Une promenade à travers la ville de Alexey Schioussev

Repères biographiques

Au milieu du XIX-ième siècle, Chişinău était un petit bourg pauvre situé à la périphérie de l’empire tsariste. En automne et au printemps, les routes étaient impraticables et en été elles étaient pleines de poussière et sable. Pendant la nuit, l’obscurité dominait dans la ville. Toutefois, la ville avait son charme, car les collines qui l’entouraient étaient parsemées de jardins et de vignobles. Les ruelles de la partie inférieure de la ville formaient un véritable labyrinthe dans lequel même les habitants de la ville s’égaraient parfois. C’était une zone avec de petites maisons, marécageuse et soumise aux caprices de la rivière le Bic et du temps instable. La partie supérieure de la ville était mieux organisée, ici il y avait des maisons plus jolies, en pierre, avec une véranda, un escalier et une cour. C’était un quartier plus « aristocratique ».

C’est dans cette ville que s’installe en 1850 la famille de Victor Schioussev, un fonctionnaire de Podolie, responsable de la surveillance des hôpitaux qui se fait construire une maison dans une rue calme et jolie s’étendant sur une colline. La maison, assez modeste, mais ayant un certain charme, était composée de deux pièces orientées vers la rue, un corridor, deux pièces orientées vers la cour intérieure, une petite chambre pour les enfants, une cuisine et un débarras.

L’épouse de Victor Schioussev décède peu après leur venue à Chişinău et il se remarie avec Maria Zozulina avec qui il a eu quatre enfants– Sergheï, Petru, Alexey et Pavel. Tous les quatre, ils ont eu des destinées remarquables, mais Alexey est devenu le plus célèbre, étant connu comme un des meilleurs architectes russes du XX-ième siècle.

Parmi les multiples constructions qu’il a conçues, à mentionner les plus fameuses : la gare de Kazan de Moscou, l’église-monument Sergheï Radonejsky de Kulikovo, l’église de Saint-Basile d’Ovrutchy (qu’il a restaurée), l’iconostase de la Cathédrale de l’Assomption de la Vierge du monastère Petcherska Lavra de Kiev, le Mausolée de Lénine, le Théâtre d’Opéra et du Ballet de Tachkent, la station de métro Komsomoliskaya de Moscou, considérée comme une des plus jolies stations de métro du monde. A part cela, il a été le co-auteur du plan d’urbanisme de Moscou, ainsi que de quelques autres villes soviétiques. Parmi ces villes – Chisinau, la ville moderne qu’on connaît aujourd’hui a été conçue par Alexey Schioussev. Il est aussi l’auteur d’un immeuble construit dans un style oriental dans le centre de Chisinau, ainsi que de l’église et d’un puits dans le village de Cuhurestii Noi.

Bien qu’il soit toujours attiré par la culture et les formes traditionnelles, Alexey Schioussev n’a pas hésité à expérimenter divers styles : à partir de celui néo-russe, inspiré de l’architecture traditionnelle russe de Novgorod et des éléments byzantins, jusqu’à l’art nouveau, au néo-classicisme, constructivisme et au style impérial staliniste.

Le musée dans le cœur de Chişinău

La vieille maison des Schioussev, située à présent 77, rue Schioussev, est devenue un musée-mémorial. La première pièce du musée est le salon de la famille.

… Alexey, né en 1873, a été le troisième parmi les frères et le quatrième enfant de la famille. Il était un garçon énergique, joyeux, inventif et curieux. Il possédait un talent de conteur et il effrayait souvent son frère cadet, Pavel, en lui racontant des contes avec des monstres. Avec d’autres enfants de son quartier, il se baladait souvent dans les jardins et les vignobles qui entouraient la ville, à la recherche des premières fleurs ou cerises au printemps ou des coings et raisin – en automne. En été, les enfants aimaient passer leur temps sur le bord de la rivière le Bic. Pendant les longues soirées d’hiver, les frères lisaient des romans, préférant ceux d’aventures, qui ont surtout eu une influence sur Petru, devenu ultérieurement explorateur et membre de la Société Russe de Géographie.

Leur mère, Maria Zozulina, était une femme cultivée, elle parlait plusieurs langues étrangères et elle était passionnée pour la littérature et le théâtre. Elle jouait du piano et animait souvent les soirées quand les Schioussev recevaient des amis. Parfois, on faisait des jeux de pantomime et des spectacles. Elle a développé chez ses enfants une sensibilité particulière pour les arts et le beau. Alexey et Pavel avaient de très belles voix, ils aimaient la musique populaire et chantaient souvent aux soirées en famille.

Alexey, dès les premières années d’école, a fait preuve de talent dans la peinture, étant doué d’un excellent sens des proportions. En V-ième, il a peint son premier paysage en huile.

Quand il avait 16 ans, ses parents s’éteignent et le jeune Alexey commence à gagner sa vie en donnant des cours. En vertu de cette occupation, il connaît une bonne partie de l’aristocratie de la ville. Il visitait souvent son collègue Mihai Kartchevsky dont la famille le recevait toujours très chaleureusement. C’est ici qu’il fait la connaissance de sa future épouse, Maria Kartchevsky. Dans cette période-là, Alexey Schioussev allait souvent visiter sa sœur qui habitait à Rusesti, ainsi que l’oncle de sa mère, à Saharna. Les paysages pittoresques de la vallée du Nistru l’enchantent et il en reste attaché toute sa vie.

L’élève du grand Répine

En 1891, Alexey Schioussev devient étudiant à l’Académie de Beaux-Arts de Saint - Petersburg, dans la classe du grand peintre Répine et de l’architecte Léon Benois. Là-bas, il a la chance de connaître et d’apprendre le véritable art de l’élite de la peinture, de la sculpture et de l’architecture de Russie, il fréquente les ateliers des fameux peintres et sculpteurs Kuindji, Vasnetsov, Suricov, Antocolsky, Beclemitchev.

La peinture et le dessin, Alexey Schioussev le reconnaissait, ont joué un rôle important dans sa vie, car son talent de peintre l’a beaucoup aidé dans sa carrière d’architecte. Après chaque d’année d’études, pendant les vacances d’été, Alexey revenait chez soi, en Bessarabie, où il retrouvait son grand plaisir de voyager dans la vallée pittoresque du Nistru, de passer quelques semaines à Saharna, dans la famille du boyard Apostolopolo. Il faisait beaucoup de projets pour son pays natal, mais quelque temps après, le circuit artistique de la grande métropole russe l’engloutit.

En 1894 il fait un voyage dans l’Orient et découvre la ville de Samarkand dont l’architecture l’enchante. En 1897, ayant fini ses études à l’Académie, il se marie avec Maria Kartchevsky et fait un voyage en France, Italie et Turquie. Il ramène de ce voyage beaucoup de peintures de divers styles. L’architecture française le laisse froid, mais il est fort impressionné par l’architecture italienne de l’époque de la Renaissance et, à son retour à Moscou, il se concentre sur la création de son propre style qui est un mélange d’éléments byzantins, renaissance et russes.

Ascension et gloire

Revenons pour un instant dans le musée de Schioussev, dans le salon de la famille. Une table entourée de trois chaises et l’immanquable samovar, qui réunissait jadis toute la famille. Dans un coin, on voit le piano dont les touches n’ont pas été caressées depuis longtemps. Sur les murs – des photos d’époque et l’arbre généalogique de la famille. Une horloge arrêtée à 11h 02. Une table d’échecs et deux chaises rangées comme si les deux adversaires venaient de terminer la partie. C’est ici que jouaient aux échecs le père avec ses fils et avec les hôtes. Une superbe bibliothèque avec un livre de géographie datant d’un siècle. Plusieurs photos de Alexey pendant qu’il travaillait. Une photo de Pavel prise par Alexey. Et les peintures ramenées de ses voyages. La petite pièce qui relie les deux grandes pièces est comme une suite du salon. Des journaux de voyages – probablement, ceux qui ont éveillé l’imagination du futur géographe et explorateur Petru Schioussev. Un lit massif en bois et plusieurs tapis. Un nouveau détail – une icône ancienne datant de plus d’un siècle. Le guide accentue que les Schioussev étaient une famille de croyants. Sur une chaise, le sac de médecin de Pavel Schioussev. Ensuite, on entre dans le bureau de l’architecte Alexey Schioussev où l’on voit beaucoup de ses esquisses.

Pendant qu’il était encore étudiant, Alexey Schioussev a conçu quelques constructions, y compris une maison à Saharna, le bâtiment de l’école nr. 2 de Chisinau, une chapelle à la mémoire du général Choubin. Un œuvre vraiment important a été l’iconostase en marbre du monastère Lavra Petcherska de Kiev. Un autre projet important a été la restauration de l’église de Saint-Basile d’Ovrutchy, une importante église russe du XII-ième siècle. En travaillant sur ces projets, Alexey Schioussev a pu minutieusement étudier l’architecture russe ancienne, ciseler son propre style et se faire une renommée dans ce domaine.

Ses projets ultérieurs sont aussi axés sur les églises. En 1906, il gagne un projet de construction d’une église -monument de commémoration de la bataille du Champs de Kulikovo de 1380, lors de laquelle Dmitri Donskoï a battu les Tataro-mongoles. Schioussev opte pour une solution originale– les dômes des deux tours de l’entrée dans l’église ont la forme des casques que les tsars russes portaient. Ses constructions ultérieures suivent la même ligne religieuse : le monastère Marthe et Marie de Moscou, la Cathédrale de la Sainte Trinité du monastère Lavra de Potcheaev, l’église de Cuhurestii Noi, en Moldavie et la première cathédrale orthodoxe construite hors la Russie– la Cathédrale de Jésus le Rédempteur de à Sanremo, une construction monumentale dans le centre de cette ville italienne.

Le plus compliqué projet architectural de Alexey Schioussev s’est avéré la Gare Kazan de Moscou, dont la construction a commencé en 1913 et s’est achevée en 1940. Quand les travaux ont commencé, Alexey Schioussev travaillait aux côtés des ouvriers. Cette gare est considérée comme un monument de l’architecture néo-russe et elle est maintenant une des plus grandes gares de l’Europe.

Quelques décennies plus tard, dans les années ’40 du siècle passé, l’architecte a réalisé le plan de la station de métro Komsomoliskaya de Moscou qu’il a reliée à la Gare Kazan. Cette station semble être détachée d’un palais russe, étant illuminée de candélabres massifs et décorée de somptueux ornements en pierre et de mosaïques représentant des scènes historiques.

Le mausolée sur la Place Rouge construit en trois jours !

La révolution communiste a dramatiquement changé la situation en Russie. Schioussev ne pouvait plus se consacrer à la construction de monastères et d’églises et a dû changer de style afin de s’adapter aux nouvelles exigences de l’époque. D’autre part, le nouveau régime ne sous-estimait pas l’utilité des gens talentueux comme Alexey Schioussev. Ainsi, à partir de l’an 1918, il est chargé de mettre en place un plan de reconstruction de la ville de Moscou après la guerre.

Quand Lénine est mort, Schioussev, qui était déjà célèbre, propose un plan de construction d’un mausolée suivant le modèle du cube et des pyramides étagées. Puisque le projet semblait susceptible d’être mis en place pendant les 3 jours (!!!) imposés par la situation, il a été accepté et le jour de l’enterrement le mausolée était prêt, étant ultérieurement amélioré et renforcé.

Les années suivantes, Alexey Schioussev a eu de nombreux projets – à partir de la construction d’immeubles à destination administrative, des quartiers habitables et des instituts de recherches aux projets „plus secrets”, telles que la reconstruction de Liubyanka – le siège de NKVD ou la construction d’une nouvelle aile de la Banque Nationale. Le long de sa vie, Schioussev est, à un certain degré, resté fidèle à ses principes de la jeunesse, grâce à quoi, lorsqu’il s’occupait des constructions dans les nouvelles républiques soviétiques de l’Asie Centrale, il a insisté sur la conservation des éléments traditionnels dans l’architecture, sur le mélange entre les formes locales et celles modernes.

L’architecte de Chisinau moderne

Alexei Schioussev est rentré à Chisinau en 1945, quand la ville était presque totalement détruite par les bombardements. Voyant les ruelles de la ville de son enfance toutes en ruines, il décide de donner un coup de main à sa reconstruction. A part cela, il avait aussi d’autres projets à réaliser en Moldavie – restaurer l’Eglise de Căuşeni et le monastère de Noul Neamţ. Le développement du plan de la ville a duré quatre ans. La version finale devait être approuvée en 1949, mais, hélas, quelques jours avant l’approbation du document, Alexey Schioussev est décédé à cause d’une attaque cardiaque.

… A part le bureau et le tableau de l’architecte, dans la dernière pièce de son ancienne maison on retrouve des images et des esquisses de ses plus importants travaux. Il y a peu de travaux datant de la période soviétique – le Théâtre de Tachkent et le Mausolée de Lénine. Mais on y voit surtout des églises et des monastères qu’il a construits ou reconstruits.

L’attention du visiteur est attirée par trois esquisses – la première, c’est le plan en aquarelle d’un grandiose théâtre qui devait être érigé à Chisinau, dans l’endroit où se trouve à présent le Théâtre d’Opéra et du Ballet. Cette construction grandiose en style néoclassique n’a jamais été réalisée. La deuxième – c’est le plan en aquarelle de la ville de Chisinau conçu par Alexey Schioussev qui est étalé sur tout un mur de la pièce. Il y a peu de différences entre ce plan sur papier et le vrai plan de la ville de Chisinau. Par exemple, le plan de Schioussev prévoyait deux tours d’eau, mais maintenant on n’en a qu’une. Son plan contenait également un planétarium. Le parc central devait avoir un autre aménagement – la troisième esquisse l’indique. Ici on voit aussi le premier dessin du Lac de la Vallée des Moulins. La partie de la ville traversée par la rivière le Bic semble être un parc infini dans le plan de Schioussev. En suivant les rues du plan, on reconnaît facilement les églises ou les monuments, car cette partie du plan a été très fidèlement réalisée. C’est fascinant – une telle promenade imaginaire nous fait remarquer plus qu’une promenade réelle.

Article de Lucian Reniţă repris sur le site http://natura.md

Traduit pour www.moldavie.fr