Emmanuel Skoulios : « Se limiter simplement à une langue, c’est toujours limiter les échanges et la communication »

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Emmanuel Skoulios
Emmanuel Skoulios

Monsieur Emmanuel Skoulios est Directeur de l’Alliance Française de Moldavie. Il habite dans notre pays depuis 6 ans. Il a accepté notre invitation à une discussion autour de la francophonie.

Irina Palii : La Moldavie n’est pas le meilleur pays de tous les points de vue, pourtant vous l’avez choisi pour y travailler. Pourquoi vous n’avez pas opté pour un pays plus développé ?

M. Emmanuel Skoulios : Tout d’abord, je ne suis pas d’accord que la Moldavie n’est pas le meilleur pays. Du point de vue économique, ça va bien actuellement. La crise économique, elle est partout dans le monde.

Pourquoi la Moldavie ? A l’époque, en 2006, il y avait une petite ambassade et une petite Allaince Française, donc, une petite équipe. Et j’ai trouvé que c’est beaucoup plus sympathique d’arriver dans une petite équipe où on peut faire plus de choses que d’arriver dans une grande ambassade où on est cantonné dans une fonction ou dans une autre. Puis, j’ai choisi la Moldavie pour des raisons personnelles : mon épouse est Moldave (c’est peut-être la raison numéro 1) !

Ana Ulianovici : Si on fait la comparaison entre les Moldaves et les Français, y-a-t-il beaucoup de différences sous l’aspect de civilisation et de mentalité ?

M. Emmanuel Skoulios : Non, moi je n’ai pas trouvé de grandes différences. La Moldavie, c’est un peu comme la France, c’est faire le passage. Le mélange culturel est présent chez toutes les deux, c’est le peuple qui s’enrichit finalement au contact d’autres apports de civilisation. Je n’ai pas senti de différence culturelle majeure.

Mais je ne suis peut-être pas un bon exemple, parce que j’ai un père qui était Grec, une maman qui était Française de Lorraine, un père qui était orthodoxe et une maman catholique, donc déjà le mélange. Je ne sens pas véritablement de différence. Les Français qui sont venus ici, n’ont eu aucune difficulté à s’adapter. C’est vrai qu’on a la tendance à se dire « Oh, mon Dieu, où est-ce qu’on nous envoie ? ». Mais, finalement, on se rend compte qu’au bout de deux mois les gens sont parfaitement acclimatés et ont du mal à partir.

Irina Palii : Vous avez choisi notre pays pour y vivre. Toutefois, la majorité d’étudiants veulent aller à l’étranger, la destination est l’Espagne et la France. Qu’est-ce que vous croyez au sujet de ce phénomène ? Le trouvez-vous normal ?

M. Emmanuel Skoulios : L’important c’est de savoir ce qu’on doit faire de ses études et ce qu’on espère. Les gens qui partent en France, un jour reviendront ici, en apportant leurs connaissances et en développant le pays. C’est logique.

Ana Ulianovici : Mais s’ils veulent rester là-bas ?

M. Emmanuel Skoulios : C’est très bien. Aujourd’hui on voit des gens revenir par rapport à ce qui se passait il y a quelques années, quand ils avaient tendance à partir définitivement. Ce n’est pas forcément, non plus, très facile de rester en Europe, la crise économique dégringole partout. C’est plus facile à faire quelque chose de sa vie en Moldavie, en venant avec une formation acquise à l’étranger que de rester en France ou à côté, dans un pays voisin.

Ana Ulianovici : Vous avez dit que vous aimez beaucoup notre pays, le peuple, mais avez-vous trouvé des difficultés, des points faibles que nous devrions améliorer ? A votre avis, quels sont les problèmes de notre société ?

M. Emmanuel Skoulios : Je crois qu’aujourd’hui le problème principal c’est le fonctionnement de l’Etat. Les principales reformes que vous avez à faire, c’est reformer l’Etat ; parce que l’Etat est pour stabiliser la société. Aujourd’hui, votre Etat est en train de se réformer. C’est pourquoi vous avez de grosses voitures et de gros trous dans les routes. En France, on a de petites voitures et moins de trous dans les routes. Le principal problème de votre pays aujourd’hui c’est de conduire à bien ces réformes qui sont en cours, de faire tout le monde payer ses impôts, et de réduire les écarts dans la société entre les riches et les pauvres. C’est une question de rééquilibrage de la société.

Irina Palii : Nous savons que dans tout le monde l’anglais monopolise beaucoup de domaines. Qu’en croyez-vous ? Existe-t-il un avenir pour la langue française ?

M. Emmanuel Skoulios : Est-ce que c’est l’anglais qui monopolise ? Non, il y a un rééquilibrage entre l’anglais et le français. Le français était très haut et aujourd’hui il recule, vous avez raison. L’anglais ne monopolise pas forcément, il y a une sorte d’équilibre entre l’anglais et le français en Moldavie. Il y a un recul du français, le recul il est essentiellement plutôt à Chisinau que dans la province, parce que dans la province vous n’allez pas trouver beaucoup de gens qui parlent anglais ; vous allez trouver un peu plus de gens qui parlent français ou qui ont appris le français.

En plus, je considère que le français, comme l’anglais, comme le russe sont pour vous des chances. Vous avez la chance de parler plus facilement les langues que nous en France, profitez-en ! Je trouve que c’est très bien que vous parliez anglais, français, russe, cela vous ouvre une perspective, c’est l’accompagnement d’ouverture internationale de votre pays. Voilà, effectivement il faut que le français reste aussi à un certain niveau.

Ana Ulianovici : De nos jours, une plus grande influence ont les Chinois, leur influence agrandit et, si on parle de tout le monde, pas seulement de la Moldavie, c’est plus facile d’apprendre seulement l’anglais. Comme ma collègue l’a dit, il est dans tous les domaines. Malheureusement, l’influence du français et son importance diminuent.

M. Emmanuel Skoulios : La solution facile c’est de n’apprendre que l’anglais. Mais se limiter simplement à une langue, c’est toujours limiter vos échanges et votre communication.

Le français reste quand même une langue de communication importante dans le monde. Il est prévu qu’on dépasse l’anglais en 2020 ou 2030 en terme de nombre de personnes, puisqu’aujourd’hui il y a l’Afrique qui est en pleine croissance, contrairement à ce que vous pensez qu’elle est une zone peu importante sur la planète. Une grande partie de la population est francophone ; il y a aujourd’hui de plus en plus de gens qui pourront justement aller chercher les marchés en Afrique et apprennent le français, notamment aux Etats-Unis, au Canada. Je crois que le français a un avenir. On est loin d’être la dernière langue au monde, de même manière que l’espagnol est toujours la première langue parlée, contrairement à ce qu’on pense.

Ana Ulianovici : Concernant les langues mondiales, que pensez-vous de la globalisation, c’est un phénomène de plus en plus répandu.

M. Emmanuel Skoulios : Oui, c’est très bien de mettre des limites, de ne pas aller aussi vite. Je crois que ça va trop vite. Ce n’est pas très bien, au moins sur le plan économique. Aujourd’hui, c’est la crise économique et la globalisation., mais il ne faut pas oublier ses racines. De temps en temps, c’est bien de savoir d’où on vient plutôt que de se dire qu’on est citoyen du monde. C’est très bien, mais si on perd tous ses repères et ses racines, ce n’est pas forcément une bonne chose. Il faudrait équilibrer.

Ana Ulianovici : Vous connaissez notre système d’éducation ?

M. Emmanuel Skoulios : Oui, je trouve que le vôtre a quelques vertus de plus par rapport aux autres systèmes scolaires. Il y a des qualités et des défauts. En Moldavie, vous avez des choses qui sont très positives, notamment dans l’enseignement primaire et secondaire ; on vous apprend des notions fondamentales, c’est à dire à lire, à écrire et à compter avec votre tête, pas avec la calculatrice. Mais en France il y a la tendance de se dire : voilà, il y a des outils technologiques, pourquoi ne pas les utiliser ? Il y a des fondamentaux qui, à mon avis, sont mieux enseignés en Moldavie.

Dans l’enseignement supérieur c’est un peu différent, ce qui explique votre choix de faire des études en France ou ailleurs, à l’étranger. Vous êtes souvent parmi les meilleurs. Vous réussissez souvent plus facilement que les Français eux-mêmes.

Irina Palii : Qu’est-ce que devrait faire un étudiant moldave pour mieux s’intégrer dans la société française ?

M. Emmanuel Skoulios : Je n’ai jamais vu un étudiant moldave qui ne s’est pas intégré dans la société française. Globalement, il n’y a pas de difficultés à suivre. Si on parle bien français, on s’habitue vite.

Maria-Bianca Bulimaga : Le système éducationnel moldave est très différent de celui français. En France on se spécialise, on choisit son domaine ; chez nous on apprend de tout, plus généralement.

Ana Barbalat : Nous avons parlé de l’intégration des étudiants moldaves en France. Et vous, comment vous êtes-vous intégré dans la société moldave ?

M. Emmanuel Skoulios : Tout simplement ! C’est mon épouse qui m’a aidé !

Maria-Bianca Bulimaga : La France ne vous manque pas ?

M. Emmanuel Skoulios : J’y vais 3-4 fois par an, mais pas pour longtemps.

Ana Ulianovici : Quelles régions vous recomandez de visiter ?

M. Emmanuel Skoulios : Elles sont toutes belles ! Même si j’aime beaucoup la Moldavie, la France est le plus beau pays du monde, un pays où il y a de beaux paysages, la montagne, des régions froides , des régions chaudes.

Dumitru Stratanencu : J’aime la culture française, le cinéma français, la musique. C’est une des raisons pour lesquelles il faut étudier le français. Il y a un compositeur roumain qui a écrit de la musique pour les films français, c’est Victor Cozma. Quelle est l’attitude des Français envers notre culture ?

M. Emmanuel Skoulios : Je pense que pas tous les Français connaissent la culture roumaine. C’est un problème de la Moldavie qu’elle n’arrive pas à se faire connaître. Il y a des personnes qui ne connaissent pas la Moldavie.

Maria-Bianca Bulimaga : Il y a des écrivains roumains qui y sont allés : Eugen Ionescu, Emil Cioran…

M. Emmanuel Skoulios : Oui, c’est vrai, eux, ils sont connus, mais ceux qui viennent de Moldavie – non. Du coup, il y a des Français célèbres qui ont des racines moldaves.

Marin Furdui : Le mois de mars est connu par la projection du film français. Qui choisit les films ?

M. Emmanuel Skoulios : Cette année, c’est Marine Belondrade qui s’occupe du pôle culture.

Ana Ulianovici : C’est une très bonne idée, ce festival du film français. Notre professeur des mathématiques y va et il nous a conseillé d’y aller aussi.

Irina Palii : Nous avons remarqué que vous avez une bonne opinion sur notre pays. Nous vous remercions pour votre disponibilité.

M. Emmanuel Skoulios : Merci à vous !

Interview reprise dans le magazine francophone Quelques mots .

Participants à la discussion : Irina Palii, Ana Barbalat, Ana Ulianovici, Maria-Bianca Bulimaga, Marin Furdui, Dumitru Stratanencu. Photo : Ilie Ionel (tous élèves au Lycée « Spiru Haret » de Chisinau).

Le 13 août 2013