Corina Cojocaru : « Vous n’imaginez pas combien d’intellectuels moldaves vivent maintenant en France ! »

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Corina Cojocaru est diplômée de la Faculté de Journalisme et sciences de la communication de l’Université d’Etat de Moldavie. Elle a commencé une belle carrière en tant que journaliste en Moldavie – elle a écrit pour un magazine, a été reporter radio et présentatrice d’émissions TV – toutefois, en 2017, elle a décidé d’émigrer en France pour rejoindre son mari qui travaillait dans ce pays depuis deux ans.

Interview avec Corina Cojocaru, journaliste moldave établie à Paris .

Chère Corina, on dit - « voir Paris et mourir ». Quelle ont été tes premières impressions de cette ville ?

Une belle ville, sans doute, mais je l’ai déjà dit : Paris n’est pas la ville que nous présentent les manuels scolaires de français ! Si l’on fait abstraction des milliers de touristes qui se pullulent et l’on se concentre sur les monuments, rues ou bâtiments, alors tout est vraiment très beau ! Les ruelles étroites et pavées sont magnifiques. Les boutiques des petits commerçants fascinent également, surtout les boulangeries avec leurs croissants, pain au chocolat ou baguettes croustillantes !

D’autre part, Paris est une ville habitée par des gens différents. Il y des gens qui jettent des ordures partout et il y en a d’autres qui doivent nettoyer ! A Paris, il y a beaucoup d’émigrants de toutes les nationalités. J’admire surtout les dames âgées, Françaises de souche, maigres, les cheveux bien rangés, coquettes, se promenant les soirs dans les parcs, toujours souriantes.

Comment s’est passée ton adaptation à la France ?

Au début, je craignais surtout pour ma fille, je ne savais pas comment elle allait s’adapter, mais ses professeurs se sont avérés extraordinaires.

Les papiers c’est le plus gros problème des Français. Je ne pensais pas qu’il y avait un endroit dans le monde avec une bureaucratie plus grande qu’en Moldavie, mais voilà que cela existe !

Sinon, je n’avais pas beaucoup d’attentes. Je savais qu’il faut travailler pour obtenir quelque chose, surtout dans un pays étranger. La plupart des migrants travaillent le samedi et, si cela était possible, certains auraient travaillé le dimanche aussi. C’est un bonheur d’être légalement employé, cela ouvre tous les chemins et des droits sociaux.

Etre mère en France, surtout quand on est émigrante, est-ce différent par rapport à la Moldavie ?

Les allocations pour enfants sont plus importantes (si l’on arrive à les obtenir). Ici, les enfants ne sont pas du tout stressés à l’école, respectivement, les parents non plus. Tout au début, je ne comprenais pas pourquoi ma fille avait si peu de devoirs, mais l’enseignante m’a expliqué qu’il fallait aller doucement. Et elle avait raison. À l’école, on n’a des cours que quatre jours par semaine, le mercredi étant réservé aux activités extrascolaires.

Ici, les mères doivent rentrer au travail quand le bébé n’a que quatre mois, sinon l’employeur a le droit de les licencier, ce qui me semble exagéré.

Les médecins ne demandent pas de faire des dizaines de tests pour le bébé, du massage ou différentes thérapies, souvent inutiles.

Est-ce que le travail de journaliste ne te manque pas ?

Je collabore avec une publication roumaine en ligne, donc je ne suis pas totalement sans travail. Je suis persuadée qu’une meilleure opportunité apparaîtra au bon moment. Maintenant, je dois améliorer mon français. La France offre à quiconque le souhaite des possibilités colossales de requalification. On peut suivre des cours d’un an ou deux ou de quelques mois dans différents domaines. Pour vous donner un exemple, un voisine, ancienne enseignante, étudie maintenant les soins dentaires et travaille parallèlement dans un cabinet de dentiste.

Rencontrez-vous souvent des ressortissants moldaves ? A quel point la diaspora est-elle unie ? Quelles sont les préoccupations des Moldaves installés en France ?

Vous n’imaginez pas combien d’intellectuels moldaves vivent maintenant en France ! J’essaye de ne pas manquer les lancements de livres de nos compatriotes à Paris qui sont très différents des lancements qu’on fait en Moldavie. On parle de tout dans un entourage très amical. Même si, avec certains, on se voit pour la première fois, on n’a pas de la peine à se parler, vu qu’on a la même langue, on vient du même pays et on est confronté aux mêmes problèmes, en tant qu’immigrants.

On suit de près ce qui se passe en Moldavie et on souffre quand on lit quelque chose de négatif dans la presse et, par contre, on se réjouit quand on a de bonnes nouvelles de Moldavie.

D’ailleurs, nous sommes tellement nombreux ici ! Des hommes forts et courageux, des femmes belles et intelligentes, des jeunes qui auraient constitué une force dans notre pays…

D’autre part, nos enfants parlent un roumain mêlé avec des anglicismes et des francissismes. Ceux qui sont nés ici, à l’étranger, ne parlent notre langue que quand c’est vraiment nécessaire.

Revenez-vous souvent en Moldavie ? Quels changements avez-vous remarqué ? Cela vous réjouit ou vous afflige ?

Au début, je venais plus souvent, une fois tous les trois mois, mais depuis que le bébé est né, je ne suis plus allée en Moldavie. Cela fait plus d’un an. La dernière fois c’était au mois de mars, quand la neige fondait et laissait voir les nids de poule dans l’asphalte.

Un matin, j’ai fait un rêve comme si je voulais fort voir ma mère et, entre le rêve et la réalité, je me suis dit que 200 km n’est pas grand-chose et que j’irais lui rendre visite le matin ! Quand je me suis réveillée, je me suis rendu compte que j’étais à plus de 2 000 kilomètres de ma mère, que ma fille devait aller à l’école et j’ai été tellement déçue de ne pas pouvoir voir ma mère ce jour-là ! Nous nous parlons sur Skype…

En principe, je suis très positive et je ne vois que de belles choses. Mais cela me fait mal d’entendre des amis me dire : reste là où tu es, car ici, en Moldavie, c’est encore pire qu’avant.

Quel est ton avis sur l’avenir de la Moldavie : y a-t-il des chances que ceux qui sont partis reviennent, investissent et fassent le système renaître ?

Nous investissons dans le pays, en remboursant un crédit à un énorme taux d’intérêt pour l’appartement acheté. Des amis m’avaient parlé, il y a trois ans, de leur l’intention de rentrer en Moldavie, mais voilà qu’hier, ils m’ont dit qu’ils avaient acheté un appartement dans la banlieue de Paris et qu’ils allaient vendre leurs propriétés de Moldavie. Malheureusement, c’est la tendance. Les Moldaves, ils ont de grandes capacités, mais la corruption les empêche souvent de réaliser leurs idées. Certains luttent et gagnent, mais la plupart sont déçus et s’en vont.

Que suggéreriez-vous à nos concitoyens qui arrivent à Paris ?

Visiter avant tout des gens d’ici qu’ils connaissent. Si j’entends que des Moldaves viennent dans la région, je les invite chez moi. J’aime les faire découvrir la ville et suivre leurs réactions.

Paris est vraiment très différente de ce que nous avons chez nous. L’histoire la plus récente et la plus excitante est celle d’une amie, enseignante de français, qui a pleuré quand elle s’est vue au pied de la tour Eiffel.

J’aime les villages de France. J’aime aussi la banlieue parisienne – elle est magnifique : propre et paisible. Toutefois, j’attends les vacances pour rentrer en Moldavie !

D’après une interview réalisée par Svetlana Corobceanu, publiée sur http://www.jc.md/ma-doare-cand-aud-stai-acolo-ca-aici-e-mai-rau-decat-ai-lasat/

Le 11 septembre 2019