Anatole Jakovsky : un Bessarabien qui a patronné l’art naïf

0 vote
Anatole Jakovsky
Anatole Jakovsky

Critique d’art, écrivain, collectionneur et patron d’art naïf français, Anatole Jakovsky est célèbre pour ses talents de collectionneur et pour la donation qui est à l’origine du musée international d’art naïf Anatole Jakovsky de Nice.

Nous sommes heureux de publier cet article consacré à Anatole Jakovsky, avec le support informatif aimablement offert par l’Association « La Sirène » qui gère et met en valeur la donation de documents, tableaux et collections léguée par la veuve d’Anatole Jakovsky à la commune de Blainville-Crevon, en France.

Anatole Jakovsky est né à Chisinau, actuelle capitale de la Moldavie, le 31 juillet 1907 ainsi qu’en attestent les divers documents originaux et officiels roumains que nous possédons (actes de naissance et de baptême). En France, on ne sait pourquoi, des biographes l’ont fait naître le 31 juillet 1909 et c’est cette date, qu’il ne semble pas avoir voulu contester, qui sera généralement retenue en France y compris sur sa sépulture.

Cette riche région de sa naissance : la Bessarabie, très peuplée, située entre les fleuves Dniestr et Prut fut convoitée et conquise maintes fois depuis les temps les plus reculés. Dans la période moderne, elle est tour à tour russe, roumaine, ukrainienne et indépendante au hasard des guerres et des conquêtes.

Le père Jean Vladislav, d’origine polonaise, est secrétaire d’administration de la ville de Kichinev, la mère, Zinaïde, est roumaine. Ils sont de religion orthodoxe et le jeune Anatole est baptisé le 5 septembre 1907. Ses parrain et marraine sont « le gentilhomme Nicolas Trofim Petrachevsky et la demoiselle noble Alexandra Jakovsky ».

Anatole entre en octobre 1921 au « Lycée particulier russe de Monsieur Choumaher » il y accomplit le cycle complet de 8 classes jusqu’au 3 juillet 1925, date à laquelle lui est délivré un certificat très flatteur ou ne figurent que des mentions élogieuses « excellent » ou « bien » ainsi : Langue russe, roumaine et allemande : 9-excellent ; langue latine et française : 8-bien.

Il part ensuite pour Prague où il entreprend des études supérieures en vue de devenir architecte. On retrouve son passage à l’Ecole Supérieure Technique Allemande pour le semestre d’été de 1928 et l’année entière 1929.

Il restera probablement à Prague jusqu’en 1932, date à laquelle il arrive à Paris le 12 juillet ainsi qu’il le raconte dans un de ses textes. Pendant ce séjour à Prague, il s’intéresse à la peinture et publie un premier livre, abondamment illustré, consacré à une étude sur un peintre local Gregory Musatov.

Au début de son séjour à Paris où il est venu pour continuer des études, il bénéficie d’une modeste bourse. Son arrivée à Montparnasse, à l’époque, plein de fièvre créatrice, est pour lui un choc, ainsi qu’il le raconte : « Qu’allais-je faire ? Continuer mes études d’architecte selon le vœu de ma mère ? Me lancer à corps perdu dans la peinture qui embrasait mes veines de son sang multicolore ? Je ne savais pas…je ne savais rien. Tout était certain et incertain-possible et impossible ».

Le milieu des peintres abstraits, dans lequel il a été plongé dès son arrivée, grâce à une rencontre providentielle qui l’amène dans l’atelier de Jean Helion, celui qui restera l’ami de toute une vie, l’intègre totalement. Il achève très vite de se perfectionner en français et dès 1933, il publie une monographie d’Herbin, figure de proue du mouvement Abstraction-Création. En 1934, il publie une étude sur ses amis ARP-CALDER-HELION-MIRO-PEVSNER. Puis, en 1935 - un ouvrage très important qui marquera cette époque et l’abstraction : en édition de luxe tirée en 50 exemplaires, un texte d’Anatole Jakovsky suivi de gravures originales réalisées spécialement par les plus grands abstraits de l’époque : Picasso, Miro, Ernst, etc… 23 en tout, le 24e Marcel Duchamp ne participant pas en raison d’un départ pour les U.S.A. Cet ouvrage sera néanmoins appelé « Les 24 essais ». C’est un document très important et rarissime.

Les années passent… L’ombre de la guerre plane sur cette période et Anatole Jakovsky l’évoque avec réalisme dans son texte des 24 essais. Une grande amitié le lie alors à Robert Delaunay chez qui il se rend souvent. Ils éditent ensemble en 1938 avec des moyens artisanaux improvisés, un texte poétique d’avant garde de Jakovsky avec des illustrations très particulières de Robert Delaunay. Editée seulement à quelques exemplaires, cette œuvre « La clef des pavés » est introuvable actuellement. Le musée d’Art Naïf de Nice en possède un exemplaire et Renée Jakovsky en avait racheté un autre à un prix astronomique, quelques années avant sa mort. Il lui fut hélas volé, par des malfrats remarquablement bien renseignés lors de leur agression à son domicile le 28 avril 1997.

En 1936 Anatole Jakovsky fait au studio Arc en ciel 13 rue de Surène près de la Madeleine, trois conférences sur l’art abstrait.

A l’automne de 1938, Anatole Jakovsky rencontre fortuitement une jeune américaine qui vient d’arriver en France après trois divorces, sans objectif bien précis, « mal dans sa peau » comme on dirait aujourd’hui. Elle s’appelle Gertrude Allen Mac Brady, née à Chicago en 1904 et deviendra Gertrude O’Brady par le miracle de la peinture à laquelle Jakovsky l’intéresse pour l’aider à retrouver un équilibre. Les résultats s’avèrent rapidement étonnants. Un peintre naïf de talent est né avec le concours et l’assistance attentive de son mentor.

La guerre arrive rapidement à la fin des derniers beaux jours de 1939 et au printemps 1940 la France est occupée. Jakovsky, toujours citoyen roumain, s’installe dans la clandestinité. Son pays d’origine combat à côté des Allemands. Il va vivre difficilement cinq longues années sans cartes d’alimentation, sans papiers officiels, s’assurant de maigres revenus par la revente d’objets et de livres achetés aux Puces et trouvant une rémunération en tenant parfois la boutique d’un libraire. Tous ses amis de Montparnasse sont partis : Helion prisonnier évadé aux U.S.A., Leger également, les autres souvent étrangers ou israélites vers des terres d’asile. L’art abstrait, considéré par l’occupant comme décadent, n’existe plus que dans les souvenirs. En prospectant les trottoirs des Puces de la porte de Vanves, Jakovsky découvre parmi le déballage d’un vendeur, de charmants petits naïfs qu’il achète et qui se renouvellent de semaine en semaine. Ce « pucier » l’intrigue, qui peint à sa manière, sans aucune formation, des scènes de la vie courante pleines de charme et de poésie. Un autre « naïf » est né : Jean Fous.

Ainsi la mise en sommeil de l’Art Abstrait, les révélations que lui apportent O’Brady et Fous sur la réalité de l’Art Naïf font qu’il s’engage totalement dans cette voie dont il deviendra jusqu’à sa mort le chef de file incontesté.
Les années 60/70 verront une officialisation de cette forme d’art avec de grandes et nombreuses expositions internationales et l’ouverture de nombreuses galeries spécialisées. L’apothéose viendra en 1982 par l’ouverture à Nice du Musée d’Art Naïf qui porte son nom dont il a permis la création par une donation de 600 œuvres.

Août 1944. Paris retrouve enfin la liberté. La vie artistique reprend timidement peu à peu. La presse est limitée dans ses tirages par le manque de papier. Cependant on y reparle d’art. Anatole Jakovsky y reprend son activité de critique dans divers journaux ou revues. La Marseillaise, Bref, les Lettres Françaises. Une voisine de quartier l’aide à éliminer de ses articles les pièges que réservent aux étrangers, fussent-ils polyglottes, les subtilités de la langue française.

Elle s’appelle Renée Frère et habite tout près, rue de Mézières, de l’autre côté de la place St Sulpice. Ils se marieront le 4 février 1947 à la mairie du VIe Arrondissement et vivront, faute de mieux, très à l’étroit dans le tout petit studio de la rue de Mézières. Pour leurs premières vacances, en cet été 1947, ils découvrent une location à Belle Ile en Mer, ces vacances sont un enchantement qu’ils renouvellent l’année suivante avant d’acheter en 1949 une modeste petite maison qui sera pour le reste de leurs existences le lieu béni où ils viendront régulièrement se ressourcer.

Renée Jakovsky est née à St OMER le 26 septembre 1910. Après ses études secondaires, elle gère avec son père et seule ensuite une salle de ventes privée. Sa prime jeunesse est très perturbée par la guerre de 1914-1918, père mobilisé, évacuée avec sa mère et son frère aîné avant de revenir à St Omer après la stabilisation du front. Une petite sœur naîtra en 1917 et peu de temps après, sa mère doit être admise dans une clinique psychiatrique dont elle ne sortira plus.

En 1937, après le décès de son père, elle quitte St Omer pour s’installer à Paris où elle fera carrière à la Caisse des Dépôts et Consignations.

En 1959, la nationalité française est accordée à Anatole Jakovsky. Son activité intellectuelle sera intense au cours de ces années 1950-1980 pour ses chers naïfs d’abord dont il écrira une multitude de préfaces, de biographies et divers livres mais aussi sur Belle Ile (l’île chérie). Trois ouvrages illustrés par ses propres photos, sur des personnages atypiques qui le séduisent : Alphonse Allais, Chaissac, ce curé breton qui a sculpté le rivage en granit de sa paroisse de Rotheneuf. Il écrit dans diverses revues sur des sujets qui le passionnent : la naissance des moyens de locomotion - bicyclette, auto, aviation, sur les cartes postales dont il constitue une collection exceptionnelle qui ne sera qu’une collection parmi tant d’autres. Tout ceci réalisé non pas par un désir d’accumulation d’objets mais pour garder la trace d’une époque qu’il aime et qui va disparaître devant une mutation de civilisation que certains appellent le Progrès.

Renée sera la secrétaire de cet écrivain prolixe, à temps partiel jusqu’en 1972 ou elle prendra sa retraite. C’est alors pour elle un grand soulagement. Ensemble ils voyagent beaucoup pour retrouver aux quatre coins de l’Europe les grandes expositions d’art naïf. Belgique, Pays Bas, Suisse, Yougoslavie. Mais aussi en France sur les traces des personnages qu’ils affectionnent - Colette, en Puisaye, Apollinaire, Gérard de Nerval, Alphonse Allais, Jarry, Proust. Et aussi Madame Bovary et Flaubert avec qui Anatole partageait un égal amour pour la pipe. Ceci l’ayant amené à Blainville pour photographier la maison de la jeunesse de Delphine Couturier.

L’Art Naïf pour lequel Anatole Jakovsky a fait tant d’efforts, a mené tant de combats, est en plein essor, qui durera jusqu’à son décès le 23 septembre 1983. Son œuvre majeure est accomplie. Après l’habituel séjour estival à Belle Ile, il rentre fatigué à Paris. Ce séjour n’a pas eu le bienfaisant réconfort espéré, il a été compromis par le décès d’une voisine qui leur était très chère, succombant douloureusement à un irrémédiable cancer. Renée a passé près d’elle la plus grande partie de ses vacances et Anatole en fut si éprouvé qu’on l’a remarqué livide aux obsèques. Jean Helion, l’ami des premiers jours, est revenu à Belle Ile en ce début septembre. On les photographie tous deux assis devant la maison des jours heureux : Helion est aveugle, suprême épreuve pour un peintre et Anatole va quitter ce monde dans quelques jours …