Varvara Buzilă est une passionnée de l’héritage culturel. La première fois, elle a mis un costume traditionnel quand elle était élève - on les appelait « des costumes de scène » que les élèves portaient quand ils participaient à certaines activités artistiques. Elle se souvient que c’étaient des costumes brodés à la machine, avec des proportions exagérées et des motifs ornementaux surdimensionnés de 10-20 fois, mais c’est maintenant qu’elle le constate, en tant que connaisseuse. A l’époque, elle savourait pleinement le plaisir de porter un joli costume.
D’ailleurs, dans son village natal de Trebujeni (dans le district moldave d’Orhei), les femmes ne portaient pas quotidiennement des blouses traditionnelles. L’ethnographe explique ce fait par la situation géographique du village - près des routes commerciales. D’autre part, les villageois le portaient les jours de fête. En plus, on retrouvait des éléments de la blouse traditionnelle sur les vêtements rituels, surtout sur les chemises que la fiancée offrait à son fiancé, à ses parents et aux beaux-parents, ainsi qu’aux parents spirituels (nași) le jour des noces.
Varvara Buzilă considère que la blouse traditionnelle est un de nos repères culturels, identitaires et historiques. Elle garde avec piété une photographie de sa grand-mère portant une blouse finement cousue, avec de rayures ornementales délicates et des proportions parfaites qui lui sert de modèle d’authenticité de cette pièce du patrimoine national. Lorsqu’elle était étudiante, en sortant faire des promenades en plein centre de Chișinău, elle mettait, à certaines occasions spéciales, une blouse traditionnelle que lui prêtait sa collègue. A l’époque, cette expression de l’amour pour le port traditionnel était un geste de courage. Ce fait éveillait des réactions très diverses – d’une part, sa blouse attirait des regards admiratifs de certains passants, tandis que « de l’autre côté de la barricade culturelle » il y avait des questions comme : « Tu n’as pas quoi mettre ? »
Varvara Buzilă a fait partie de l’équipe en charge de la préparation du dosser transnational « L’art de la blouse traditionnelle avec broderie sur l’épaule (altiță) – élément d’identité culturelle en Roumanie et Moldavie » présente le 29 mars 2021 par les deux pays pour solliciter l’inscription de cette pièce de vêtement sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Le travail sur ce dossier avait commencé en 2016 et il a fallu 6 ans pour l’achever. Finalement, en 2022, la blouse traditionnelle avec broderie sur l’épaule (altiţă) a été inscrite sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
La blouse traditionnelle avec broderie sur l’épaule (altiţă) est la pièce principale du costume traditionnel de fête des femmes. Elle est présente dans la pratique sociale depuis 2 000 ans. Elle a une coupe simple, mais elle très élaborée de point de vue artistique. L’accent décoratif principal est mis sur les manches composées de trois registres richement ornés. En haut, sur l’épaule, on retrouve la broderie sous forme de rectangle légèrement allongé. Cela correspond au registre céleste de la division verticale du monde, la broderie incluant aussi des symboles d’oiseaux et des étoiles célestes. Plus bas se trouve le pli, réalisé dans différentes nuances de couleur jaune le plus souvent, sous forme d’un rectangle visiblement allongé, trois fois plus étroit que dans la partie supérieure, composé de motifs en forme de losange évoquant la symbolique de la terre. Dans la partie inférieure de la manche, on retrouve des « rivières », des symboles de l’eau dont dépendent la terre et la vie sur la terre. On retrouve ces groupes verticaux d’ornements aussi sur la poitrine et le dos de la blouse, ce qui démontre à la fois l’ancienneté de cette pièce de vêtement, ainsi que son appartenance au système de représentations de la culture traditionnelle.
« Les blouses traditionnelles aux manches brodées ont des structures ornementales claires, d’une élégance sincère, comme les dames qui les ont créées », considère Varvara Buzilă.
Une blouse cousue et brodée selon toutes les prescriptions de la tradition (coupe, proportions, couleurs, placement des motifs ornementaux uniquement aux endroits indiqués, techniques d’exécution) donne le confort spirituel du voyage dans le temps, synchronisant la personne qui la porte avec les aspirations des millions d’ancêtres qui ont créé, porté ou admiré ces vêtements emblématiques.
« En général, considère l’ethnographe, le costume traditionnel est un symbole identitaire complexe. Ce n’est pas seulement un beau vêtement. C’est un symbole. C’est de la force, de l’unité. Plus on le comprend, plus il a à t’offrir. Créer et porter un costume traditionnel original et authentique est un signe d’une forte conscience nationale. J’espère qu’il nous aidera à résister aux intempéries et à la propre indifférence ».
D’après une interview par Irina Nechit publiée sur https://gazetadechisinau.md/2022/06/16/costumul-traditional-nu-e-doar-o-haina-frumoasa-ci-este-simbol-forta-unitate/
Le 26 janvier 2023