Discours de Emilian Galaicu-Paun à la conférence sur la culture moldave tenue au Palais du Luxembourg

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Le 29 octobre 2012

Emilian Galaicu-Paun
Emilian Galaicu-Paun

Ces débats sur la culture en Moldavie ont lieu peu après que la Moldavie ait fêté, le 27 août, son 21-ième anniversaire de l’indépendance (c’est juste après l’échec du putsch de Moscou que la Moldavie a proclamé son indépendance) et une comparaison avec les 22 ans de l’entre-deux-guerres (c’est la période où la Moldavie a fait partie de la Roumanie) s’impose d’elle même. Pour les intellectuels moldaves c’est une sorte de référence absolue, c’est une sorte d’âge d’or de la culture moldave, même si pour la Roumanie cette période fut assez difficile - on a eu des dictatures de droite, on a eu plein de choses désagréables, mais d’un autre côté c’est la seule période où l’on a fonctionné dans un contexte culturel dans sa langue maternelle (pour la littérature c’est une chose très-très bien) et toutes les références historiques sont là.

Je vous rappelle, juste pour donner deux-trois noms, que durant cette période on a eu de grands artistes non seulement dans la littérature, mais aussi dans presque tous les domaines. On a eu une grande soprano qui s’appelait Maria Cebotari, née à Chisinau, qui s’est ensuite imposée sur la scène viennoise. On a eu une très grande poétesse qui s’appelait Magda Isanos. Nicolae Manolescu, le plus grand critique littéraire du XX-ième siècle, a dit que l’œuvre poétique de Magda Isanos est une sorte de paradigme pour toute la littérature, pour les grands poètes roumains de la seconde moitié du XX-ième siècle. Egalement durant cette période on a la figure très intéressante du point de vue littéraire et intellectuel de Constantin Stere qui est une sorte de Paul Goma parce que c’était un homme rebelle qui était entré dans la politique mais qui s’est également manifesté comme écrivain et pas seulement. On a eu encore pendant cette période Eugen Coseriu, futur linguiste très connu partout dans le monde. Mais, attention – tous ont dû quitter la Moldavie pour s’imposer soit à Bucarest, soit dans le monde parce que rester, même si la Moldavie, je vous rappelle, faisait partie de la Roumanie entre les deux-guerres, rester en Moldavie … !!Bon je vais parler à présent de ce qui se passe en cette période à Chisinau.

Donc, à Chisinau on vit une sorte d’essor culturel, on a beaucoup de revues littéraires, on a surtout une revue qui s’appelle « Viata Basarabiei » (« La vie de la Bessarabie ») éditée par Pan Halippa, qui est un homme politique très important et par Nicolae Costenco, jeune écrivain qui à l’époque a déjà une trentaine d’années. C’est un magazine littéraire qui s’occupe surtout des écrivains autochtones de Moldavie. Il ne cherche pas à s’imposer dans toute la Roumanie, mais il devient une référence pour la littérature roumaine de Moldavie et c’est exactement, disons, le côté autochtone qui est privilégié dans les pages de ce magazine. Mais juste après le 28 juin 1940, donc avec l’entrée de l’armée soviétique en Bessarabie après le Pacte Molotov-Ribbentrop, le rédacteur en chef Nicolae Costenco a eu un sort très tragique : il est arrêté et est déporté en Sibérie pour 17 ans de goulag. Après cela il s’est totalement reconverti – il a écrit des choses très soviétiques.

Mihai Fusu a beaucoup parlé des quatre étapes de la culture moldave, mais il n’a dit aucun mot de la Transnistrie ; or c’est important d’en parler un peu parce qu’à cette même période – l’entre-deux-guerres - s’est formée la République Soviétique Socialiste Autonome Moldave, la future Transnistrie d’aujourd’hui. C’est dans ce petit espace qu’on a introduit les caractères latins dans l’écriture. C’est assez étonnant parce que dans l’Union Soviétique c’était une république très militante, conçue pour devenir une sorte d’avant-poste pour conquérir la Bessarabie et que les Russes revendiquent toujours comme terre de l’empire russe et c’est donc dans cette littérature transnistrienne qu’on a introduit les lettres latines dans les années ’30. On a expérimenté je crois pendant cinq ou six ans, et après cela tous les écrivains, mais tous les écrivains !, ont été fusillés.

Mihai Fusu a un spectacle terrible sur la poésie produite en Transnistrie pendant ces années. C’est une poésie très militante ; du point de vue de la valeur littéraire elle est nulle, mais elle exprime cette rage de toucher tout le monde, elle est tellement militante et tellement effrayante, surtout quand on sait ce qu’ont vécu les gens qui ont produit cette littérature. Donc, je fais ici un premier petit bilan. On peut dire d’un côté, qu’entre 1918 et 1940 la Bessarabie était une sorte de périphérie Est de la Roumanie ou, si vous voulez, de la latinité. Et elle est restée périphérique même dans la littérature roumaine, parce que les Moldaves n’ont malheureusement participé à aucun événement important de la formation de la nation. Autrement dit, au XIX siècle, les Moldaves bessarabiens sont toujours restés dans l’empire russe et c’est pour cela qu’ils n’ont pas cette conscience historique de leur appartenance roumaine. D’un autre côté, les Moldaves bessarabiens sont à la périphérie Ouest de l’Union Soviétique – c’est le seul peuple latin de l’Union Soviétique.

La première chose qui nous arrive en tant que république soviétique moldave dès 1944, c’est le retour de l’alphabet cyrillique : on doit écrire en utilisant l’alphabet cyrillique ! Et on peut alors parler d’une double marginalisation, d’abord une marginalisation ethnique et cela arrivait même dans le cadre de la littérature roumaine ; par exemple, même si, par exemple, Constantin Stere est considéré comme un très bon écrivain, on n’en fait pas un écrivain de premier plan – il est assez marginalisé. Ensuite il y a une sorte de marginalisation politique – ainsi, pendant la période soviétique, la politique des cadres nationaux était telle que tous nos premiers secrétaires du parti communiste étaient venus directement de Moscou, étant nommés par Moscou, et aucun ne parlait la langue du pays, sauf Grossu, le dernier. Donc, si on généralise un peu, on peut dire que c’est un espace dont le centre de gravité n’est jamais dans ce pays – c’est soit à 500 kilomètres à l’Ouest, c’est à dire à Bucarest, soit à 1500 kilomètres à l’Est, c’est à dire à Moscou. Et c’est assez étrange de bâtir une culture quand on sait que toutes les références ne sont jamais chez soi.

Je veux parler encore juste un peu de la période qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale parce que c’est très important – c’est la période durant laquelle se forme la génération des années ’60 (appelée « şaizeciştii »), c’est une génération pas seulement littéraire ; on peut parler de la génération ’60 en politique, dans la culture.

Je commence par une petite histoire qui s’est répétée mille fois en Moldavie – c’est la première génération d’enfants qui va à l’école. Les parents sont des paysans, parce que la Moldavie est un pays surtout agricole ; or ils regardent d’un mauvais œuil la culture, les livres, considérant que cela ne sert à rien. S’ils acceptent que leurs enfants aillent à l’école, ils n’acceptent pas qu’ils lisent des livres à part les manuels scolaires. On acceptait qu’on lise dans des manuels scolaires, qu’on fasse les devoirs, mais on ne comprenait pas qu’on puisse lire pour le plaisir. Et l’histoire est celle-ci : même s’ils étaient analphabètes et qu’ils ne pouvaient pas distinguer les manuels scolaires des autres livres, les parents savaient très bien que les livres empruntés à la bibliothèque avaient un tampon sur la 17-ième page. Et je vous jure que c’est une histoire vraie, je l’ai entendue mille fois, il y avait des dizaines et des centaines d’enfants qui arrachaient la 17-ième page du livre emprunté et la jetaient, sinon à cause de cette page-là les parents pouvaient même les battre.

Si on fait une métaphore, on peut dire que c’est une génération qui a grandi dans le manque, ayant toujours le sentiment qu’on doit payer d’une certaine façon pour avoir accès aux livres. C’est assez stupide, car le paradoxe c’est que c’est la même génération qui a payé le prix fort en tant qu’écrivains presque consacrés dans les années 60-70 - c’est la première génération dont les livres ont été amputés. On peut citer au moins trois exemples : l’exemple de Matcovschi dont les livres ont été publiés, ensuite détruits, c’est aussi l’exemple de Mihail Ion Cibotaru de la même génération et de Petru Carare. Ils ont réussi à fuir, à contourner la censure, mais après cela quelqu’un a regardé plus attentivement leurs textes……. Voilà donc trois exemples de destruction des livres déjà produits.

Ce n’est pas par hasard si j’ai commencé par la période d’entre-deux-guerres, parce que c’est exactement à cette période-là que s’est formée la génération, je dirais, la plus brillante, même si elle a dû attendre pour s’imposer – c’est la génération de Vasile Vasilache, un écrivain énorme, je crois que c’est une sorte de Kundera moldave, mais un Kundera non pas urbain, mais rural, parce que la Moldavie est un pays agricole. Et c’est aussi Ion Druta, bien sûr, même si plus tard il a quitté la Bessarabie et a écrit en russe, mais son roman « Povara bunatatii noastre » (« Le fardeau de notre bonté ») a marqué les esprits. C’est Aureliu Busuioc qui malheureusement vient de s’éteindre, et c’est une grande perte pour nous tous. Et il y a le roman de Vladimir Besleaga « Zbor frint » (« Le vol brisé »). Je vous rappelle que trois parmi ces quatre écrivains avaient été éduqués dans la période de l’entre-deux-guerres en Roumanie, c’est à dire ils ont suivi une école roumaine. Quant à Aureliu Busuios, il a fait des études brillantes dans une école militaire à Timisoara, puis à l’école militaire de Sibiu. Donc, ils ont dû attendre presque quarante ans pour se manifester et je vais revenir vers la fin avec un petit détail sur cette génération, à mon avis, très importante.

Je passe très vite sur les années ’70 où l’on peut dire que tout s’arrête – c’est la période de Brejnev où rien ne se passe, y compris dans la littérature et même chez les gens qui avaient eu un certain courage dans les années ’60, les années les plus importantes (vous imaginez – lors d’un Congrès des Ecrivains tenu dans les années ’60, on a officiellement demandé le retour à l’alphabet latin – c’est incroyable ! – mais c’est pendant le dégel de Khrouchtchev). Mais dans les années ’70 tout s’est arrêté – c’est Brejnev, tout est mort, rien ne bouge. Ce sont les années quand les grands intellectuels se sont soit un peu reconvertis, soit ont quitté le pays – c’est le cas de Ion Druta qui est parti à Moscou, tout comme Ion Ungureanu, Emil Loteanu, Leonid Mursa, et d’autres. J’ai rencontré à Moscou beaucoup d’intellectuels qui ont dû quitter le pays.

J’arrive à présent aux années ’88 -’89 – les années des grands rassemblements à Chisinau (pareils à ceux qui se passaient dans les Pays Baltes, en Géorgie, Arménie …), et c’étaient vraiment de grands rassemblements. Les écrivains étaient parmi les premiers. Avant de retrouver à nouveau les lettres latines, ils se sont vraiment battus avec les structures de l’Etat qui étaient très-très répressives. On a une célèbre phrase d’un des secrétaires du parti communiste, Bondarciuc, qui disait : « Non, non, non – trois fois non ».

C’est une période durant laquelle les écrivains étaient mal à l’aise, car beaucoup d’entre eux, à quelques exceptions près, avaient chanté, à mi-voix parfois, le régime communiste. Même les bons et les très bons écrivains avaient fait des concessions ; mais dans un sursaut d’orgueil il était à présent donné une chance de redevenir quelqu’un de respecté.

Je vous raconte une petite histoire pour mieux comprendre ce qui s’est passé. Donc, on a enfin adopté de nouveau les lettres latines, mais tout le monde avait des machines à écrire avec des caractères cyrilliques. On s’empressait donc de changer de lettres, on a trouvé des gens qui pouvaient le faire. Dans ce contexte-là, il y a eu trois catégories d’écrivains. La premièe catégorie a préféré garder les lettres russes, car ils étaient accoutumés à travailler avec de telles lettres, et leur mentalité était comme ça - ils étaient en fait restés des citoyens soviétiques, même s’ils s’étaient un peu adaptés à la réalité. La deuxième catégorie, la plus intéressante à mon avis, a changé les lettres, mais pas leur ordre ; or, l’ordre des lettres latines est différent. C’est une catégorie très intéressante parce que ce sont des gens qui ont commencé déjà à chanter Stefan cel Mare, les valeurs nationales, eux qui avaient fait l’éloge, avec les mêmes mots, des valeurs communistes, de Lénine – c’est une catégorie très-très particulière. La troisième catégorie – ce sont ceux qui ont changé les lettres suivant l’ordre normal des caractères latins. C’est la troisième catégorie qui a su vite s’adapter à l’ordinateur. D’ailleurs les premiers écrivains qui ont commencé à écrire leurs romans à l’ordinateur sont des maîtres de la génération d’entre-deux-guerres – c’est Aureliu Busuioc, par exemple, qui était toujours très bien équipé. C’est un exemple qui parle éloquemment de la mentalité.

J’arrive enfin aux dernières années du siècle qui sont marquées par l’essor des initiatives privées dans la littérature. Des maisons d’éditions très brillantes se sont imposées sur le marché roumain et ont bâti une sorte de ponts de livres. Et ce qui est important de savoir c’est que des personnalités de référence de la littérature roumaine ont préféré faire paraître en Moldavie leurs romans vu la qualité des maisons d’édition.

C’est la génération qui a réinventé le concept des magazines littéraires. Ils ne sont plus comme les magazines d’autrefois – on a l’exemple de « Literatura si Arta » qui n’a pas su s’adapter à ces temps nouveaux, restant une sorte de tribune politique. C’est surtout grâce à l’Institut Culturel Roumain qu’on a des revues comme « Contrafort », « Semn », « Sud-Est », « Clipa » (pour les plus jeunes).

Pour conclure, je veux dire qu’à mon avis c’est grâce à la rencontre très heureuse entre la génération formée entre les deux guerres, celle d’Aureliu Busuioc, de Vasile Vasilache (pour moi, ce sont les meilleurs, c’est pourquoi je les cite chaque fois) et la génération dont moi-même je fais partie - la génération « quatre-vingt », la première génération qui s’est parfaitement synchronisée avec la même génération de Roumanie, que cet essor culturel s’est produit chez nous, mais sans aucune participation de l’Etat. Je ne suis pas ici pour critiquer l’Etat, mais je constate les choses.

Dans quelques semaines, à Bucarest se tiendra le Salon du Livre qui est très important. La Moldavie est l’invitée d’honneur de ce Salon et on a reçu un coup de fil de la part du ministère de la culture pour nous dire : « Ecoutez, Messieurs les Editeurs, c’est à vous de payer pour tout, y compris pour le voyage. » Voilà la politique de notre ministère de la culture. Pour moi, c’est très clair : il y a une ligne de partage entre la culture officielle (Mihai Fusu a déjà ouvert la parenthèse) et la culture qui se produit grâce à l’initiative privée. Moi, j’ai vécu une trentaine d’années pendant les temps soviétiques, je savais très bien comment les écrivains étaient payés. Mais l’Etat leur demandait leur âme et ce n’est pas bon pour la littérature, la culture. A présent, les écrivains se débrouillent assez difficilement, mais quand on n’a rien à partager avec l’Etat, on peut très bien garder l’esprit libre, écrire librement.

Je crois qu’on peut dire que ce qu’a commencé la génération d’entre-deux-guerres s’est enfin produit ces dernières années. Donc on a vraiment une seule littérature roumaine. Il y a la formule d’un critique selon laquelle « la littérature moldave est la cinquième roue du carrosse » ! Ce n’est pas vrai : il y a une seule littérature roumaine, mais ce qui nous manque à ce moment, c’est le public, ce qui n’arrive pas seulement en Moldavie, mais aussi en Roumanie et, je crois, presque partout. Le public, il faut le regagner.

Et pour conclure, je vous raconte une vraie petite histoire qui s’est passée dans une de nos librairies. Une dizaine de personnes sont entrées - des gens qui font leurs études dans le domaine du droit et qui cherchaient des livres de jurisprudence. L’un d’entre eux a remarqué « Les âmes mortes » de Gogol, édité chez Cartier et s’est écrié d’une voix inimaginable : « Regardez ! Regardez ! Google a publié son premier livre ! » C’est une vraie histoire …

Je pense qu’on a de la vraie littérature à ce moment, mais malheureusement on doit commencer à écrire pour la génération qui vient de découvrir Google en tant qu’auteur.