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Une « expédition de la mémoire » en Bouriatie-Mongolie

Il peut sembler incroyable qu’on souhaite visiter des endroits liés au passé sinistre, mais Mihai Brădescu a visité les endroits où ses parents et grands-parents avaient été déportés en juillet 1949, ce qui l’a inspiré à écrire le livre intitulé « Sub aripi de înger » (« Sous des ailes d’ange »).

Mihai Brădescu est ancien chef du bureau d’Interpol à Chisinau, retraité du ministère moldave de l’Intérieur. Il est né à Zun-Hurai, en 1955, fait confirmé par une sorte d’attestation rédigée et signée par l’officier responsable du « régime » (le « régime » était une institution en charge de surveiller les déportés ou les exilés dans une localité précise), confirmant le droit de Brădescu Boris, mari, Brădescu Olga, épouse et Brădescu Mihail, « плод депортации » (« fruit de la déportation »), de rentrer en Moldavie (en 1957). Mihai croit que le représentant du régime a de manière intentionnée voulu marquer l’avenir de l’enfant de deux ans, sinon il aurait simplement écrit « Mihail Brădescu, fils de … ».

Mihai Brădescu est le premier des 9 enfants de sa famille de déportés et le seul qui soit né (en 1955) à Zun-Hurai, un village de Bouriatie-Mongolie où, en juillet 1949, sa grand-mère paternelle, Sofia Brădescu, avait été déportée avec ses deux fils. Mihai n’avait que deux ans quand, avec ses parents et ses grands-parents, est rentré en Moldavie. Ce fut en 1957, lorsque Nikita Khrouchtchev démasqua (partiellement) les horreurs de Staline et permit à tous les déportés de rentrer dans leur patrie.

La stigmatisation « fils de déportés » l’a suivi pendant toute la période soviétique - chaque fois qu’il devait compléter divers formulaires, devant ainsi rendre compte de certains faits qu’il n’avait pas commis.

« Grand-mère Sofia et ses deux fils ont été réveillés de leur sommeil dans la nuit du 6 au 7 juillet 1949 et montés dans un camion, n’ayant sur soi que quelques habits pris à la hâte, deux sacs de semoule de maïs et quelques morceaux de fromage de brebis. Papy Petru était au moulin ce soir-là et c’est ainsi qu’il a réussi à s’échapper. Personne ne l’a vraiment cherché plus tard et il n’a pu rejoindre sa famille à Zun-Hurai qu’en 1952, après avoir ramassé de l’argent et appris le russe pour faire face au voyage de 7 000 kilomètres. Les parents de ma mère avec leurs deux filles (dont Olga, ma mère) ont été répartis à Onokhoi, à 200 km de Zun-Hurai, où se trouvait une usine de transformation du bois. En 1954, mes parents se sont mariés et je suis né un an plus tard », Mihai Brădescu raconte son histoire familiale.

Les Brădescu en Bouriatie-Mongolie

C’est à la demande de sa mère qu’il a décidé de visiter le lieu où ses parents avaient été déportés – elle avait été impressionnée par les « Expéditions de la mémoire » organisées par l’historien Octavian Tîcu, mais elle avait remarqué qu’il ne s’était pas rendu en Bouriatie-Mongolie, où environ mille familles moldaves avaient été déportées. « A part toi, il n’a personne qui puisse le faire. Après, tu pourras écrire un livre que tu distribueras dans toutes les bibliothèques de Moldavie. Si les gens votent pour des politiciens comme Voronine, Dodon et Şor, qui renient les déportations et la famine, cela veut dire qu’il se passe quelque chose dans la tête des Moldaves  », lui a dit sa mère.

Mihai, avec ses amis Tudor Leahu et Tudor Cobâlaș et deux cousins, ont pris l’avion de Bucarest pour Moscou, puis vers Oulan-Oudé, la capitale de la Bouriatie, où ils sont arrivés le matin, après un vol de 7 heures.

Le voyage aurait été impossible sans l’implication de deux généraux russes de police à la retraite, Kalachnikov et Egorov, que Mihai connaissait depuis sa jeunesse. Accompagnée du général Ivan Kalachnikov, l’équipe de voyageurs s’est rendue dans la petite ville d’Onokhoi, située à 50 km d’Oulan-Oudé. Ils ont été accueillis au siège de l’administration locale par Larisa Serguéeva (l’épouse du président de l’administration, Sergueï Serguéev) qui a des origines moldaves - sa grand-mère est originaire du village moldave de Valea Perjei.

Au cours de l’excursion à travers la petite ville, ils ont découvert plusieurs choses curieuses qu’ils ont perçues comme des traces moldaves. Par exemple, près des maisons et des cabanes en bois, ils ont vu de petites parcelles où poussaient du persil, de l’aneth, des radis et d’autres légumes verts. Larisa Serguéeva leur a expliqué que l’habitude de cultiver des légumes venait des Moldaves.

Le chef de l’administration locale les a informés que la population d’origine européenne était venue dans ces parages-là à la suite de déportations, à partir du XIXe siècle, c’est-à-dire, depuis l’époque du tsar Alexis Mikhaïlovitch, le père de Pierre le Grand, mais les plus cruelles déportations ont eu lieu durant le régime de Staline.

« Il y a eu une vraie solidarité entre les déportés, c’était une véritable « amitié entre les peuples », c’est pourquoi les gens d’ici chérissent vraiment l’histoire, la foi, les us et les coutumes de tous les groupes ethniques vivant dans nos parages », leur a expliqué Sergueï Sergueev.

A Zun-Hurai, un petit village à 300 habitants, Mihai a visité le cimetière des soldats de l’Armée d’Oradea, où il a recherché et déposé des fleurs sur la tombe de son villageois tombé dans cette région en septembre 1944. À l’école, l’équipe de Moldaves a été accueillie avec du pain et du sel et, plus tard, au repas, ils ont vu sur la table… des galettes à la moldave.

La rencontre avec Uliana et Ivan Burdoukovski a été la plus impressionnante. Ce couple de retraités se souvenait pratiquement de tous les Moldaves qui avaient vécu dans leur village : « Comment les oublier ?! Votre grand-mère, Sonia, nous a servi des grains de maïs cuits, une friandise qui nous était inconnue jusqu’alors ! Maintenant, on appelle cela du pop-corn et on le trouve à Oulan-Oudé à chaque coin de rue !  »

A Verkhnéoudinsk, une banlieue de Oulan-Oudé, Mihai a retrouvé l’église où ses parents se sont mariés en 1954 et où il a été baptisé un an plus tard. Il a aussi pu feuilleter le registre où son baptême avait été enregistré.

Notons que, selon les données officielles, 11 293 familles de Moldavie, soit plus de 35 mille personnes, ont été déportées en Sibérie le 6 juillet 1949. D’autre part, on estime que ces chiffres sont loin d’exprimer l’ampleur du drame qu’ont vécu les Moldaves, car le nombre des victimes des déportations est beaucoup plus grand.

D’après un article d’Ion Cernei publié sur https://www.zdg.md/stiri/intr-o-expeditie-a-memoriei-in-buriat-mongolia/

Le 31 juillet 2023

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