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La pressante question des réfugiés ukrainiens en Moldavie

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La tragédie de la guerre en Ukraine a une portée continentale qui ne peut pas épargner un pays limitrophe comme la Moldavie. Même si cette dernière n’est pas partie prenante au conflit sur un plan militaire, en dépit d’une certaine anxiété locale due à la présence de l’armée russe en Transnistrie, elle est en revanche d’ores et déjà très impliquée dans la gestion humanitaire de la crise.

Auteur : Florent Parmentier Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant à Sciences Po. Chercheur-associé au Centre HEC Paris de Géopolitique, Sciences Po

La Moldavie, pays traditionnel d’émigration, est devenue un élément essentiel de la gestion des flux de réfugiés ukrainiens à l’échelle européenne, ce qui ne va pas sans créer des difficultés.

La Moldavie, un pays d’émigration

Plusieurs études ont été consacrées à l’émigration des Moldaves, notamment sous la direction de Valeriu Mosneaga de l’Université d’État de Moldavie. Dans ce pays, l’émigration est, de fait, une donnée ancienne.

Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si l’écrivain britannique Israel Zangwill, théoricien du sionisme, a fait en 1908 de la famille Quixano les protagonistes de sa pièce The Melting Pot (expression qui a depuis fait florès). En effet, c’est bien de la capitale moldave Chisinau (Kichinev en russe) que cette famille est originaire, avant de partir rejoindre les États-Unis. La Moldavie a abrité par le passé une forte communauté juive, qui représentait un peu moins de la moitié de la population de Chisinau d’après le recensement de 1897, mais aussi de nombreux shtetels, ces villages à population juive.

Cette population a massivement migré à plusieurs époques. Les pogroms de Kichinev de 1903 (49 morts et environ 500 blessés) et celui de 1905 (19 morts et 56 blessés) ont poussé de nombreuses familles à partir. La révolution de 1917 également.

C’est à cette époque par exemple, parmi d’autres, que la famille de Robert Badinter quitte la Bessarabie, comme l’ancien ministre de la Justice l’explique dans son livre Idiss, où il rend hommage à sa grand-mère. L’émigration juive s’est poursuivie ensuite sous l’Union soviétique, notamment à partir des années 1960, vers les États-Unis et Israël.

Si d’autres populations que les Juifs sont également parties avant 1991 (notamment les Allemands, présents du XIXe siècle jusqu’en 1944, quand, face à l’avancée des troupes soviétiques qui les auraient sans doute considérés comme des traîtres, ils ont massivement quitté la région pour rejoindre l’Allemagne), l’indépendance voit de nouvelles populations émigrer. Ainsi, dans la première moitié de 1992, la guerre en Transnistrie contraint l’Ukraine à accueillir ses premiers réfugiés.

Les crises économiques successives que la Moldavie a connues depuis l’indépendance, entre transformations structurelles et chocs externes, ont contribué à refaire du pays une terre d’émigration. Aux destinations traditionnelles (Russie, Ukraine) s’en ajoutent de nouvelles comme l’Italie, la Grèce, le Portugal ou encore Chypre. L’auteur moldave russophone Vladimir Lortchenkov fait, par exemple, de l’Italie la Terre promise du village de Larga dans son ouvrage à l’humour caustique Des mille et une façons de quitter la Moldavie. L’émigration est donc autant une réalité sociale qu’un objet de fiction dans la Moldavie actuelle.

De fait, l’émigration a pris un caractère réellement massif : la population est passée en une trentaine d’années de 4,3 à environ 2,8 millions d’habitants. Sur le plan économique, les transferts de fonds représentaient jusqu’à 38 % du PIB en 2008, pour descendre à environ un quart du PIB ces dernières années, ce qui fait de la Moldavie l’un des pays les plus dépendants au monde de cette manne économique.

La Moldavie connaît encore aujourd’hui près de 35 000 départs par an, réduisant d’autant la taille de son marché du travail. Pour autant, on peut observer que l’intérêt du monde politique pour la diaspora a longtemps été relativement limité, même si elle a eu un rôle important lors de la dernière élection présidentielle, en novembre 2020, le vote des émigrés ayant eu un poids déterminant dans la victoire de Maïa Sandu, l’actuelle présidente pro-européenne.

La République de Moldavie a toutefois tardé à développer des institutions politiques propres à favoriser le développement du pays et un lien durable avec sa diaspora. Dans le dialogue avec l’Union européenne, notamment dans le cadre de la Politique européenne de voisinage et dans celui du Partenariat oriental, la question migratoire a longtemps été considérée plutôt sous le prisme des enjeux sécuritaires que de développement.

Un afflux de réfugiés sans précédent

La gestion des flux de réfugiés de la guerre en Ukraine est devenue pour la Moldavie une question d’importance vitale, mettant au défi la capacité d’accueil du pays. Elle se retrouve, toutes proportions gardées, dans une position similaire à celle du Liban, pays en première ligne lors de la guerre civile syrienne, qui a dû faire face à un afflux massif de réfugiés (1,5 million de réfugiés pour une population d’environ 5 millions de personnes).

En effet, au matin du 6 mars, selon le ministre des Affaires étrangères, Nicu Popescu, ce sont plus de 200 000 réfugiés qui sont passés par la Moldavie, et près de 96 000 qui ont été accueillis. De fait, la proportion de réfugiés pour 100 000 habitants est la plus élevée d’Europe, deux fois supérieure à celle de la Pologne et approchant de l’équivalent de 4 % de la population totale. O,r la Moldavie ne bénéficie pas d’une économie aussi solide que la Pologne, la Slovaquie ou la Hongrie, les principaux autres pays d’accueil ; à titre d’exemple, son PIB nominal par tête est le quart de celui de la Pologne.

Les personnes accueillies par la Moldavie présentent un certain nombre de caractéristiques. On retrouve pour l’essentiel des Ukrainiens du Sud, en majorité des femmes avec des enfants jeunes, les hommes de 18 à 60 ans étant réquisitionnés pour le combat. Il faut noter que la Moldavie a également accepté sans restriction les ressortissants de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui séjournaient en Ukraine.

La pression est donc forte sur la Moldavie, même si l’on peut faire l’hypothèse qu’il s’agit, pour la plupart des réfugiés, d’une localisation temporaire avant un départ vers l’un des États membres de l’UE. En effet, Chisinau n’a reçu pour le moment qu’environ 2 000 demandes d’asile, ce qui reste limité. Bon nombre des Ukrainiens les plus qualifiés ont déjà quitté son territoire pour rejoindre les pays de l’UE, d’autant que la Directive sur la protection temporaire de 2001 prévoit de faciliter l’obtention d’un permis de travail. Pour les autres en revanche, rester en Moldavie est une option sérieuse, même si elle n’est peut-être que temporaire.

Si la présence d’un grand nombre de réfugiés ne va pas sans engendrer des difficultés, la Moldavie fait au mieux pour remplir ses obligations à leur égard. Le président du Parlement moldave, Igor Grosu, souligne par exemple que des procédures simplifiées ont été mises en place pour les Ukrainiens, rendant possible l’ouverture des comptes en banque, la scolarisation des enfants localement, ainsi que l’accès à la santé. Les autorités moldaves essaient également d’y voir une opportunité : les réfugiés ukrainiens pourraient répondre aux besoins du marché du travail moldave dans divers secteurs comme les technologies, l’industrie automobile ou la construction.

Les besoins urgents de la Moldavie

On peut certes se réjouir, pour la Moldavie, du fait que l’UE a commencé l’examen de sa candidature, mais ce n’est pas une réponse à la crise immédiate.

Cette situation de pays d’accueil est nouvelle pour la Moldavie, saisie par l’ampleur de la crise, et lui a valu de recevoir en quelques jours les visites du ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean‑Yves Le Drian, du Commissaire européen à l’aide humanitaire et aux situations de crise, Janez Lenarcic, ainsi que du secrétaire d’État, Anthony Blinken.

Selon le chercheur Stanislav Secreriu, les besoins de la Moldavie se situent dorénavant à trois niveaux : La Moldavie a besoin de fonds, au-delà de l’assistance humanitaire. La Moldavie manquant de ressources humaines, Frontex pourrait fournir une aide bienvenue afin de gérer cette situation d’urgence. Enfin, il convient de faciliter le transfert des migrants de la Moldavie vers d’autres pays européens, afin de répartir l’effort.

On ne saurait trop que recommander de soutenir la Moldavie maintenant, alors que les flux de réfugiés risquent de continuer dans les prochains jours, voire les prochaines semaines.

Source : https://theconversation.com/la-pressante-question-des-refugies-ukrainiens-en-moldavie-178793

Le 12 mars 2022

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