La guerre soviétique contre les intellectuels de Bessarabie

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Peu après l’occupation de la Bessarabiele 28 juin 1940, les autorités soviétiques ont commencé à fermer des bibliothèques scolaires et privées et à confisquer une partie des ouvrages de ces institutions. Il s’agissait surtout de la littérature classique roumaine et universelle, qualifiée à l’époque de « contre-révolutionnaire ».

Le grand violoniste et chef d’orchestre Sergueї Lounkevich (1934-1995) se souvenait que son père avait été arrêté sous l’accusation de possession d’ouvrages « contre-révolutionnaires » et sa famille n’a plus eu aucune nouvelle de lui pendant quatre longues années. Après la guerre, grâce probablement à une amnistie, il est revenu dans son pays natal, mais, au mois de mai 1950, le KGB l’a déporté pour dix ans au Kazakhstan. Sa famille a alors vendu la maison et l’a rejoint à Krasnogorka où il avait acheté une petite maison. « Le 28 avril 1955, il fut convoqué par les autorités et informé qu’il était libéré « faute de crime », mais avec l’interdiction de vivre dans de grandes villes ».

Un jour, après avoir lu, dans un recueil Samizdat, l’histoire de la fille de Staline « Des lettres à un ami », il a dit : « Moi-aussi, j’ai été forcé de signer … que j’étais membre du parti national-paysan ». « Pourquoi as-tu signé ? » « Qu’aurais-je pu faire ? ». « Mais, papa, tu n’as été membre d’aucun parti ! » « Est-ce que cela comptait pour eux ?… », dit-il à voix basse.

Les gens de culture, soumis à la terreur et exterminés

La terreur communiste n’a pas épargné l’intelligentsia restée en Bessarabie. Le professeur Alexandru Oatu (1878-1940), né dans la famille d’un prêtre, a été professeur à Riga et en Crimée avant de devenir directeur du lycée "Mihai Eminescu" de Chişinău, fonction qu’il a occupée jusqu’à sa retraite. Après l’occupation de la Bessarabie, il s’est suicidé, ne pouvant plus supporter la terreur à laquelle un officier soviétique le soumettait.

Emil Gane (1906-1966), diplômé de la faculté des lettres de l’Université de Iassy, docteur en littérature slave comparée, a été sous-directeur des Archives d’Etat de Chişinău, secrétaire général de la branche régionale de la Fondation culturelle royale « Le Prince Carol », rédacteur en chef du journal « Cuvânt moldovenesc » (« Parole moldave »). Entre 1940 et 1955, il a été déporté sur l’île de Sakhaline.

Le grand folkloriste, pédagogue et sociologue Petre Ştefănucă qui, à l’âge de 33 ans, en 1939, devint directeur de la branche régionale de l’Institut Social Roumain a été accusé de « fascisme » et « antisoviétisme », vu son attitude catégorique contre la « moldavénisation » et contre l’introduction de l’alphabet russe. Il fut arrêté le 9 octobre 1940 et, en avril 1941, après sept mois de prison à Chişinău, le tribunal militaire d’Odessa le condamna à mort, tous ses documents scientifiques étant confisqués. Sa famille a fait une demande de grâce, après quoi la peine de mort a été commuée en dix ans de camp stalinien.

Le poète, philologue et traducteur Boris Baidan a vécu 18 ans dans des camps staliniens. Le célèbre compositeur Mikhail Berezovski est décédé dans des conditions mystérieuses. Une destinée tragique a été celle de Nicolae Morosan, savant à renommée internationale, ancien directeur du lycée "Mihai Eminescu" de Chişinău et professeur à l’Université de Iassy qui a étudié la géographie physique, la géologie et la paléontologie historique. Les soviétiques lui ont proposé un poste de professeur à l’Institut pédagogique de Chişinău et directeur du Musée d’ethnographie et d’histoire naturelle et l’ont soutenu pour son élection de député au Soviet suprême de la République soviétique socialiste moldave. Pendant la guerre germano-soviétique, il fut évacué en Russie et, en février 1944, il fut trouvé mort à Moscou.

Les historiens étaient obligés de justifier l’annexion de la Bessarabie

Les autorités suprêmes de l’URSS ont demandé aux historiens de la république nouvellement-créée (la République Soviétique Socialiste Moldave - RSSM) de justifier l’annexion des territoires roumains et de trouver des arguments en faveur de l’idée que les habitants de la Bessarabie auraient eu des liens traditionnels avec les peuples slaves. Les articles portant sur ces thèmes devaient obligatoirement être publiés dans des revues scientifiques diffusées dans toute l’Union Soviétique.

L’historien de Transnistrie Naum Nartov (1894-1978) a été parmi les plus réceptifs à cette demande. Peu après l’occupation, il a publié à Moscou, en russe et en roumain, la brochure intitulée « Советская Бессарабия и советская Буковина » (« La Bessarabie soviétique et la Bucovine soviétique »). Le sujet principal du livre était « la libération de la Bessarabie ». La brochure a eu un tirage de 100 000 exemplaires et a été distribuée gratuitement.

Seuls les « modèles de bonheur » étaient publiés

Une attention accrue était accordée à l’éducation de la jeune génération dans l’esprit de la culture soviétique qui s’identifiait à la culture russe. À cette fin, de nombreuses œuvres artistiques à caractère de propagande ont été traduites du russe. Le poète Ion Canna a traduit les romans de propagande „Născuţi în furtună” (« Enfantés par la tempête ») et „Aşa s-a călit oţelul” (« Et l’Acier fut trempé ») de N. Ostrovski ; M. Pleşca et A. Miţul ont traduit le récit "Doubrovski", roman d’Alexandre Pouchkine ; A. Lazareva a traduit le roman "Pavlik Morozov" écrit par E. Smirnov. Ces traductions étaient diffusées dans les écoles et utilisées pendant les cours, surtout lors des « cours du soir censés liquider l’analphabétisme ».

En même temps, seules les œuvres des écrivains qui glorifiaient le coup d’état bolchevique de Russie, le socialisme, les événements du 28 juin 1940, etc. étaient reconnues et publiées, en étant présentés aux lecteurs comme des « modèles de bonheur » pour le peuple.

D’après un article de Mariana S. Țăranu, docteur en histoire, publié sur : https://www.timpul.md/articol/razboiul-sovietic-cu-intelectualitatea-basarabeana--tata-n-avea-dreptul-nici-macar-sa-vada-trenul-ii-amintea-muzicianul-serghei-lunchevici-despre-teroarea-prin-care-a-trecut-familia-sa-136548.html

Le 19 novembre 2018