dans la presse : 27 octobre 2008