Mihai Poiată : « Toute l’histoire de l’art soviétique était en fait l’histoire de l’asservissement ou de l’usage abusif des arts au service de l’idéologie communiste »

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Radio Europe Libre Moldavie a organisé des débats sur la « Musique - entre protestation et conformisme ». Voici un aperçu des réflexions de Mihai Poiată, un des participants à ces débats, sur l’art comme résistance et la résistance à travers l’art.

Mihai Poiată est scénariste, cinéaste, écrivain, journaliste et pédagogue. Il a été rédacteur musical à la Radio Nationale de Moldavie, après quoi il a détenu plusieurs fonctions dans le domaine de la culture, ce qui le fait un très bon connaisseur de ce domaine. Mihai Poiată est l’auteur de plusieurs films documentaires à portée culturelle et d’une monographie consacrée à la célèbre troupe « Noroc ».

Quelle musique écoutait-on à l’époque soviétique ?

Chaque décennie avait ses propres tendances musicales. En plus, tous n’écoutaient pas la même musique. Même parmi les jeunes, il y en avait qui écoutaient de la musique différente, c’étaient surtout les enfants dont les parents - des chefs - voyageaient à l’étranger. Ils pouvaient se permettre d’écouter de la musique étrangère de qualité, tandis que les jeunes qui faisaient partie de la classe ouvrière, eux, ils n’avaient pas les moyens de s’acheter un bon appareil de radio pour capter des postes étrangers et écouter de la musique de l’Occident. Ils ne pouvaient non plus se permettre d’acheter un disque venant clandestinement d’Odessa, car il coûtait 100 roubles - le salaire mensuel d’un ingénieur soviétique. Par conséquent, ils n’avaient pas de choix – il ne leur restait que la musique diffusée par les radios de Moscou, Chisinau ou Iassy/Bucarest.

Comment avez-vous découvert la musique de l’Occident, tellement mal vue par les dirigeants soviétiques ?

La musique est entrée dans ma vie en 1972, lorsque j’ai commencé à travailler dans une rédaction musicale. A cette époque-là, les chefs de cette radio-là ont eu l’idée d’ouvrir une chaine musicale-littéraire-informative afin d’attirer les jeunes qui écoutaient les postes roumains de radio. Puis, j’ai découvert dans les tiroirs de mes collègues de la musique ainsi-dite « non-officielle », qui n’était pas enregistrée dans les collections de la radio. Parmi ces enregistrements, j’ai trouvé de la musique de Beatles, de Wings, de Paul McCartney. Ce fut pour la première fois que j’ai eu l’occasion de ressentir ce genre de musique de qualité. Ce fut assez surprenant pour moi, car on nous disait que la musique occidentale de seconde main.

Comment les Soviétiques percevaient-ils le rock et le jazz ?

On connaissait le jazz en URSS dès les années 1920, mais après la guerre il était plutôt désapprouvé. Le Comité central a adopté plusieurs décisions drastiques et l’a même interdit. En plus, ils ont inventé un slogan : « Qui écoute du jazz aujourd’hui trahira son pays demain ». Cela voulait dire que les amateurs du jazz étaient des traîtres potentiels et c’était un terrible suspicion. C’était pareil pour le rock. Or, cela allait de pair avec un style vestimentaire différent et un mode de vie différent, ce qui effrayait les dirigeants soviétiques.

Avoir de la sympathie pour la culture occidentale ou pour d’autres choses qui en découlaient était un grand risque. À l’époque de Khrouchtchev, la pression s’est quelque peu atténuée, mais à l’époque de Brejnev, les soi-disant dissidents, ceux qui désapprouvaient la politique officielle, étaient mis dans des maisons de fous et soumis à des traitements dont le but était d’en faire des « légumes », c’est-à-dire de détruire leur santé et personnalité.

Toutefois, au fil du temps, les Soviétiques ont réalisé que la vague de musique rock ne pouvait plus être stoppée et ont fait recours à un truc - le Komsomol a lancé l’initiative de stimuler les groupes de musique rock. En fait, la composition de ces groupes était comme celle des Beatles, mais leur répertoire devait être approuvé par un comité national et il était pratiquement constitué d’une sorte de chansons de marche accompagnés de guitares électriques. De nombreux groupes sont apparus – ils chantaient des chansons assez primitives, mais qui étaient entendus dans toutes les discothèques à l’époque.

Comment les membres du groupe « Noroc » ont-ils pu tromper les dirigeants soviétiques ?

L’histoire de « Noroc » est complexe - leur grande astuce était qu’ils osaient chanter aux concerts des chansons hors le répertoire officiellement approuvé par le fameux « conseil artistique ». Le public était ravi et « Noroc » était perçu comme un groupe étranger. Leurs concerts étaient une folie – on brisait des chaises, on brûlait des journaux, les filles demandaient qu’on écrive des autographes sur leur poitrine nue.

Finalement, les dirigeants soviétiques ont pu voir, à un concert de Chișinău, comment les fans se comportaient et le 10 septembre 1970, le groupe « Noroc » a été banni et dissous.

La musique a-t-elle été utilisée pour la propagande soviétique ?

En URSS, tout, mais absolument tout, était utilisé à des fins de propagande. Quand un chanteur se faisait prendre en photo, il fallait qu’on voie derrière lui le buste ou une photo de Lénine. Dans chaque village, il devait y avoir une rue qui portait le nom de Lénine. Aucun recueil de vers ne pouvait pas paraître s’il ne commençait pas par un poème consacré à Lénine.

La musique était, elle-aussi, un outil de propagande. Tous les répertoires étaient approuvés par des conseils artistiques qui examinaient minutieusement le texte, la musique, faisaient attention à ce que les musiciens n’aient pas les cheveux longs et qu’ils ne fassent pas plus de mouvements que permis.

En fait, toute l’histoire de l’art soviétique fut l’histoire de l’asservissement ou de l’usage abusif des arts au service de l’idéologie communiste.

D’après un article publié sur : https://www.moldova.org/interviu-cu-mihai-poiata-in-urss-totul-dar-absolut-totul-era-folosit-pentru-propaganda/

Le 19 octobre 2020