Une jeune réalisatrice originaire de Moldavie a remporté le prestigieux prix « Ours d’or » de la Berlinale

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Olga Lucovnicova, âgée de 29 ans, originaire de Moldavie et installée en Belgique, a remporté l’Ours d’or de la 71e édition du Festival du Film de Berlin pour son court-métrage « Nanu Tudor » (« Oncle Tudor »). Le film raconte l’histoire de victime d’agression sexuelle de la réalisatrice : lorsqu’elle avait 9 ans, elle a été abusée sexuellement par son oncle.

« Le mariage entre le courage et le talent cinématographique a fait un film fort, émouvant et complexe », c’est ainsi que le jury de la Berlinale a motivé l’octroi du prix à Olga Lucovnicova.

Olga Lucovnicova

Olga Lucovnicova est née dans la ville moldave de Soroca. Quand elle avait 8 ans, sa famille a déménagé à Chisinau, dans la capitale. Olga a fait des études en comptabilité, puis à l’Académie de Musique, Théâtre et Beaux-Arts. Avant de découvrir la cinématographie, elle a exploré la photographie.

Ses films sont à la fois réalistes et poétiques. Olga traite des sujets qui lui sont proches, des personnes qu’elle a croisées dans sa vie, de notre relation avec la nature, avec la mort et avec nous-mêmes.

Les premiers pas

Quand elle était étudiante en première année, Olga est allée en Russie avec son père, d’origine russe, pour visiter la famille. Lors de son séjour, elle a fait un film sur la cousine de sa grand-mère (décédée deux ans avant la naissance d’Olga). « Je suis allée au Festival Chronographe et pour moi c’était vraiment quelque chose de spécial ! Mon père était avec moi et on songeait qu’un film à moi soit sur l’écran. Et voilà qu’an plus tard mon film a décroché le deuxième prix du Festival du film documentaire Chronographe. Ce fut une très belle surprise pour moi !  »

Elle pensait qu’elle allait être opératrice de prise de vue, car elle n’osait pas vouloir devenir réalisatrice - le métier de réalisatrice lui semblait un rêve irréalisable ! Mais après quatre ans de licence et deux ans de master en Moldavie, elle a obtenu une bourse Doc Nomads en production des documentaires et ses professeurs de Belgique ont beaucoup apprécié la qualité des images filmées par elle.

« Il y a trois ans, j’étais à Berlin et j’ai vu l’affiche du Festival. Je rêvais de pouvoir participer un jour à la Berlinale, en tant que visiteur.

Quand j’ai fini ce film, j’ai eu l’idée de postuler au festival, mais les professeurs m’ont dit que mes chances d’être admise dans la compétition étaient faibles. Gagner un prix me emblait d’autant plus irréel ».

Les obstacles

Le plus difficile pour Olga a été d’enregistrer des images et de sons à la fois. « J’ai eu besoin de plusieurs types de microphones. Il y en avait partout dans la maison ! J’ai inventé toute sorte d’installations.

A part cela, il est très difficile de travailler sur une histoire personnelle, de se tenir à l’écart du sujet quand on a un lien étroit avec celui-ci ».

« Nanu Tudor »

Le grand-père d’Olga est mort à l’âge de 60 ans à cause d’une erreur médicale. En été, elle passait ses vacances chez grand-mère. Lorsque tout le monde partait au travail ou ailleurs, elle restait souvent avec son oncle qui avait des troubles cardiaques. C’était quelqu’un considéré comme exemplaire – il ne buvait pas, ne fumait pas et il était toujours chez soi. Or, personne ne pouvait imaginer qu’il soit capable de traumatiser en quelque sorte des enfants ou leur faire du mal…

« Mon film veut transmettre le message que le risque de traumatisme existe même dans une famille qui semble unie et parfaite … Or, notre famille était vraiment très unie, la plupart des membres ont une très bonne éducation. Les parents donc croyaient que l’endroit le plus sûr pour leur moi était la famille. Tout le monde le croyait, en fait. Mais on ne sait jamais ce qui se passe derrière une porte fermée…

J’ai fait une étude approfondie sur la sécurité des enfants et j’ai découvert que la plupart des traumatismes d’enfance sont causés par des parents ou des amis proches de la famille. Autrement dit, par des gens qui ont le plus accès aux enfants  ».

Le courage

« Tout au début, je ne me sentais pas en mesure d’affronter mon oncle, lui poser des questions. Je ne pensais pas que j’aurais ce courage. En général, tout le processus de tournage a été très difficile pour moi. Car il y a ce dualisme entre l’image parfaite de la famille et le déni du passé, les secrets, le silence. Ce dualisme est très douloureux pour moi. Pas tellement mon passé, mais c’est surtout ce dualisme qui complique la prise de certaines décisions et l’analyse du processus, en général. Ce n’est qu’un des derniers jours du tournage que j’ai eu le courage de m’approcher de mon oncle et d’avoir une conversation avec lui, car j’ai vu qu’il passait du temps seul dans le jardin. Je me suis dit qu’il réfléchissait peut-être à sa vie et à tout ce qu’il avait fait du bien ou du mal.

Il a vu que j’enregistrais la conversation, mais ce n’est que le lendemain qu’il s’est aperçu de ce qu’il m’avait dit. Mes proches étaient contre ce film. Ils craignent que cela influence la vie des autres membres de la famille qui commencent leur vie adulte. C’est pourquoi j’essaye d’être assez réservée dans les discussions sur ce sujet et je ne sais toujours pas comment l’aborder en public.

Quand quelque chose de traumatisant se produit dans l’enfance, la mémoire est fragmentée. Dans mon cas, cela s’est passée une seule fois, un été. Je ne me souviens pas clairement de ce qui s’est passé, de ce qui ne s’est pas passé.

Je pense avoir surmonté cela et je ne me considère pas du tout comme une victime. Ce film n’est pas pour me venger. Tout simplement, je ne pouvais plus me taire et j’ai voulu qu’au moins les membres de la famille comprennent que mon oncle a parfois un comportement inadéquat et qu’ils soient prudents lorsque des mineurs sont accompagnés par lui  ».

Le soutien

Les parents soutiennent toujours Olga. Pour sa mère c’est un peu difficile de comprendre ce qu’elle fait, mais son père est toujours à ses côtés. Il est aussi son premier et le plus important critique. A un certain moment, elle a eu l’idée d’abandonner le cinéma et de n’être que photographe. Il lui a alors dit : « C’est bon, tu prendras de belles photos, si tu es incapable de faire quelque chose de plus ». Il est très direct.

Quand Olga lui a donné la nouvelle du prix, il lui a dit : « Je n’ai pas vécu en vain ».

Un secret de l’art

«  Je dirais à ceux qui veulent faire de l’art qu’ils le fassent avec le cœur. J’ai entendu une phrase qui m’a inspirée à faire ce film. Un réalisateur russe, Rastorguev, qui a été tué en Afrique il y a quelques ans, a dit que ton film commence de ta plus grande douleur. En effet, cela t’aide à t’exprimer et, d’autre part, à te débarrasser de la douleur  ».

D’après un article d’Anastasia Condruc publié sur https://www.moldova.org/filmul-tau-incepe-de-la-durerea-ta-cea-mai-mare-interviu-cu-olga-lucovnicova-castigatoarea-ursului-de-aur/?fbclid=IwAR2BseUimcAZzOyAx-478xqcSxBkOLHnHz9WTNnn9goUw-NomQoBpahBii0

Le 15 mars 2021