La rénovation d’un monument dédié aux soldats de la Seconde Guerre mondiale, construit pendant la période soviétique à Brăviceni, a provoqué le mécontentement d’un habitant de ce village moldave. Vladimir Cojocaru, ancien enseignant d’histoire et ex-directeur de l’école secondaire du village, a proposé à la mairie de démolir le monument en question et d’ériger à sa place un mémorial aux victimes de la guerre, de la famine et du régime totalitaire communiste, mais son idée n’a pas été soutenue.
Ce problème signalé à Brăviceni est commun à la plupart des villages de Moldavie où l’on retrouve des monuments soviétiques, mais où l’on oublie les noms des gens issus de ces localités qui ont perdu la vie pendant la guerre.
« Dans notre village, il y a un groupe statuaire construit il y a 60 ans. Il est en béton recouvert de bronze et représente un soldat soviétique et un vieil homme agenouillé. Étant donné qu’en 1991 la Moldavie a déclaré qu’elle n’était pas successeur de l’URSS et que, par conséquent, nous n’avons rien à voir avec sa victoire dans la Seconde Guerre mondiale, j’ai proposé à la mairie de démolir ce monument et d’ériger à sa place un mémorial à nos concitoyens qui ont été victimes de la guerre, de la famine et du régime totalitaire communiste. Cependant, le maire du village a toujours l’intention de rénover ce monument, bien qu’il affirme que le village n’a pas d’argent pour le faire », raconte Vladimir Cojocaru.
D’autre part, le maire de Brăviceni, Andrei Cociorvă, considère qu’« en tant que chrétiens, il ne faut pas troubler le calme des gens enterrés sous ce socle ». Le maire est même prêt à le rénover avec son propre argent, car la mairie ne dispose de fonds pour tels travaux. « Entre avril et août 1944, la ligne du front avait stationné au-delà de Breanova, à quelques kilomètres de Brăviceni. Les villageois transportaient les blessés dans des charrettes à l’école d’agriculture de Cucuruzeni, où un hôpital militaire avait été aménagé. Quelques soldats blessés sont morts avant d’arriver à l’hôpital et ils ont été enterrés ici », raconte le maire.
D’autre part, dans un grand nombre de localités moldaves, il n’y pas de monuments pour commémorer les villageois morts pendant la guerre. Selon Vasile Cocarcea, spécialiste au Musée d’Ethnographie et d’Histoire d’Orhei, des monuments dédiés au « Jour de la Victoire » sont apparus en Moldavie après l’an1965, lorsqu’un concept de la commémoration des héros a été lancé. « On a créé un culte du soldat libérateur auquel les Moldaves devrait être éternellement reconnaissants. Des soldats en béton peint, avec une plaque sur le socle, souvent incomplète, étaient installés dans les villes et villages, sans cependant penser à l’immortalisation des gens issus de ces localités-là », remarque Vasile Cocarcea.
Ce fait est également caractéristique du district voisin de Telenești où il y a un mémorial de la gloire militaire (dans un état délaissé maintenant). Les plaques commémoratives qu’on retrouve ici évoquent 170 noms de soldats soviétiques, mais aucun nom d’un soldat provenant de ce district.
D’autre part, un Livre de la Mémoire publié en 2003 à Telenești mentionne 210 noms de soldats originaires de ce district que l’on ne retrouve sur aucun obélisque. Pour réparer cette erreur, les autorités ont décidé de reconstruire le mémorial délabré et d’ajouter des plaques avec les noms des villageois.
Alexei Mereuță, un ingénieur du village d’Inești, district de Telenești, a réussi à identifier les noms de 27 villageois tombés sur les champs de bataille en Biélorussie, en Pologne et en Allemagne. « Je cherchais de l’information sur Toader Platon, mon grand-père maternel. Participant à la guerre, il est mort avant que je sois né. J’ai lu sur un site Internet russe que mon grand-père, avec 68 autres concitoyens, ont été envoyés au deuxième front biélorusse trois semaines après la mobilisation. En août 1944, ils ont affronté un bataillon allemand et mon grand-père a été grièvement blessé, mais il est rentré au front après deux mois passés à l’hôpital. Je me suis proposé de trouver les noms de tous les villageois tombés et de m’informer sur les circonstances dans lesquelles ils avaient perdu la vie », raconte Alexei Mereuță.
Les villageois ont l’intention d’ériger un crucifix en leur mémoire et y installer une plaque avec les noms des 27 habitants du village tombés pendant la guerre.
Selon Andrei Covrig, colonel de réserve, en 1923, les centres militaires du pays avaient identifié les noms de tous les soldats originaires de Bessarabie qui avaient lutté dans le cadre de l’armée impériale russe et qui étaient tombés dans les batailles de la Première Guerre mondiale. Vers l’an 1938, quand on a commémoré les 20 ans depuis la fin de la guerre, des obélisques en calcaire ou en pierre ont été érigés dans les villages, les noms des villageois tombés y étant gravés. Les travaux étaient généralement coordonnés par le curé du village. Cependant, après 1940, comme on pouvait s’y attendre, ces monuments ont été détruits, car ils avaient été construits par les Roumains.
La situation est similaire à Brăviceni. « Nous avions un président de kolkhoze qui s’appelait Nicolaï Youdine et qui jusqu’en 1952 avait été enquêteur du NKVD à Orhei. Il a été assez tolérant – il n’a pas fait démolir l’obélisque, mais il a ordonné qu’il soit transféré dans le cimetière, demandant qu’il n’y ait pas de lettres roumaines sur la pierre. D’ailleurs, c’est toujours lui qui a demandé la construction de la statue du soldat en béton près de la mairie », raconte Vladimir Cojocaru.
Il y a dix ans, la présidente du district de Telenești, Mariana Ombun (à l’époque - enseignante) avec ses élèves ont rétabli un crucifix sur lequel étaient gravés les noms des habitants de leur village tombés pendant la Première Guerre mondiale. Ils ont sorti les noms de 21 villageois de l’anonymat : « Nous considérons qu’aucun villageois tombé à la guerre ne trouvera la paix autant que son nom ne sera pas incrusté sur une plaque ».
En 2003, le ministère moldave de la défense a publié un Livre de la Mémoire en 8 volumes. Ce Livre pourrait servir de source pour toutes les localités qui souhaitent immortaliser les noms de leurs héros.
D’après un article d’Ion Cernei publié sur https://www.zdg.md/reporter-special/reportaje/monumentele-din-perioada-sovietica-vs-numele-de-eroi-care-si-asteapta-eternizarea/
Le 30 mai 2023
