« Je ne peux pas parler de la Moldavie sans verser des larmes »

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Elle déteste les politiciens de Moldavie, leur incompétence et irresponsabilité qui l’ont déterminée à quitter le pays.

Tatiana Zemba, une jeune femme originaire de la ville moldave de Cimişlia, diplômée de la Faculté de Journalisme et des Sciences de la Communication de l’Université d’Etat de Moldavie, est partie à l’étranger, ensemble avec son mari, à la recherché d’un emploi, peu avant les protestations qui ont eu lieu le 7 avril 2009. Après neuf ans de recherches, tourments, efforts, elle a enfin des rêves réalisés – elle est mère de deux enfants et elle est responsable du Département Relations publiques d’un poste de radio de Nice, en France.

La migration a laissé des traces profondes sur le cœur de la jeune femme. Elle a dû faire face à la pression, aux stress, à la discrimination. Elle parle avec beaucoup d’amour et douceur de ses proches et elle ne peut pas retenir ses larmes quand elle parle de sa patrie. Mais elle se révolte quand elle parle des politiciens de Moldavie, car, dit-elle, c’est à cause de leur incompétence et irresponsabilité qu’elle a dû partir à l’étranger, comme l’ont fait ses quatre sœurs et frères.

La maladie de la migration et le mal du pays

Tatiana et son mari sont partis en Italie en janvier 2009, juste après leur mariage. Tout au début, elle a soigné une vieille dame souffrant d’Alzheimer, malade dont elle ne savait rien du tout. Après le décès de cette vieille-là, elle a soigné un couple de vieux qui gardaient le lit. Ensuite, elle a fait le ménage dans une famille d’Italiens riches, propriétaires de villas, hélicoptères, voitures de luxe.

« Le calvaire a commencé quand j’ai fait mes adieux à mes parents. Je leur ai dit que j’allais à l’étranger pour continuer mes études, bien que j’aie sûrement su que j’allais travailler dans une famille. Le travail physique ne m’effrayait pas en fait, mais je n’imaginais pas à quel point le mal du pays peut être atroce. Mon père avait à l’époque un peu plus de 60 ans et ma mère - 58. J’avais l’impression que je ne les reverrais plus. Mes frères et sœurs étaient déjà partis. Mes parents sont donc restés seuls, avec mes quatre nièces et neveux dont j’étais très attachée. Ils m’ont fort manqué à l’étranger… J’ai eu des journées quand je ne pouvais pas me lever du lit, à cause de la dépression, j’étais incapable de travailler, de sourire … »

Tandis que c’était problématique pour les hommes de trouver un emploi, les femmes n’avaient pas ce problème, car « en Italie, il y avait beaucoup de vieilles et vieux qui avaient besoin de se faire soigner », raconte la jeune femme. Quand elle a commencé à travailler dans une famille italienne, Tatiana ne parlait pas encore italien. « Je n’oublierai jamais le regard de la maîtresse de maison, un regard pénétrant, très méprisant, dont j’ai été examinée de la tête aux pieds. Je n’étais pas accoutumée à ce genre de regards-là. Et elle ne cessait pas de me reprocher : « Tu n’as pas pu rester dans ton pays ? », « Tes parents, comment ont-ils pu te laisser partir ? ». Elle me traitait comme si j’étais une moins-que-rien, venant d’un pays sans passé et sans avenir … »

«  Messieurs les anciens et les actuels gouvernants, vous est-il arrivé de ressentir le mal du pays, sans que vous puissiez revenir chez vous ? Comprenez-vous ce que cela veut dire – mettre deux paires de chaussettes, en été, pour pouvoir porter les chaussures de ta sœur qui te sont très grandes ? Comprenez-vous à quel point c’est écrasant de devoir relâcher le chien qui a été à tes côtés toute la vie et qui te regarde les yeux humides, hurle derrière la voiture qui t’amène et puis rentre dans la cour déserte ? Comprenez-vous ce que cela signifie – abandonner la maison qui représente le fruit de longues années de travail ? ... »

Des nuits blanches

Elle n’avait aucune idée d’Alzheimer. La vieille dame dont elle prenait soin dormait pendant la journée et était très agitée pendant la nuit. « J’ai donc décidé de profiter des nuits blanches pour apprendre l’italien. La fille de la vieille a été très surprise de m’entendre parler italien au bout de quelque temps  ».

Après avoir légalisé son séjour en Italie, Tatiana est allée travailler dans une autre famille pour prendre soin de deux retraités, mais, ayant subi une fracture grave au bras, elle a dû quitter le travail et son mari travaillant dans les constructions a dû assumer tout le poids financier de la famille. C’est à cette époque-là qu’un couple d’amis moldaves établis en Côte-d’Azur les a visités et leur ont suggéré d’aller en France.

Les premières réalisations

A la différence des Italiens, elle a trouvé les Français plus bienveillants et plus tolérants. C’est en France qu’un des plus beaux rêves de Tatiana s’est réalisé – elle est devenue mère. A part cela, elle s’est inscrite à l’Université Nice-Sophia Antipolis où, pendant une année, elle a pris des cours intensifs de langue française, grâce à quoi, au terme de son congé de maternité, elle a pu trouver un emploi décent.

« A la fin de mes études, j’ai très bien passé mes examens à toutes les disciplines – géopolitique, littérature française, etc. » Elle a postulé pour un poste vacant à Radio Nice, une chaîne russo-française. « C’était juste après mon congé de maternité, voilà pourquoi, étant fort influencée par les difficultés et les complexes accumulés en Italie, j’étais très douteuse. Je n’espérais pas réussir. Vous imaginez ma joie quand, deux semaines après, j’ai été informée que, sur le total de 56 candidats, j’ai été recrutée. Aujourd’hui, je suis responsable du Département Publicité et Communication  », dit Tatiana avec fierté.

Toute une famille a quitté la Moldavie

Aux côtés des autres difficultés qu’elle a dû surmonter, à cette époque-là, Tatiana a perdu son père malade. Ayant passé près de son père les six derniers mois de sa vie, Tatiana a connu tout le calvaire d’un système médical imparfait, marqué par la pénurie et la corruption. Après le décès du père, Tatiana a emmené sa mère en France.

Quoique la ville de Nice soit une ville de rêve, madame Eugenia, la mère de Tatiana, a de la peine à s’adapter à la vie « parmi les étrangers ». « Ses sœurs sont en Moldavie. Elle souffre fort d’avoir quitté sa maison. Quand nous lui expliquons que c’est quelque chose de matériel qui n’est pas éternel, elle nous dit : « C’est le fruit de mon travail et du travail de votre père pendant toute une vie. Nous avons tout investi dans votre avenir et dans la maison, sans nous permettre des vacances, des voyages. Et voilà que maintenant la maison est abandonnée et la cour est déserte  ». Mais au-delà de ces lamentations, tous les proches ont remarqué que « mamie Eugenia a rajeuni » depuis qu’elle vit dans un pays où l’élégance est une préoccupation des dames, sans égard à leur âge.

Des espoirs brisés

Tatiana rentre de plus en plus rarement en Moldavie. Chaque fois qu’elle y revient, elle se heurte à l’irascibilité des gens déçus par l’actuel système politique et social. « En France, j’ai participé à plusieurs grèves. Quand les médecins ou les enseignants protestent, d’autres professions, comme les banques commerciales, par exemple, les rejoignent, l’économie s’arrête pendant une journée, ce qui fait les politiciens tenir compte de la voix des gens. En Moldavie, on ne se mobilise pas. La corruption est partout. Si les gens cessaient de graisser la main des fonctionnaires, la situation changerait peut-être », conclut Tatiana.

Les Zemba reconnaissent qu’ils n’ont pas l’intention de revenir en Moldavie. « J’ai souvent regretté d’être partie, mais je suis très fâchée contre les politiciens. J’ai participé à l’élection présidentielle, en espérant que quelque chose allait changer et que nous pourrions rentrer dans notre patrie, mais ce dernier espoir a été brisé  », affirme la jeune femme.

Article de Svetlana Corobceanu, repris sur le portail http://www.jc.md/nu-pot-vorbi-despre-r-moldova-fara-lacrimi/?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+ZiarJurnalDeChisinau+%28Jurnal+de+Chi%C5%9Fin%C4%83u%29

Traduit pour www.moldavie.fr

Le 5 mai 2017