Les peintres bessarabiens et l’Ecole de Paris

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Plusieurs peintres originaires de Bessarabie* ont créé dans la période entre-deux-guerres leurs œuvres hors la patrie, et ce sujet constitue un aspect à part, mais peu étudié du développement de notre culture nationale. Les études sur cette diaspora spectaculaire sont assez récentes et sont surtout axées sur les plasticiens bessarabiens qui se sont manifestés dans les milieux artistiques de Bucarest d’après-guerre. En même temps, plusieurs artistes qui se sont épanouis au- delà de l’espace roumain restent toujours dans l’ombre.

Samson Flexor. Pablo Picasso, 1971
Samson Flexor. Pablo Picasso, 1971

Faisant partie de la culture européenne, les arts plastiques de Bessarabie, à travers leurs représentants, ont servi de pont pour le rapprochement culturel avec d’autres pays. L’intérêt pour le vrai parcours historique des arts plastiques de Bessarabie dans la période entre-deux-guerres est entre autres déterminé par les interdictions imposées par le pouvoir soviétique qui les étiquetait d’« art bourgeois », « formalistes », « étrangers à la méthode du réalisme socialiste ».

Rien qu’après l’an 1990, en Moldavie ont été publiées des monographies consacrées à ce segment de temps et qui contenaient des informations sur l’art de Bessarabie d’entre-deux-guerres, mais elles ne jetaient de la lumière que sur une partie du valeureux héritage, celle que les auteurs avaient pu accéder. C’était surtout l’œuvre des peintres qui, malgré qu’ils aient fait des études européennes, ont vécu et travaillé dans cette période-là à Chişinău ou à Bucarest.

Parmi eux, Auguste Baillayre et ses disciples, le scénographe et illustrateur Theodor Kiriacoff, le graveur Gheorghe Ceglocoff, le peintre Moisei Gamburd, le graphicien Şneer Cogan et d’autres qui, après avoir étudié à Chişinău, ont poursuivi leurs études à Bucarest, en Allemagne, en France ou en Belgique.

Le fonds d’Auguste Baillayre dans les Archives Nationales de la Moldavie contient les noms d’une vingtaine de ses étudiants qui ont fait leurs études à l’étranger et sont ensuite revenus dans la patrie. Parmi eux, Olesea Hrşanovschi-Breslau (1919-1921), Joseph Bronstein (1919-1921), Natalia Bragalia (1921-1926), Elena Barlo (1920-1924) qui ont fait leurs études à Paris dans les périodes indiquées ci-dessus, Moisei Gamburd (1920-1924), Elisabeth Ivanovsky (1922-1928), Nina Jascinsky (1920-1925) qui ont fait des études à Bruxelles lors des périodes indiquées ; d’autres ont étudié à Prague (Galina Ceaşcenco, 1923-1928), à Bucarest (Irina Filatiev, I926-1932 ; Vladimir Evers,1924-1930 ; Alexandra Mihailov, 1924-1930), Yassy (Theodor Kiriakoff, 1920-1923 ; Maria Starcevschi, 1925-1933 ; Victor Rusu-Ciobanu, 1931-1935).

Jusqu’à il n’y a pas longtemps, on connaissait très peu de choses sur les artistes qui ne sont pas rentrés dans la partie après avoir fini leurs études à l’étranger. Dans les meilleurs cas, on connaissait leurs noms découverts dans la presse de l’époque, mais rien sur leur œuvre et leurs destinées…

Numa Patlagean. Le Cardinal Alfred E. Smith, 1930, bronze, granit
Numa Patlagean. Le Cardinal Alfred E. Smith, 1930, bronze, granit

Heureusement, le temps a finalement jeté de la lumière sur ces personnalités qui, en fonction du pays où elles ont travaillé, sont considérées des peintres français, allemands, belges, américains ou brésiliens. Beaucoup d’entre eux sont devenus des noms de référence dans l’art de l’Europe d’après-guerre.

Les artistes plasticiens de Bessarabie qui avaient fait des études européennes jouissaient de peu d’opportunités de se manifester dans leur patrie. Dans ces conditions, ils n’avaient que deux options - émigrer ou bien à se conformer aux exigences rigides du “réalisme socialiste” et exécuter des commandes d’Etat.

La plupart d’entre eux ont quand même préféré s’installer dans les pays européens où ils avaient fait leurs études et s’y manifester pleinement dans les arts.

Beaucoup de peintres originaires de Bessarabie ont été des participants actifs au processus artistique appelé L’Ecole de Paris, un des plus importants phénomènes culturels du XX-ième siècle qui a marqué une révolution dans les arts plastiques du point de vue des expériences artistiques et de la création de nouvelles formes du langage plastique.

Numa Patlajean et Pertz Vaxman furent les premiers représentants bessarabiens de l’Ecole de Paris (les années 1910), suivis par Isaac Antcher (1920), Zelman Otciacovsky, Lidia Luzanovsky et Olga Hrschanovskaia (1923), Gregoire Michonze et Joseph Bronstein (1924), Felix Roitman (1925), Antoine Irisse et Samson Flexor (1926), Tania Baillayre (1932), Alexandre Hinkis (1933), Elena Barlo (1932-34), Natalia Brăgalia (1928-31) et Tatiana Senchevici (1929-1932) .

Antoine Irisse. Les ciseaux, 1924
Antoine Irisse. Les ciseaux, 1924

Certains artistes bessarabiens ont préféré l’Académie Royale de Beaux-Arts d’Amsterdam, tels qu’Auguste Baillayre (1889-1902) et Nicolae Coliadici (1934-1936). Idel Ianchelevici (1928-1933) et Tatiana Nicolaidi (1932-34) ont étudié à Liège, en Belgique. Samson Flexor a étudié à Bruxelles (1922-1924) et à Paris (1924-1926). Bruxelles a été la ville d’accueil des peintres bessarabiens Elisabeth Ivanovsky (1932-1935), Afanasie Modval (1929-1933), Claudia Cobizev (1932-1935), Moisei Gamburd (1925-1929) et Nina Jascinsky (1934-1936).

Au carrefour des XIX-XX siècles, Şneer Cogan (1897-1903) et Moissey Kogan ont fait leurs études à l’Académie d’Arts de Bavière, en Allemagne et Gheorghe Ceglocoff a étudié à l’Académie de Peinture de Dresde (1926-1928). Parmi les écoles artistiques parisiennes où ont étudié nos compatriotes, notons l’Académie Julian, l’Académie La Grande Chaumière, l’Académie Ranson et l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs.

Isaac Antcher, Olga Hrschanovskaia (Olby), Lidia Luzanovsky, Antoine Irisse, Alexandre Hinkis ont choisi La Grande Chaumière, après quoi ils ont poursuivi leurs études à l’École Nationale Supérieure des Arts Decoratifs. Zelman Otciacovsky et Samson Flexor ont étudié à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (1926) et à l’Académie Ranson (1935), le dernier ayant aussi étudié à La Grande Chaumière. En 1925, Saşa Moldovan commence ses études à l’Académie Julian, après quoi il s’inscrit à La Grande Chaumière.

Certains peintres bessarabiens ont eu la remarquable chance d’avoir comme professeurs des personnalités notoires de l’art européen de la première moitié du XX-ième siècle, telles que Antoine Bourdelle et Ossip Zadkine (Lidia Luzanovsky), Aristide Maioll (Numa Patlajean), Andre Lhote (Olga Olby), Fernand Lege (Alexandre Hinkis), E. Baga et B. Chadell (Tatiana Senkevici-Bulaviţchi), Eduard Mac Avoy (Elena Barlo), Constand Mantold (Nina Jascinsky et Moisei Gamburd), Herman Teirlinck (Elisabeth Ivanovsky), Johan Caspar Herterich (Şneer Cogan), Wilhelm von Rumann (Moissey Kogan).

Selon les informations des archives des organisations socio-politiques de Chişinău, collectées dans la période 1940-1941, les époux Ana (1895) et Ivan Minocichin (1888) ont fait leurs études à l’Académie Julian de Paris. Selon la même source, Vladimir Doncev, le collègue de Lidia et d’Auguste Baillayre a lui-aussi fait ses études à Paris. Irina Barovskaia (1906) a fait des études à Bruxelles après avoir terminé l’Académie d’Arts de Bucarest et Elisabeta Aivaz (1893) - après avoir fait des études dans un atelier privé de Paris.

Un aspect à part c’est l’émigration des peintres d’origine juive qui a été largement dictée par les conditions historiques de l’époque. D’un côté, plusieurs d’entre ceux qui sont partis n’avaient pas accepté la révolution russe, d’autres ont émigré en raison de la législation discriminatoire par rapport à la population juive.

A l’autre pôle de la marginalisation et même persécution, Paris leur offrait un paradis sans antisémitisme, ni pogromes ou confrontations ethniques. Même si la Bessarabie ne faisait plus partie de la Russie tsariste après l’an 1918, la tragédie qu’avaient connue les Juifs de Chişinău en 1903 était inoubliable et peu de peintres partis au début du XX-ième se sont décidés à rentrer en Bessarabie, à quelques exceptions, comme ce fut le cas de Elisabethe Ivanowsky, par exemple, qui en venue en 1970 en Moldavie juste pour revoir ses parents et collègues.

Gregoire Michonze. Scène de Juilly. 1967
Gregoire Michonze. Scène de Juilly. 1967

A cause de l’exploration insuffisante de l’œuvre des peintres bessarabiens, leurs réalisations au sein de l’Ecole de Paris peuvent sembler modestes, comparées à celles des représentants des autres écoles nationales de l’Europe de l’Est. Mais, d’autre part, le fait qu’en France, en Belgique, aux Pays Bas ont été fondés des musées qui portent des noms de nos compatriotes constitue un indice évident de leur contribution au développement de l’art européen.

D’après un article de Tudor STAVILĂ, Docteur en études des arts (Institut du Patrimoine Culturel de l’Académie des Sciences de Moldavie) publié dans la revue scientifique AKADEMOS

* Bessarabie (en roumain - Basarabia}}}) est une région historique du sud-est de l’Europe, située entre les fleuves le Dniestr et le Prut.