Les viticulteurs moldaves contraints de viser l’Europe

Article d’Emile Costard (Le Monde Académie, à Chisinau)

L’Union européenne a ouvert en janvier son marché sans restriction aux vins moldaves, privés de leurs débouchés traditionnels russes par un embargo. Si les gros producteurs moldaves parviennent à se plier aux normes européennes, les petits, eux, sont en grande difficulté.

Caves du domaine Purcari construites en 1827 et entièrement rénovées. © Emile Costard
Caves du domaine Purcari construites en 1827 et entièrement rénovées. © Emile Costard

« Normes exigeantes, forte concurrence, le marché de l’Union européenne ne sera pas accessible avant plusieurs années aux petits producteurs moldaves comme moi, qui risquent de mettre la clé sous la porte d’ici là » : dans son bureau au deuxième étage d’un petit immeuble de Chisinau, la capitale moldave, Alexandru Luchanov, directeur de l’entreprise viticole Et Cetera, est pessimiste.

Avec ses 43 hectares de vignes et une production de 300 000 bouteilles par an, l’exploitation Et Cetera, qui exporte d’ordinaire 40 % de sa production en Russie, est frappée de plein fouet par l’embargo russe sur les vins moldaves instauré en septembre 2013, officiellement pour des raisons sanitaires. « En fait, il s’agit d’une mesure de représailles de la part de Moscou : la Moldavie envisage de signer un accord d’association avec l’Union européenne », estime M. Luchanov, à l’instar de beaucoup de ses compatriotes. Cet embargo a déjà fait perdre plus de 20 millions d’euros aux viticulteurs moldaves.

Alexandru Luchanov fait partie des cinq petits viticulteurs moldaves encore en activité sur un marché dominé par une vingtaine de grosses exploitations. En 2006, époque où 80 % de la production du pays partait en Russie, un premier embargo, lié à un désaccord sur le statut de la Transnistrie (dont l’indépendance n’est pas reconnue par la communauté internationale), avait déjà considérablement secoué le marché du vin moldave, portant surtout préjudice aux plus petits producteurs.

« Entre 2003 et 2006, énormément d’investissements avaient été réalisés dans le secteur du vin en Moldavie, car le marché russe était très dynamique, rappelle Alexandru Luchanov. J’ai monté ma cave en 2003 en pensant que je vendrais facilement ma production en Russie : nos vins y ont une bonne réputation. Mais le premier embargo, imposé pendant deux ans, a réduit à néant tous mes efforts. Beaucoup ont dû renoncer à cette époque, seuls les grands exploitants bien implantés ont pu se relever ». Sur les 180 exploitants que comptait le pays avant 2006, ils ne sont plus qu’une soixantaine à exercer aujourd’hui. « Une vingtaine d’entre eux seulement sont solvables », estime Dumitru Munteanu, directeur de l’Office national du vin.

Les Moldaves ne consomment que 5 % de leur production totale de vin. Dans les campagnes, les particuliers cultivent souvent de la vigne pour leur propre consommation, réduisant ainsi considérablement le nombre d’acheteurs potentiels sur le marché intérieur. « Les 300 millions de litres de vin produits chaque année sont destinés principalement à l’export, explique Munteanu Dumitru. Ici, le vin est une institution qui contribue à près de 6% du PIB. »

En janvier 2014, l’Union européenne (UE) a ouvert sans restriction son marché aux viticulteurs moldaves, auxquels elle alloue des lignes de crédits à hauteur de 70 millions d’euros, afin qu’ils puissent se mettre aux normes européennes et diversifient leurs débouchés. « Ces lignes de crédits servent à moderniser les exploitations de manière à ce que les producteurs moldaves deviennent plus compétitifs », indique Alexandru Ganenco, responsable commercial en Moldavie de Bucher and Vaslin, une entreprise spécialisée dans les matériaux et les procédés de vinification. « Mais pour le moment, ces aides profitent aux grands groupes qui exportent déjà sur le marché européen », ajoute-t-il.

Costume bleu marine et lunettes de soleil noires, Victor Bostan, un œnologue moldave de 50 ans, est à la tête d’un véritable empire viticole. Propriétaire de cinq caves, M. Bostan a racheté en 2002 le domaine Purcari, un des plus anciens vignobles du pays après avoir revendu à prix d’or une exploitation viticole créée en Russie quelques années plus tôt. Avec plus de 900 employés, il prétend représenter à lui seul 20 % du marché du vin moldave.

Pour lui, l’ouverture du marché européen est une grande avancée. « Nous pouvons investir sur le long terme en ayant la garantie que les conditions d’accès au marché européen resteront les mêmes », estime-t-il. En 2006, M. Bostan a perdu plus de 10 millions d’euros à cause du premier embargo russe. Ces pertes l’ont décidé à démarcher d’autres clients. Aujourd’hui, 70 % de sa production est vendue en Europe et à travers le monde. « République Tchèque, Roumanie, Hongrie, Pologne, Chine : j’ai décidé de me tourner vers d’autres marchés dès 2006. Avant, 90 % de ma production partait en Russie », dit-il.

Victor Bostan pense surtout que la Moldavie doit mieux faire connaître la qualité de ses vins. Dans la grande cave de son château, il joint le geste à la parole en s’emparant d’une bouteille millésimée 1984. « La reine d’Angleterre adore le Purcari », assure-t-il.

Source : http://mondeacinter.blog.lemonde.fr/2014/06/05/les-viticulteurs-moldaves-contraints-de-viser-leurope/