En 1964, un Institut Polytechnique a été créé à Chisinau, car un ample processus d’industrialisation avait commencé en République Socialiste Soviétique Moldave (RSSM) à la fin des années 1950. Lors d’une période relativement courte, ont été construites des dizaines d’entreprises de construction de machines (tracteurs, moteurs électriques, machines hydrauliques, électroménagers, etc.) et d’équipements électriques et électroniques, des fabriques de conserves et de sucre, de textiles, etc., chacune ayant la capacité de 2 000 à 5 000 employés. Le personnel –ingénieurs, ouvriers qualifiés et auxiliaires, et même gardiens - a été amené de toutes les régions de l’immense U.R.S.S.! Note importante – des appartements étaient gratuitement accordés aux dizaines de milliers de personnes amenées dans le cadre de la politique de dénationalisation de la Moldavie.
L’initiateur de l’idée de fonder l’Institut Polytechnique de Chisinau a été le vice-président du Conseil des ministres, Anatol Corobceanu, l’un de très peu nombreux Moldaves acceptés au sein de l’administration centrale de la république, mais qui a été démis, sous accusation de nationalisme.
Je connais très bien cette période, car, après avoir fini mes études à l’Institut Polytechnique d’Odessa en 1958, j’ai travaillé pendant deux ans à l’usine mécanique de Tiraspol, et en 1960 j’ai été muté à Chisinau. La nouvelle de l’ouverture de l’Institut Polytechnique de Chisinau s’est répandue bien au-delà des frontières de la Moldavie. Des jeunes de tous les coins de l’ex-U.R.S.S. y sont venus travailler. Beaucoup d’entre eux étaient des enfants provenant des familles qui avaient été déportées en Sibérie, et qui ont réussi, après avoir surmonté beaucoup de difficultés, à obtenir non seulement des diplômes d’ingénieurs, mais aussi des diplômes de docteurs ès sciences.
En plus, des centaines d’officiers en réserve des unités militaires déployées en RSSM ont trouvé des postes dans divers départements de l’Institut, leur mission essentielle étant en fait de suivre de près tout ce qui se passait à l’Institut Polytechnique et de transmettre des informations aux organes du KGB qui prenaient ensuite des mesures.
La plupart de ces infos étaient quand même erronées. En voici quelques exemples :
En 1969, Nicolae Margine est revenu de Moscou, après avoir fait ses études à une école doctorale. En 1949, il avait été déporté, avec ses parents, en Sibérie. L’Institut lui a offert une chambre dans le dortoir où il a rangé sur une étagère sa bibliothèque de livres en roumain achetés à Moscou, dans la célèbre librairie « Drujba ». Sur sa table, on retrouvait les magazines « Amérique » et « Angleterre » publiés officiellement à Moscou en russe, mais dans un tirage assez limité. Parmi ceux qui lui rendaient visite, il y avait des informateurs qui l’ont trahi. Lors d’une conférence nationale tenue en 1970, le secrétaire du Comité Central responsable de l’idéologie s’interrogeait à haute voix : comment éduque-t-on la jeune génération, si, par exemple, la chambre du maître de conférences N. Margine regorge de livres publiés en Roumanie et de magazines « Amérique » et « Angleterre » ? » Cette interrogation a suffi pour qu’une réunion des membres du Parti Communiste de la faculté soit convoquée d’urgence, au cours de laquelle Nicolae Margine fut exclu du parti, et le lendemain - limogé. Un autre collègue, V. Luca, qui venait de soutenir sa thèse de docteur à Odessa, cafté par ses « collègues » comme s’il était nationaliste, a été exclu du parti et démis de ses fonctions, le motif invoqué étant que sa femme avait été mise en garde par la milice pour avoir vendu un tapis au marché central.
Le professeur Mihai Pașa a été destitué après que le livre « Karl Marx sur les Roumains », en langue roumaine, ait été trouvé lors d’une perquisition faite dans la pièce du dortoir où il vivait.
Puisque le nombre d’insinuations était important, le Comité Central du Parti Communiste avait l’impression que l’Institut Polytechnique était devenu un nid de nationalistes. Voilà pourquoi, au début de l’an 1971, le Comité Central a créé une commission qui, pendant plusieurs semaines, a auditionné tous ceux qui avaient quelque chose à dire au sujet des professeurs « nationalistes ».
Sur la base des conclusions faites par cette commission, le 22 juin 1971 a été émise la « fameuse » décision du bureau du Comité Central du Parti Communiste de Moldavie « Sur les graves erreurs et lacunes dans l’activité du recteur de l’Institut Polytechnique de Chisinau dans le domaine de la sélection du personnel » qui a déclenché un véritable génocide intellectuel et de la terreur communiste. Des réunions ont été immédiatement convoquées dans les organisations du Parti Communiste au niveau des départements, des facultés et de l’Institut pour faire connaître cette décision.
Suite aux dénonciations ignobles faites par les agents des services secrets et les informateurs de l’Institut Polytechnique de Chisinau, plus de 60 enseignants ont été destitués, dont des anciens déportés. Malheureusement, personne n’a osé les défendre.
Sachant que la plupart des collègues démis de leurs fonctions étaient des personnes dévouées à leur métier, des spécialistes très qualifiés, j’ai décidé de donner mon avis sur ce sujet, comprenant d’emblée que je serais sévèrement puni.
Le 17 avril 1972, lors de la réunion annuelle de l’organisation du Parti Communiste au niveau de la faculté, en présence du recteur de l’Institut et du deuxième secrétaire du comité du Parti de la ville, j’ai prononcé un long discours, mentionnant que de bons professionnels avaient été destitués suite à des allégations sales et infondées.
J’ai démasqué plusieurs noms de délateurs qui étaient en fait nos collègues. Personne ne s’attendait à un tel discours et les prises ultérieures de parole ont été assez réticentes, avec des propositions de vérifier les faits divulgués par moi.
C’est alors que le calvaire a commencé. La commission chargée de vérifier les faits, sans même discuter avec moi, a conclu que les faits ne correspondaient pas à la réalité, proposant que je sois sévèrement puni. Le bureau du Parti Communiste de l’Institut a insisté sur mon exclusion du Parti, mais quelques membres m’ont défendu. Malgré cela, j’ai été fort heureux car, suite à mon implication, cinq doctorands ont pu reprendre le travail sur leurs thèses de doctorat.
C’est ainsi que fut tournée l’une des pages noires de l’histoire de l’Institut Polytechnique de Chisinau, quand les destins des dizaines de jeunes intellectuels ont été détruits.
L’Institut n’est revenu à la normale qu’à la fin de l’an 1990, lorsque le Ministère de la Recherche et de l’Éducation de la RSSM (le ministre Nicolae Mătcaș) a émis une directive « Sur la réhabilitation des personnes de l’Institut Polytechnique » qui, entre autres, spécifiait que « la politique de dénationalisation a déclenché une évidente campagne d’intimidation, y compris physique, psychologique et morale, de certains représentants des intellectuels moldaves. L’apogée de ces actions a touché les professeurs de l’Institut Polytechnique ». Ainsi, toutes les personnes punies ont été réhabilitées, mais malheureusement peu sont revenues à leurs postes antérieurs. C’est toujours à cette époque-là qu’il a été décidé que l’enseignement des cours se ferait en langue roumaine. Or, l’enseignement en roumain a été interdit en 1970, suite à la proposition des responsables de l’idéologie.
D’après un article publié sur https://www.timpul.md/articol/teroarea-comunista-la-politehnica-din-chiinau-acum-50-de-ani-%28marturisirile-unui-martor-ocular%29-164801.html
Le 18 août 2021