« Notre vision de la promotion de la francophonie c’est de la promouvoir à travers les choses originales »

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M. Jean-Paul de Gaudemar, Recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), a récemment effectué une visite officielle en Moldavie. Les points forts du programme de cette visite ont été la présentation de la nouvelle stratégie de l’AUF aux représentants des universités membres d’Arménie, d’Azerbaïdjan, de Géorgie, de Moldavie, de Russie et d’Ukraine et plusieurs rencontres avec la communauté universitaire autour des nouvelles orientations de l’Agence.

Jean-Paul de Gaudemar
Jean-Paul de Gaudemar

Lors de son séjour en Moldavie, Monsieur le Recteur a eu la gentillesse d’accorder une interview à notre portail www.moldavie.fr

- Monsieur Jean-Paul de Gaudemar, nous le savons, l’AUF est l’opérateur universitaire de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) représentant un réseau de plus de 800 universités réparties sur les cinq continents. Quelle est la mission et le rôle de cet organisme que vous avez l’honneur de diriger ?

C’est une bonne question, or, une des raisons de ma venue en Moldavie c’est pour présenter aux membres de l’AUF qui sont ici, une partie de nos membres de l’Europe Centrale et Orientale, la nouvelle stratégie que j’ai proposée pour l’AUF - une stratégie un peu différente de ce que nous faisions avant, même si le fond général reste le même. Notre rôle est d’accompagner les universités francophones, le terme « francophone » étant lui-même à comprendre au sens assez extensif. Cela veut dire des universités qui sont soit entièrement francophones, dont la langue d’enseignement est essentiellement le français, mais aussi des universités qui sont partiellement de langue française, c’est-à-dire qui ont des filières d’enseignement en français, sans être principalement francophones. C’est un point important, car c’est une façon de considérer la francophonie – comme une famille très large que notre réseau représente bien, d’ailleurs.

Nous avons aujourd’hui environ 850 membres, avec d’ailleurs une demande importante d’adhésions nouvelles chaque année qui correspond à des universités implantées dans plus d’une centaine de pays – 106 pays exactement aujourd’hui. C’est un rayon géographique très large qui dépasse largement même le rayon géographique de l’Organisation Internationale de la Francophonie qui a 84 pays. Donc, c’est une façon de donner une image du monde universitaire qui a un point commun, cet attachement à la langue française, mais qui est un échantillon assez intéressant et représentatif de ce que sont les universités dans le monde. Or, nous avons effectivement tout le spectre de types d’universités – de très grandes universités, très anciennes, avec une grande réputation internationale, et puis, à l’autre bout du spectre, des universités beaucoup plus jeunes, beaucoup plus fragiles.

Les questions que nous nous posons ont plusieurs aspects. D’abord, l’évolution de la francophonie et puis l’évolution de l’université. Notre mission, nous essayons de la définir au confluent de ces aspects. D’abord, si on prend l’université d’aujourd’hui, la première des caractéristiques c’est, depuis une vingtaine d’années, une explosion du monde universitaire, en termes de nombre d’étudiants, nombre d’universités ou d’établissements d’enseignement supérieur, plus généralement, et cela donne des conséquences très importantes, liées à une demande de tout type – une demande sociale, d’abord : les jeunes générations souhaitent faire des études supérieures. Le progrès dans la plupart de pays fait que des classes moyennes apparaissent qui peuvent envoyer leurs enfants faire des études à l’université, ce qui n’était pas le cas forcément il y a une génération. Il y a une demande aussi du monde économique pour avoir des qualifications supérieures.

Il y a donc un mouvement général qui a fait, dans le monde, doubler le nombre d’étudiants pendant 15 ans – on a passé de 100 millions en 2000 à plus de 200 millions aujourd’hui et dans 10 ans on arrivera très certainement à 400 millions. C’est un mouvement dans un sens irréversible, mais qui a des variations régionales. En Moldavie, en particulier, on est dans une partie du monde francophone où l’on a un vieillissement démographique : y a moins de jeunes et il y a beaucoup d’immigration – beaucoup de jeunes vont faire leurs études à l’étranger. Donc, le phénomène se ressent de manière différente.

Cela a beaucoup de conséquences sur le fonctionnement des universités et sur leurs missions, et les missions de l’Agence doivent refléter les besoins de nos universités. Ces besoins, ils sont d’abord liés aux flux nombreux d’étudiants. Quand j’ai fait mes études, les étudiants constituaient une toute petite minorité de jeunes gens issus plutôt d’une élite sociale ou d’une élite culturelle. Ils faisaient une proportion très infime dans la jeune génération. Aujourd’hui, on va à l’université presque comme on allait au lycée, il y a une génération. Cela pose des problèmes nouveaux pour l’enseignement et, si l’on veut garder un enseignement de qualité, il faut inventer d’autres modèles pédagogiques, en utilisant les outils nouveaux, notamment les outils numériques.

Il faut vraiment augmenter la qualité de la formation supérieure, autrement on risque d’avoir un enseignement qui ne méritera plus le qualificatif de supérieur. Donc, c’est le premier sujet qui commande l’une de nos premières missions en matière de formation, mais aussi en matière de recherches, parce que si on n’a pas de bonnes recherches qui accompagnent l’enseignement supérieur, il va décliner, perdre de ce qui fait son importance. Et puis on a ce même défi pour la qualité de la gouvernance des universités – on ne peut pas gouverner une université qui accueille autant d’étudiants, qui a autant de dimensions différentes à assumer, de la même façon qu’on le faisait traditionnellement.

Donc, on a trois défis de la qualité et nos missions doivent prendre ces problèmes-là à bras-le-corps. Comment aider nos universités à maintenir ce niveau de qualité de la formation, à développer leur capacité de recherche et à développer des modes de gouvernance adaptés aux nouvelles conditions ? C’est le premier ensemble.

Puis, il y a un deuxième ensemble qui, je crois, est d’actualité dans votre pays, comme dans beaucoup de pays de la région – on produit beaucoup de diplômés, de plus en plus, mais la question c’est : qu’est-ce qu’ils deviennent ? Quelle est l’employabilité de ces diplômés ? On se rend compte que, dans beaucoup de pays, il y a grand un décalage entre les profiles des diplômés et les besoins du pays. Ce décalage, on ne peut pas le laisser comme cela. Tout en respectant la liberté académique, on ne peut pas ne pas se poser la question de la relation entre l’université et la société. Cela soulève des questions nouvelles qui ne se posaient pas quand il y avait moins d’étudiants. Maintenant, on est obligé de traiter ce problème et les universités ne peuvent pas s’en désintéresser. Elles doivent se poser la question – quel profile de diplômés produire pour les besoins du pays ? Alors qu’elles peuvent aussi produire autre chose, elles doivent se poser cette question. Cela implique une autre question – celle du type de relations que les universités ont ou n’ont pas avec leur environnement économique. Ou comment les universités peuvent former des gens qui vont devenir des créateurs d’activités - la question de l’entreprenariat. Cela implique de nouvelles relations entre le monde économique et le monde universitaire, que l’université sorte un peu de son costume académique et qu’elle se pose la question d’avoir une offre de formation qui soit mieux adaptée aux besoins du pays et qu’elle favorise la culture de l’entreprenariat, qu’elle donne envie aux étudiants de créer des activités nouvelles.

Dans un pays comme le vôtre, je crois que c’est un vrai sujet, en particulier pour éviter ce que devient une caractéristique du pays – l’immigration des jeunes. Ils vont faire des études à l’étranger – pourquoi pas ? - mais ils ne reviennent jamais …

Et puis, plus généralement, les universités ont aujourd’hui une vocation qui va au-delà de leur rôle académique – c’est d’être les moteurs du développement. Or, aujourd’hui, le développement a besoin de formation supérieure, de recherches, de transfert de technologies. Il n’y a pas de grand projet de développement, dans n’importe quel pays du monde, qui ne s’appuie pas sur ces dimensions-là, à condition que les universités acceptent de jouer ce rôle.

Il y a aussi les dimensions plus classiques, mais qui doivent être renouvelées aussi – le rôle culturel des universités pour mettre en valeur tout ce qui est patrimoine culturel de nos pays. Et puis, le rôle interculturel – les universités sont des lieux de passage privilégié entre les cultures, les langues, ce qui enrichit notre francophonie.

Tout cela fait un ensemble et nous ne pouvons pas ne pas repenser nos missions de ce point de vue - comment aider les universités de notre réseau ? Nous sommes une petite équipe, mais nous sommes à la tête d’un réseau et notre force est là. Notre réseau est un immense réservoir d’expertise. Un principe de notre Agence, depuis son origine, c’est la solidarité active entre les universités. Comment des universités qui ont franchi certaines étapes pourraient aider les autres qui ne les ont pas encore franchies ? C’est un message important, parce qu’on est dans un monde qui parfois encourage la compétition entre les universités et c’est bien qu’il y ait de la stimulation, mais parfois c’est bien qu’il y ait un contre-message : d’un côté, la compétition, mais, en même temps, de la solidarité active entre les universités.

Si l’on y ajoute le fait qu’on est dans un monde où la francophonie elle-même a besoin d’évoluer, il y a besoin d’une vision de la francophonie qui ne soit pas uniquement un plaidoyer pour la culture, mais qui s’accompagne aussi d’autres phénomènes, y compris une dimension politique (l’Organisation Internationale de la Francophone), une dimension économique qui prend de l’ampleur, car la langue c’est comme la monnaie : on parle une langue, parce qu’elle représente un pays qui est puissant à l’échelle mondiale - on utilise le dollar ou l’Euro, parce que l’économie américaine et l’économie européenne sont fortes. Donc, se préoccuper des universités c’est à la fois respecter cette dimension culturelle et aussi introduire des éléments de développement économique.

Pour conclure, nos missions sont définies par rapport à tout ce que je viens de décrire et cela constitue un changement important par rapport à ce que faisait l’Agence jusqu’à il y a peu de temps, quand elle avait une approche plus académique, plus centrée sur les formations. Nous gardons bien sûr cette approche qui reste importante, mais nous l’étendons à une vision plus large, afin de la tourner vers l’employabilité des diplômés et vers les questions plus générales du développement.

Monsieur Jean-Paul de Gaudemar présente la nouvelle stratégie de l'AUF
Monsieur Jean-Paul de Gaudemar présente la nouvelle stratégie de l’AUF

- L’AUF a donc plusieurs axes d’activité : formation, recherche, gouvernance. Laquelle des axes est la plus explorée par les universités francophones de Moldavie ?

Je pense qu’il y a une dimension formation qui est très importante, parce que c’est peut-être celle sur laquelle l’Agence a mis l’accent, mais on voit des évolutions intéressantes en matière de développement des capacités et en matière de recherche. Nous avons lancé un appel d’offres et j’ai rencontré hier d’ailleurs les lauréats qui sont issus de l’Université d’Etat et de l’Université Technique qui sont très centrés sur le développement des capacités en matière de recherches, c’est-à-dire comment consolider des écoles doctorales, des équipes de recherche. Donc, cela commence à se développer. La question de la gouvernance est prise dans les mains aussi par le ministère, notamment par la mise en place d’une Agence Nationale d’Assurance de la Qualité qui est une dynamique qu’on voit dans beaucoup de pays aujourd’hui. Donc, il y une passion solide pour la formation, mais on voit commencer à se développer des choses plus nouvelles liées à la recherche et à la gouvernance.

Et puis, il y a un autre volet – l’insertion professionnelle qui commence à apparaître et qui est peut-être encore embryonnaire, mais que j’aimerais bien voir se développer, parce que je pense que c’est vraiment un sujet important ici. Comment imaginer des formations nouvelles qui donnent envie et surtout la possibilité à des jeunes moldaves de rester dans leur pays, y compris pour monter des projets d’activités nouvelles, sans être obsédés par la recherche d’un diplôme le plus élevé, mais avoir toutes ces qualifications intermédiaires qui sont indispensables au développement d’un pays.

Donc, explorer ces pistes-là. Pour l’instant, cela n’a pas encore pris de traduction concrète, mais je pense que ce serait bien d’y arriver.

- Monsieur le Recteur, vous avez anticipez une de mes questions suivantes concernant l’employabilité des étudiants moldaves. Que fait une université francophone attractive pour un étudiant moldave ? Autrement dit, quel est l’intérêt pratique d’être diplômé d’une université francophone ?

Notre vision de la promotion de la francophone c’est de promouvoir la francophonie à travers les choses originales, les choses réussies, les solutions que nous trouvons à des problèmes dans les universités francophones qui peuvent par elles-mêmes faire un exemple et donner envie de rejoindre la francophonie, parce que les étudiants qui sont passés par ces filières-là auront trouvé plus facilement un emploi, seront mieux insérés.

- Nous savons que cette première visite officielle en Moldavie est pour vous l’occasion de présenter la nouvelle stratégie de l’AUF. Quels sont les points forts de cette stratégie ?

Ce que je viens de vous dire, c’est en fait un résumé de cette nouvelle stratégie

- Donc, cette stratégie ne réserve pas quelque chose de particulier à certains pays par rapport aux autres - c’est plutôt une stratégie globale.

C’est une stratégie globale à mettre en œuvre à l’échelle internationale, mais cet après-midi, le groupe de recteurs qui sont ici, avec notre Directeur Régional, M. Ketata, vont travailler sur les possibilités de mise en œuvre de cette stratégie plus particulièrement dans cette région. C’est à dire après, sur le fond de cette stratégie internationale, on peut mettre un accent particulier sur certains aspects dans certaines régions. Or, il y a des spécificités régionales.

Comme je vous le disais au début, la Moldavie (et c’est aussi vrai pour d’autres pays de la région) n’est pas sous pression démographique, le nombre d’étudiants a plutôt tendance à diminuer qu’à augmenter. C’est une particularité qui est le contraire de ce qu’on voit en Afrique, par exemple, où les universités étouffent sous le nombre d’étudiants. Or, quand on n’est pas sous la pression quantitative, on peut se concentrer sur des aspects qualitatifs. Donc, il y a des choses qui sont pertinentes ici, mais qui ne le sont pas ailleurs. L’idée est donc de partager les grandes lignes de cette stratégie, mais, selon les régions, on peut mettre l’accent sur certains aspects et cela fait partie de la liberté qui est donnée à nos équipes et aux universités elles-mêmes qui peuvent choisir les priorités locales.

- Et pour finir, quelles sont vos premières impressions de la Moldavie ?

J’ai une vision très sommaire de la Moldavie, car c’est ma première visite et je ne suis venu qu’hier soir.

Mais déjà je peux dire que les gens sont très sympathiques. C’est un pays qui est très intéressant : un petit pays qui a une histoire compliquée, mais qui se bat pour son identité (qui peut d’ailleurs être vue de multiples façons), mais qui se pose les bonnes questions. Dans le domaine que je connais, celui universitaire, le pays accepte les dimensions que je viens d’évoquer – la qualité, l’employabilité - et commence à réfléchir à la façon dont l’immigration de la jeune génération pourrait ne pas être une fatalité et comment faire les jeunes rester dans le pays. Je pense que c’est un des problèmes principaux de la Moldavie et si l’université peut aider à le résoudre, j’en serais content. Mais c’est un gros chantier, certainement.

- Merci, Monsieur le Recteur.

Interview par Nadejda Demian