Une traversée de Bălceana, le premier foyer de COVID-19 de Moldavie

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Le village moldave de Bălceana est en quarantaine depuis le 16 mars, après le décès d’une villageoise. La femme souffrait de plusieurs maladies, mais le coronavirus semble avoir agi en catalyseur de sa mort.

Une équipe de journalistes se sont rendus à Bălceana pour voir comment vit en quarantaine la première localité moldave isolée à cause de la pandémie.

A l’entrée dans le village, une patrouille de police veille à ce que personne n’y entre et n’en sorte. A la station du bus, sur une table, il y a des solutions désinfectantes et des lingettes antiseptiques.

Toutes les sorties du village sont bloquées, y compris sur les routes secondaires où des tranchées ont été creusées. Cependant, certains isolats s’aventurent à aller dans les villages voisins, à la discothèque, par exemple, mais les policiers les attrapent, les réprimandent et les renvoient chez eux. A part les équipes de police qui patrouillent aux alentours du village, une patrouille mobile traverse les rues du village plusieurs fois par jour pour alerter les citoyens sur le danger du COVID-19, mais aussi sur les mesures de protection contre le nouveau virus.

Des amendes sont appliquées à ceux qui n’obéissent pas aux règles de confinement, comme ce fut le cas d’une femme de Bălceana qui est allée visiter son frère qui vit dans le village voisin de Bujor.

Le maire a demandé le report des élections le 15 mars

Selon le maire de Bălceana, Iurie Pasat, à peu près 1400 personnes sont en quarantaine. Sachant que la vitesse de propagation du virus est très rapide, le maire a proposé que tous les habitants du village soient soumis aux tests, mais cette mesure n’a pas pu être entreprise vu le nombre limité de tests disponibles. Le maire a également opté pour le report des législatives du 15 mars dans sa localité, mais les autorités centrales n’ont pas accepté sa proposition, tout en recommandant des mesures plus intenses d’hygiène. Le lendemain de l’élection, un régime de quarantaine a cependant été imposé dans le village…

La position du maire a été partagée par les villageois. « Il a fallu reporter l’élection. Moi, j’ai été responsable du bureau de vote. Le bureau était composé de femmes et j’ai eu de la peine à les convaincre de venir et organiser le scrutin, parce les autorités nous l’ont demandé, quoique toute la communauté de Bălceana souhaitait le report des élections », dit Tamara, habitante du village.

Une localité paralysée

Tous les magasins de produits alimentaires sont ouverts, mais les fournisseurs n’ont pas accès dans le village – c’est à l’entrée dans le village qu’ils transmettent les produits aux propriétaires de magasins.

Les habitants du village sont libres d’aller au magasin pendant la journée, d’aller dans les champs pour les travaux agricoles de printemps, mais ce n’est pas permis de se promener dans le village, ni de faire des visites ou quitter le village.

Le médecin du village s’est infecté lui-aussi à COVID-19 et se trouve dans un hôpital. Dans cette situation, un médecin du village voisin de Cărpineni fait la navette tous les jours pour consulter les gens pendant deux heures, dans la matinée.

La localité étant paralysée, l’atmosphère sombre est dominée par des aboiements pénétrants de chiens qui donnent l’impression que les animaux sont devenus les maîtres du village.

… Trois hommes appuyés contre le mur d’une maison vétuste. Un d’entre eux raconte comment il fait face à la situation : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? On besogne chez soi  ». On n’ose pas sortir, car on craint les amendes.

Deux époux : lui, Alexandru, un ancien militaire retraité, elle, Tamara, travaille à la mairie. Ils n’ont pas quitté leur cour depuis le début du confinement et sont prêts à rester confinés autant qu’il le faudra. Ils ne craignent pas le virus, car ils ne sortent pas et se lavent les mains toute la journée, une routine trop assumée, devenue presqu’un tic nerveux. Ils ont des provisions pour environ un mois. « A la campagne, on a toujours des réserves », se vante Tamara. En plus, raconte-elle, des gens de bonne volonté, amis du maire, ont apporté des denrées de première nécessité pour ceux qui sont dans le besoin.

Sauce d’ail et vin chaud

Gheorghe, un villageois à la voix forte et ferme, considère que « le virus numéro 19 est plus terrible qu’une guerre ! ». Il désinfecte sa petite maison, en pulvérisant de l’eau de vie faite maison.

Craint-il le coronavirus ? « Je n’en ai pas peur, j’ai surmonté beaucoup de difficultés dans ma vie ! J’ai ce petit flacon et je fais de la désinfection.  »

En plus, il a sa propre recette pour faire la prophylaxie : „De la sauce d’ail, avec beaucoup d’ail et de l’oignon, et aussi du vin chaud avec du poivre noir. Le matin, on se lave les mains et le visage avec de la gnole”, raconte Gheorghe.

Il passe son temps en besognant dans sa petite cour et dans le jardin ou en lisant. Parmi d’autres choses qu’on voit sur sa table, une brochure informative sur le COVID-19, ce qui confirme que le virus est dans la tête de tous.

Plus loin, un autre villageois est en train de construire une serre. Le virus ne l’alarme pas du tout, il semble assez relaxé, comme si la mort était loin, très loin de lui, de son village, de sa région. Il ne craint pas le virus, car, dit-il, le virus existe depuis longtemps, maintenant ce n’est que de la panique insensée. Il fait son travail comme s’il n’y avait rien d’autre dans ce monde. Pour lui, ce qui compte c’est le printemps qui est arrivé et qu’il faut planter ses légumes – ils ne peuvent pas attendre.

Une quarantaine qui a commencé avant la pandémie

Dans le magasin, un bonhomme vient de vider un verre. La vendeuse porte un masque de protection, elle a l’air un peu effrayée. Les rayons sont pleins de produits de toute sorte, sauf du désinfectant.

Un homme entre dans le magasin. Un peu éméché, il se sent très bien dans ce confinement, rien ne le déprime. A-t-il peur du coronavirus ? La réponse est prompte : „Pas du tout !”. Il a sa propre recette pour la désinfection et la prophylaxie : « Tu bois cent grammes de gnole et tu manges ce que tu trouves. De l’ail – autant que tu peux, parce qu’il chasse les maladies et fortifie le corps !  »

Cet homme mène une vie solitaire : son épouse l’a quitté il y a 14 ans pour un Italien. Ses quatre enfants habitent en Italie, eux-aussi. En fait, son confinement a commencé beaucoup avant l’apparition du virus qui alarme toute la planète. Il s’est auto-confiné dans sa maison déserte, désinfectant son âme et corps avec de l’eau de vie…

Le long du village, beaucoup de maisons atteintes par un autre « virus », celui de la pauvreté et de la migration, un virus qui a fait les gens quitter leurs maisons pour se lancer à la recherche du pain quotidien.

… A la sortie du village, on retrouve le poste de police, la table avec du désinfectant où l’on voit aussi un tas de boîtes à œufs qu’un fermier a apportés pour les villageois dans le besoin.

D’après un article de Vadim Vasiliu et Vadim Ungureanu publié sur https://deschide.md/ro/stiri/special/63293/REPORTAJ-din-carantin%C4%83--B%C4%83lceana-primul-focar-COVID--19-din-R-Moldova.htm

Le 29 mars 2020