Maria Drăgan, une grande chanteuse au destin brisé

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A la fin des années 60 - début des années 70, les grandes scènes de la musique folklorique de Moldavie étaient dominées par une « belle paysanne, sans coiffure, ni manucure », surnommée « Edith Piaf de Moldavie ».

Elle a été ovationnée dans des salles bondées, a donné de nouvelles couleurs à la musique roumaine et a inspiré les gens par son courage et son talent, mais elle a été détruite par l’indifférence et l’envie de certains collègues - ce fut la destinée de la chanteuse moldave de musique folklorique, Maria Drăgan.

« Elle a été comme un diamant qu’on négocie, on achète et qu’on perd … Nous sommes chanceux de pouvoir la retrouver au moins dans nos souvenirs », écrivait le journaliste Gheorghe Budeanu qui a consacré à Maria Drăgan un recueil de souvenirs et d’interviews.

Maria Drăgan, la promotrice du vrai folklore musical

Maria Drăgan est née le 23 août 1947 dans le village moldave de Bălăureşti, étant la benjamine dans la famille à six enfants d’Anastas et d’Alexandra Drăgan, connus comme de bons artisans du bois. Très jeune, Maria a commencé à travailler dans une équipe d’agriculteurs et à cette époque-là déjà elle se distinguait des autres : elle écrivait des poésies, elle aimait peindre et chanter. Un jour, elle a décidé de changer de vie et de partir pour Chisinau. Elle avait l’intention de s’inscrire à une école de peinture, mais elle a fini par devenir élève à une école de musique.

En 1966, la Philharmonie nationale a annoncé la création d’un orchestre de musique folklorique. Maria, qui avait 19 ans à l’époque, a décidé de tenter sa chance. C’est ainsi qu’elle est devenue soliste de l’orchestre « Mugurel » dirigé par Valeriu Negruzzi.

La jeune chanteuse avait dans son répertoire plus de 500 chansons folkloriques cueillies dans son village natal, à Bălăureşti - des romances, des doinas (complaintes), des chants funèbres, mais aussi des chansons reprises du répertoire des grandes chanteuses roumaines Maria Tănase et Ioana Radu.

D’ailleurs, quand elle était élève, pour participer à un concours des chanteurs amateurs, elle a fait un choix très surprenant : elle a « fouetté » les oreilles des membres du jury par une chanson diffusée sur Radio Roumanie. Or, à une époque quand on pouvait entendre de la musique roumaine uniquement aux postes de radios captés secrètement ou sur des disques achetés ailleurs qu’à Chișinău, chanter des chansons roumaines authentiques était un acte de grande sincérité et de courage.

Dans une période quand on promouvait intensément un folklore stylisé, avec des influences idéologiques, soumis aux efforts d’épuration des éléments roumains en faveur de ceux « purement » moldaves, Maria Drăgan s’acharnait à promouvoir le vrai folklore musical.

« Maria était la chanson et la chanson était Maria »

Le remarquable musicien Nicolae Botgros raconte que parfois les musiciens, en plein concert, lâchaient les instruments, abasourdis par la voix merveilleuse de Maria Drăgan, « avec un large diapason, un riche timbre, plein de couleur– un diamant de la plus haute qualité ». « Tout le monde adorait Maria Drăgan. A écouter sa voix, les cheveux se dressaient, les spectateurs étaient comme pétrifiés. Nous, les musiciens, nous perdions le contrôle des instruments à entendre cette voix inexplicablement profonde. Il arrivait que nous cessions de l’accompagner et elle chantait sans accompagnement. Maria était la chanson et la chanson était Maria  ».

« Elle a été une grande artiste au triste destin. Je pense qu’elle aurait eu un autre destin, si elle avait été née dans un autre pays et à une autre époque », disait Ion Busuioc, un bon ami de la chanteuse.

« Les talents ont toujours été fouettés »

Maria Drăgan s’est perdue dans la réalité qui était trop dure pour elle. Elle ne comprenait pas la cruauté des gens et leur envie. « J’ai chanté pour tout notre peuple, j’ai parcouru tout le pays, j’ai vu des gens applaudir avec une joie que seule la vraie chanson peut expliquer. J’étais naïve alors et je pensais que tous étaient comme des petits pains chauds. Oh … Maintenant, je me rends compte que je chantais trop bien pour ne pas me faire d’ennemis à cause de leur envie  », reconnaissait Maria Drăgan dans sa dernière interview.

« Les talents ont toujours été fouettés, ridiculisés et blessés à cause de l’envie. Maria était très talentueuse. Quand elle ouvrait la bouche, ce n’était pas sa voix qui résonnait, mais son âme  », se souvient Ion Paulencu, soliste de l’Opéra Nationale.

Après la dissolution de l’orchestre « Mugurel », Maria a fait des efforts pour retrouver sa place dans la musique, mais, peu à peu, la lumière s’est éteinte dans son for intérieur. Après sept belles, mais difficiles années, pleines de concerts, quand on l’attendait partout avec le cœur ouvert, Maria a soudainement disparu de la vie publique, détruite par les vicissitudes d’un régime infecte qui ne tolérait pas les chansons roumaines et les gens talentueux.

Elle a dû rentrer dans son village, épuisée, déçue et malade. Ainsi, la chanteuse qui faisaient des salles pleines de spectateurs « bouillir » d’applaudissements, s’est faite employer comme gardienne à l’école du village et pleurait souvent près d’un étang lorsqu’elle entendait sa voix à la radio.

Le 27 octobre 2020