Mais au-delà des hommages officiels, il existe des lieux où le nom d’Eminescu résonne comme un acte de résistance culturelle. Sur la rive gauche du Dniestr, dans une zone marquée par les cicatrices du conflit transnistrien, le Lycée théorique « Mihai Eminescu » de Corjova est bien plus qu’un établissement scolaire : c’est une île de latinité, née d’un combat pour la langue, la dignité et la liberté de l’éducation.
Une école née d’un combat pour la langue
Il y a près de trente ans, à Dubăsari, des enseignants et des parents d’élèves de l’ancienne école moldave n°3 ont osé dire Non à l’alphabet cyrillique et aux manuels édités à Tiraspol. D’autre part, ils ont dit Oui à l’enseignement en langue roumaine, à l’alphabet latin et aux programmes scolaires de Moldavie.
En 1996, après plusieurs protestations, une solution inattendue voyait le jour : une ancienne bâtisse endommagée lors du conflit armé de 1992, située à Corjova, à trois kilomètres de Dubăsari, une localité sous le contrôle constitutionnel de Chișinău, mais en pleine zone de tension transnistrienne. Un des bâtiments a été réparé et le chauffage a été rétabli. Et ainsi naissait ce que la directrice actuelle appelle aujourd’hui « une nouvelle école de la latinité sur la rive gauche du Dniestr ».
Les débuts ont été difficiles. Il manquait de pupitres, de chaises, de tableaux, de manuels. Certains élèves venaient avec leurs propres chaises de la maison. Malgré tout, la première promotion a vu le jour : neuf élèves seulement, mais porteurs d’un immense espoir.
Une île de langue roumaine en territoire sensible
Aujourd’hui, le lycée compte 564 élèves venus de huit localités environnantes. Des bus scolaires les transportent chaque jour. Pour certains, notamment ceux d’Ustia, le trajet implique de traverser quotidiennement la soi-disant « frontière » transnistrienne. Chaque année, les carnets d’élèves sont renouvelés et les listes transmises aux postes de contrôle afin d’éviter les complications.
Depuis le 1er septembre 2003, l’établissement porte officiellement le nom de Mihai Eminescu.
« Le choix de ce nom n’est pas un hasard. Eminescu est une référence majeure de la culture roumaine. Nous voulions porter ce nom ici, sur cette île de latinité », explique Angela Ivanov, directrice du lycée.
Professeure de langue roumaine, Angela Ivanov a consacré 33 ans à l’éducation. Après avoir enseigné dans deux lycées de Chișinău et à l’Université Libre Internationale, elle rejoint en 2002 le lycée de Corjova. Elle en est la directrice depuis six ans. « Je connais chaque famille qui décide d’envoyer son enfant ici. C’est un choix courageux », confie-t-elle.
Fait remarquable : de plus en plus de familles russophones ou ukrainiennes inscrivent leurs enfants dans cet établissement. Aujourd’hui, dans certaines classes de première année, la moitié des élèves sont russophones. « La langue roumaine les inspire. Les parents comprennent qu’il est important que leurs enfants, nés en Moldavie, connaissent la langue du pays », souligne la directrice.
L’école de la mémoire et de la dignité
Au lycée « Mihai Eminescu », l’éducation ne se limite pas aux programmes scolaires. Les élèves apprennent aussi l’histoire récente : la guerre de 1992, les combats qui ont eu lieu dans leur région, le sens de la journée du 2 mars, dédiée à la mémoire des héros tombés pour la liberté. Les parents savent que, chez nous, l’histoire est enseignée sans tabous », affirme Angela Ivanov.
Chaque année, à l’occasion de la Journée nationale d’Eminescu, le lycée organise la « Décade Eminescu » : lectures, débats, activités culturelles autour de la vie et de l’œuvre du poète. « Eminescu, ce n’est pas seulement de la poésie. C’est aussi du travail, de la discipline, de l’effort et de la vocation », rappelle la directrice.
Une fierté, une responsabilité
Depuis 29 ans, le lycée fonctionne dans un bâtiment inadapté aux normes modernes d’un établissement scolaire. Les espaces sont étroits pour les 564 élèves. Mais l’esprit est grand. « Malgré toutes les difficultés, nous venons ici chaque jour avec joie et reconnaissance. Pour nous, il n’y a pas d’endroit plus beau que ce lycée », sourit Angela Ivanov.
Sur la rive gauche du Dniestr, le nom d’Eminescu n’est pas seulement une plaque sur un mur. Il est un drapeau culturel, un acte de foi dans la langue, l’éducation et l’avenir.
D’après une interview par Aneta GROSU publiée sur https://www.zdg.md/reporter-special/oameni/oameni-eminescu-in-stanga-nistrului-discutie-zdg-cu-angela-ivanov-directoarea-liceului-mihai-eminescu-din-corjova-dubasari/
Le 16 janvier 2026
