Une analyse critique de l’édifice actuel de la culture moldave (2)

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Discours de Mihai Fusu, metteur en scène, comédien, journaliste TV moldave, à la conférence sur la culture moldave tenue le 29 octobre 2012 au Palais du Luxembourg de Paris

Lire la première partie du discours

La structure de la culture moldave

Quelle est la structure de l’édifice culturel aujourd’hui ? Grosso modo, je dirais que cette structure, par rapport a la période soviétique, n’a presque pas changé.

Toutes les institutions importantes culturelles en Moldavie sont d’état. Elles appartiennent soit au Ministère de la Culture (la plupart), soit aux administrations locales.

Presque toutes les institutions – théâtres, musées, bibliothèques importantes, écoles d’art – se trouvent à Chisinau, la capitale du pays, qui représente ¼ de la totalité de la population. Cela donne l’impression que la vie culturelle en Moldavie s’arrête à la frontière de la capitale.

Il nous manque la structure des centres culturels dans les régions et les villes ou théâtres de ville, pour faire une parallèle avec le système français. Et d’ailleurs, avant l’an 1991, nous avions dans chaque ville une structure culturelle d’accueil, une sorte de théâtre de ville, qui avait une programmation systématique – théâtre, cinéma, leçons publiques, rencontres avec des écrivains, etc. Cela, nous l’avons perdu et maintenant nous sommes en train de repenser et de rétablir ce réseau, mais on est loin. Il nous manque de l’argent, de la vision et de la volonté politique. Surtout la vision et la volonté politique.

Pour parler du cinéma. Avant 1991 nous avions un studio de tournage de films – « Moldova film » - qui produisait 4 films de long métrage par an, une dizaine de films documentaires et une dizaine de films d’animation. Aujourd’hui, ce studio existe toujours, les directeurs changent de temps en temps, mais il ne produit presque rien.

Brève information sur le théâtre moldave

En République de Moldavie, il y a 15 théâtres - 12 de langues roumaines, 3 de langue russe et 1 théâtre de langue gagaouze.

La plupart de théâtres se trouvent à Chisinau et il y a 4 théâtres dans d’autres villes. A Cahul – théâtre de langue roumaine, à Balti – théâtre de langue roumaine, à Tiraspol – théâtre de langue russe et a Soroca - un théâtre qui utilise pour ses projets les comédiens du Théâtre National de Chisinau.

Les années 90, ce fut l’époque quand on essayait de se débarrasser du modèle soviétique. Dans la mise en scène et le jeu - c’était une explosion de nouvelles formes esthétiques - c’est le style grotesque et le théâtre visuel qui prennent le dessus. Dans le domaine de la dramaturgie – c’est le théâtre absurde et une nouvelle vision modernisée des classiques.

La crise économique de la fin des années 1990 vide les théâtres de comédiens et de metteurs en scène.

Les auteurs dramatiques tardent de trouver la réponse aux problèmes globaux du pays : l’exode de la population, la traite des femmes moldaves, les conséquences de la guerre de Transnistrie, etc. Cela donne, à partir des années 2000, l’apparition du théâtre d’inspiration documentaire (le phénomène le plus inouï pour moi dans le domaine de l’écriture théâtrale en Moldavie).

A mon avis, un obstacle important dans le redressement du théâtre et, en général, du système de la culture, c’est d’une part, la structure ossifiée des institutions culturelles et d’autre part - « le management » de la culture (si je peux utiliser un barbarisme international). Parfois ce sont des anciens dirigeants qui travaillent à l’ancienne, parfois ce sont des nouveaux, mais sans aucune formation professionnelle dans le domaine de l’administration culturelle. En plus, dans certaines institutions, les plus importantes, les directeurs sont éternisés. Parfois un directeur peut rester dans son fauteuil pendant des décennies. Le monde change, les technologies changent, les générations changent, mais les directeurs restent.

Ce n’est pas une règle générale, bien sûr. J’exagère un peu pour mettre en évidence le problème.

Parallèlement avec le ministère de la culture, les artistes sont groupés en unions de création : l’Union des écrivains, l’Union théâtrale, l’Union des architectes, l’Union des musiciens, etc. Ce sont aussi des anciennes structures soviétiques qui continuent à exister. Mais elles ont perdu aujourd’hui leur but initial par rapport auquel elles ont été créées par le régime soviétique – celui de contrôler idéologiquement les artistes et les intellectuels, mais paradoxalement, elles continuent à trimbaler dans la vie culturelle et sociale du pays et à susciter les esprits de leurs membres de temps en temps, surtout pendant les élections.
Il faut quand même dire que certains secteurs du Ministère de la Culture commencent à bouger ce dernier temps. Je peux mentionner la protection du patrimoine historique et architectural. On voit un effort bien ciblé de repenser le rapport à ce le domaine.

On peut voir également de belles initiatives dans les régions, surtout dans le domaine de la renaissance des arts et des fêtes traditionnelles.

Ceux qui bougent aujourd’hui

Alors qu’est-ce qui bouge en Moldavie, vous allez me demander.
Beaucoup d’initiatives privées. Je vais citer juste les plus importantes et les plus intéressantes :

Festivals internationaux importants :

Le festival de Jazz ethnique « Trigon ».

Le festival du film documentaire – « Cronograf »

Le festival International de Théâtre – « La Biennale du Théâtre Eugene Ionesco »
Le Festival International d’Opéra – « Les invités de Maria Biesu »

Festivals internationaux moins connus, mais aussi importants et intéressants :

Festival de spectacles- monologues – « ONE MAN SHOW »

Festival des écoles de théâtre et du cinéma – « Classfest ».

Festival de la musique nouvelle.

Festival de la dance contemporaine.

Festival des théâtres russes d’Europe – « Moldfest.ru »

Festival de la chanson dédiée au artistes Ion et Doina Aldea-Teodorovici.

Festival du violon.

Rencontres internationales importantes :

Rencontres des jeunes créateurs professionnels de théâtre de l’ex-espace soviétique.

Festival de l’art contemporain « Tandem » (rencontre des artistes de Moldavie et d’Ukraine avec leurs homologues d’Europe)

Le financement des initiatives privées

90 % du budget de la culture est orienté vers les structures officielles qui, dans la plupart de cas, ne sont ni productives, ni inventives, ni rentables, au moins. Dommage. Il y a 3 ans, juste après « le grand changement » de 2009 et les élections législatives, un groupe d’initiative constitué d’intellectuels de la culture et de personnalités importantes du domaine ont organisé à Chisinau un énorme congrès – « Le congrès des gens de culture de Moldavie ». Le nouveau président de la république était présent, le nouveau ministre de la culture était présent, les nouveaux élus étaient présents. Les problèmes les plus importants de la culture ont été exposés - l’état général de la culture, la situation des institutions culturelles, la condition du créateur, la nécessité du redressement du réseau culturel dans le pays, le désir de la communauté culturelle de participer au renouveau, etc. Le congrès a élaboré et proposé la création d’une fondation culturelle. Cette fondation devrait résoudre une multitude de problèmes de la culture qui ne sont pas couverts par l’activité directe du Ministère. Y compris : le redressement du réseau culturel dans le pays, le financement des projets artistiques indépendants, le soutien des festivals importants, les projets dans le domaine de l’art contemporain, etc.

Rien n’a été fait jusqu’à aujourd’hui.

Alors, qui finance les multiples activités culturelles et artistiques dans le pays ? La plupart de finances viennent de l’extérieur dans le cadre de toute sorte de projets bilatéraux, transfrontaliers, de la part des fondations européennes. Certaines ambassades ont une position assez active dans le domaine : les ambassades de la France, de l’Allemagne, du Suède, de la Russie, de la Pologne, la structure diplomatique de la Suisse en Moldavie. Ajoutons-y de plus en plus de sponsors locaux, la Mairie de la ville de Chisinau, et le Ministère de la Culture qui est obligé de devenir plus attentif aux évolutions du marché culturel de la Moldavie.

Parmi les institutions les plus importantes qui ont contribué ces dernières années au changement de la vision sur la culture dans la société moldave je citerais :

L’Alliance Française de Moldavie qui vient de fêter ses 20 ans. Elle a été la première fenêtre ouverte vers la culture européenne et à travers ses projets inouïs elle est devenue un facteur de changement de la mentalité dans le domaine culturel.

La Fondation Soros qui dans les années 90 a eu une contribution substantielle au développement et au soutien des artistes dans le domaine de l’art contemporain, surtout.

L’Institut Culturel Roumain qui vient d’ouvrir il y a deux ans à Chisinau et qui apporte de nouvelles possibilités pour les artistes et les chercheurs moldaves.

Quelles seraient nos attentes ?

Un changement essentiel de la vision sur la culture et sur son rôle d’exception dans la société et la vie du pays. Une stratégie à long terme et une conception rigoureuse.

Des règles de jeu claires et transparentes de la part du Ministère de la Culture dans le domaine des cadres et du financement de la culture. Une politique plus souple du financement et une ouverture vers l’art contemporain et les initiatives indépendantes.

Une nouvelle génération d’administrateurs culturels.

Un soutien et une confiance plus substantiels dans l’homme de culture, le créateur en général et son désir d’œuvrer pour le bien de la nation et du pays.
La culture doit devenir un des facteurs les plus importants dans la stabilisation de la situation politique, la démocratisation, l’affirmation des valeurs humaines, la civilisation et l’unité du pays.