Général Ion Costaş, ex-ministre de la Défense : « Boris Eltsine avait ordonné à la XIVe armée d’atteindre les rives du Prut »

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Ion Costas
Ion Costas

Entre 1990 et1992, le général Ion Costaş fut ministre de l’Intérieur de Moldavie. Le 5 février 1992, par décret du Président Mircea Snegur, le général de division Ion Costaş est nommé ministre de la Défense, poste qu’il occupa jusqu’en juillet 1992.

Mon général, comment en sommes-nous arrivés à la situation de guerre que la Moldavie a connue ?

A cette époque, nous n’avions pas d’armée, elle n’existait que d’un point de vue formel, d’ailleurs nous n’en avons toujours pas aujourd’hui. Il faut entre 20 et 25 ans pour doter un Etat d’une armée et ce en concédant un énorme effort économique.

Mais 20 ans se sont écoulés depuis …

Oui, mais pour construire une armée, l’Etat aurait dû investir au moins 3% du PIB et non pas 0,3%, comme il le fait aujourd’hui. L’armée doit être dotée d’un équipement moderne et composée de professionnels. C’est une structure complexe, un état dans l’état. L’armée dont nous disposons aujourd’hui ne pourrait pas faire face à un conflit similaire à celui que nous avons connu alors. Si une division de la XIVe armée, la 59e par exemple, se mettait à marcher sur Chisinau, nous serions battus, il nous faudrait nous rendre.

Comment avez- vous fait pour que les officiers moldaves dispersés dans toute l’Union soviétique regagnent leur pays ?

Ce fût extrêmement difficile : j’ai écrit au maréchal Chapochnikov qui était ministre de la Défense de la CEI de la période qui a suivi le coup d’Etat jusqu’à la création de l’armée de la Fédération de Russie en mai 1992. J’ai travaillé sous son commandement et grâce à cette relation nous avons pu trouver dans quelles garnisons étaient cantonnés les officiers d’origine moldave. J’ai alors envoyé le colonel Grigore Bubulici parcourir l’ancienne URSS afin qu’il persuade certains officiers moldaves de rentrer chez eux.

De quel matériel militaire disposions-nous à l’époque ?

Une partie des armes et des munitions qui se trouvaient sur le territoire de la République Socialiste Soviétique Moldave était sur place avec la brigade d’artillerie lourde d’Ungheni et quelques unités à Bălţi et à Chişinău. Nous disposions de lanceurs de mine-antichar, de canons de gros calibre, de quelques hélicoptères, de quelques avions de chasse.

Certains de vos collègues racontent que de l’équipement militaire a été ramené en Russie, ainsi seraient partis les chars de l’unité située rue Vasile Lupu à Buiucani. C’est faux, nous n’avions pas hérité des chars, les tanks des garnisons de Bălţi, Floreşti et Cahul ont été déplacés au début des années 90 en Ukraine et à Tiraspol. A Buiucani existait un régiment aéroporté, là il y avait des blindés. Il est vrai qu’entre ‘89 et ‘91 le matériel militaire a été massivement retiré de Moldavie.

Qui a permis que cet équipement quitte le pays ?

Qui nous l’aurait demandé ? Nous étions en Union Soviétique et ils faisaient ce qu’ils voulaient. Comment aurions-nous pu nous y opposer ? En revanche, cela s’est passé différemment pour les unités et les équipements militaires qui se trouvaient sur d’autres territoires qui faisaient alors partie de la CEI (l’Ukraine, la Biélorussie et les pays d’Asie centrale). Ils y sont restés, mais ils n’étaient pas directement subordonnés à l’armée russe comme cela était le cas ici.

Pourquoi est-ce que cela s’est déroulé ainsi chez nous ?

Demandez à l’ex-président Snegur ce qu’il en pense, pourquoi il avait suivi les recommandations de ses conseillers d’alors Nicolae Chirtoacă, Pavel Creangă ou d’autres. Moi, je n’étais plus en fonction à cette période-là.

Où se situait notre talon d’Achille dans la guerre de Transnistrie ?

La pointe de l’iceberg, c’était Tighina où la XIVe armée s’est impliquée directement, conformément à la décision du commandement du district militaire d’Odessa et avec l’aval du ministre russe de la Défense de l’époque, Gratchiov. Là, des armes lourdes ont été employées - l’artillerie, les chars, les mines.

Et c’est à Tighina que les plus grosses erreurs ont été commises ?

La guerre n’est pas une fête. Des hommes y partent pour y mourir. Bien sûr que nous avons commis beaucoup d’erreurs, d’autant plus que nous n’avions pas une structure organisée et préparée au combat. On ne peut accuser personne, nous luttions contre l’armée d’un empire. Seule l’intervention des structures politiques occidentales a permis l’arrêt du massacre sur les rives du Dniestr.

Aurait-il pu être pire ?

En 2005, j’ai rencontré le général Gratchiov avec lequel j’avais étudié à l’Académie de l’Etat-major général de Moscou. Il m’a dit : « Ces imbéciles de politiciens ont commis les pires idioties, nous ne pouvions rien faire, nous étions soldats, nous avons exécuté les ordres ». Il a poursuivi « Nous avions sur la table un décret de Eltsine qui nous ordonnait de faire avancer la XIVe Armée jusqu’aux frontières de l’URSS, jusque sur les rives du Prut. Le sort en a décidé autrement car l’Occident a senti le danger. C’est ce que m’ont dit par la suite les généraux américains Lesly Clark et John Reppert. Ce n’est qu’après cela que Snegur a été appelé à Moscou pour signer l’armistice. »

Article de Valentina Basiul, repris sur le portail http://www.adevarul.ro/moldova

Traduction – Liliana Anghel.

Relecture – Vincent Henry