A propos de la politique d’hier et d’aujourd’hui - un entretien avec Nadejda Brânzan, ex-députée moldave

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Imaginez un Parlement de 380 membres, dont seulement 13 femmes. Peu de temps après avoir été élues, deux députées renoncent à leur mandat et il n’en reste que 11. C’est ce qui s’est passé au sein du premier Parlement de la Moldavie indépendante.

« C’était l’héritage soviétique : les femmes, on leur donnait des cadeaux le 8 mars et c’était tout, on ne les appréciait pas. N’ayant pas d’expérience, les femmes ne s’impliquaient pas », raconte Nadejda Brânzan, une des peu nombreuses femmes qui ont lutté, au sein du Parlement moldave, pour un avenir meilleur.

« Les gens ne jouissent pas de la liberté pour laquelle ils ont lutté »

Nadejda Brânzan avait 42 ans quand elle a décidé de quitter son poste de directrice médicale adjointe d’un hôpital de district et de s’impliquer dans la vie sociopolitique du pays. Elle voulait faire partie du mouvement qui promouvait les valeurs nationales. « En 1987, Gorbatchev avait lancé le processus de restructuration. Ici, en Moldavie, ont commencé des mouvements dirigés par les élites intellectuelles de l’époque, en particulier, par les écrivains qui promouvaient la langue roumaine et le retour à l’alphabet latin. A mon tour, j’ai voulu m’impliquer », se souvient Nadejda Brânzan.

Nadejda Brânzan
Nadejda Brânzan

Elle n’a jamais été membre du Parti Communiste, ni activiste du régime soviétique. Malgré cela, étant une très bonne spécialiste des maladies contagieuses, elle a accédé à une fonction importante. Cependant, lorsqu’elle a voulu faire quelque chose de plus pour son pays, elle s’est aperçue que sa fonction était incompatible avec sa détermination à s’impliquer dans la lutte pour la langue roumaine et l’alphabet latin et elle a démissionné.

« J’ai commencé par participer aux manifestations organisées presque tous les dimanches à Chisinau  », raconte-t-elle. Peu de temps après, Nadejda Brânzan a fondé le cénacle « Basarabia » qui s’est proposé de promouvoir les valeurs roumaines en Moldavie. Elle a réussi à mobiliser, au sein de ce cénacle, des gens de tous les villages voisins. « A cette époque-là, on était différent –actifs et intéressés au mouvement national. Les gens venaient aux réunions sans se préoccuper de la pluie, de la neige ou du soleil. Les réunions se tenaient dans un local public et le pouvoir local, bien que communiste, ne nous a jamais interdit de l’utiliser sans même nous demander de l’argent pour la location. Pour participer à la Grande Assemblée Nationale, nous avons eu besoin de 13 autobus – c’est dire à quel point les gens se mobilisaient. Aujourd’hui, on force les gens à prendre part à toute sorte de rassemblements artificiels. C’est tout à fait une autre situation. Les gens n’ont pas la liberté pour laquelle nous nous sommes battus. Le régime d’aujourd’hui est beaucoup plus dangereux que celui de cette époque-là », constate Nadejda Brânzan.

Pendant la période électorale, elle était dans le viseur des organes de la sécurité. Les membres de son équipe étaient soumis aux interrogatoires. « On nous filait, interceptait, on fouillait nos maisons. Il y a eu du tout. Mais nous avons tout surmonté, sans peur. Aujourd’hui, je serais peut-être plus prudente, mais qui sait… J’avais un idéal que je voulais atteindre. J’aspirais que mon peuple ait la liberté de parler sa langue et que les professionnels puissent faire des documents en langue roumaine, pas en russe. Et finalement, on a réussi ! », se souvient-elle. Lors de la Grande Assemblée Nationale, agenouillée et les larmes aux yeux, elle a voté pour l’alphabet latin et la langue roumaine.

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Suite aux élections tenues en 1990, s’étant présentée contre deux autres candidats, elle est devenue l’une des 13 femmes membres du premier Parlement moldave, et plus tard elle a été élue présidente de commission parlementaire. Elle est parmi les politiciens qui ont participé à la rédaction de la Constitution et, le 27 août 1991, ont signé la Déclaration sur l’Indépendance de la Moldavie.

C’est à l’initiative de Nadejda Brânzan que le Parlement de la Moldavie indépendante a adopté, le premier dans l’espace ex-soviétique, la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant. C’est surtout grâce à ses efforts que les familles nombreuses bénéficient de plusieurs avantages sociaux. En plus, la députée a aussi fait preuve de courage en dehors des murs du Parlement. « J’ai quatre fois visité la Transnistrie pendant le conflit armé, sans que l’administration du Parlement le sache », se souvient-elle.

Le Parlement de l'Indépendance
Le Parlement de l’Indépendance

Aujourd’hui, les statistiques par genre relatives à la politique moldave sont plus optimistes, mais pas satisfaisantes. D’ailleurs, l’ancienne députée a sa propre interprétation de la Loi pour l’égalité des chances : « Il ne suffit pas d’inscrire les femmes comme candidates aux élections au nom de la soi-disant égalité entre les sexes. Je voudrais que les femmes soient vraiment actives, y compris au-delà de la cuisine, et ne laissent pas qui que ce soit résoudre leurs problèmes. La situation ne fait que s’aggraver depuis l’an 1994, et devient tellement pénible que nos enfants et petits-enfants ont dû quitter le pays. La femme doit s’impliquer », a conclu Nadejda Brânzan.

D’après un article de Ana Gherciu publié sur http://reportaje.moldova.org/despre-politica-de-ieri-si-azi-cu-nadejda-branzan/

Le 20 septembre 2018