Voyage en brouette au pays qui n’existait pas

Officiellement, personne n’entre, ni ne sort de ce pays non-reconnu, situé entre la Moldavie et l’Ukraine. Mais un artiste moldave y a promené sa brouette sans que personne ne s’en soucie, raconte le journal Timpul.

Article de Pavel Paduraru

Un artiste dans le trou noir de l’Europe

« Dans ce repaire de pirates, je n’ai vu ni potences, ni pendus. Juste nos semblables, avec les mêmes soucis quotidiens » L’artiste Ghenadie Popescu vient de faire le tour de la Transdniestrie, véritable trou noir de l’Europe, après avoir parcouru avec sa brouette plus d’un millier de kilomètres dans plusieurs pays européens.

Auparavant, il avait déjà fait le tour de Paris en douze heures. Sans oublier une journée à travers la Pologne avec une « polenta » de neige dans sa brouette. Ou sa participation à la onzième édition du concours sportif « La brouette olympique » dans la ville de Pecs, en Hongrie.

En Transdniestrie, au fil de ses six jours de voyage, personne n’a vérifié ses papiers, alors qu’il s’est présenté à la prétendue « douane » sous un faux nom, et a affirmé habiter rue Sovietskaia ! « Il n’y a pas au monde d’image plus pacifique qu’un homme poussant une brouette », commente-t-il. Popescu défend une démarche culturelle d’un nouveau genre, mi-art expérimental, mi-tourisme. Comme le prouve le contenu des sacs dans sa brouette : un duvet, une moustiquaire, des imperméables, un appareil photo, des conserves, des oignons.

Pour ce qui est de l’argent, l’exploration du trou noir de l’Europe ne lui a coûté que 400 lei moldaves [« 30 euros environ] pour un parcours de 200 km à pied, de Kamenka à Dniestrovsk. Il n’a pas eu besoin de carte non plus, puisqu’il allait tout droit. Il a effectué des haltes devant les « bustes de Lénine », qu’il photographiait.

« Là-bas, raconte-t-il, les Lénine et les symboles soviétiques sont comme des sortes de puces implantées dans les cerveaux des gens, ils ne peuvent pas s’en débarrasser. » A la sortie du village de Katerinovka, il a été surpris par l’inscription suivante : « Le pouvoir de la Transdniestrie réside dans l’amitié. » « Je me suis arrêté, dérouté par le cynisme implicite de cette phrase, raconte Popescu. De quelle amitié parle-t-on, qui ne concerne que la Russie et un pays qui n’existe pas ? »

Lénine « a maudit » la brouette

Arrivé à Tiraspol [la capitale de la Transdniestrie], après des ablutions dans le Dniestr et après avoir partagé son pain avec les chiens errants, Ghenadie a dirigé ses pas vers le village de Sucleia, où vit son ami, le sculpteur local Grigore Soltan. Mais là, le malheur s’est abattu sur lui. Après avoir photographié un Lénine « drôle, avec une tête énorme », soudain, sa brouette est tombée en panne. Comme si Lénine l’avait maudite. Mais qu’à cela ne tienne ! Avec l’aide de Soltan, tout en sifflant de la vodka, ils ont fait la nique au bolchévique et rafistolé la brouette !

Ghenadie Popescu a par ailleurs bénéficié de la bienveillance de la police. Leur première rencontre a eu lieu la nuit, à la sortie de Grigoriopol. Quand il a entendu : « Halte ! Qui va là ? », il a expliqué au policier qu’il habitait près de Bălţi, en Moldavie, et qu’il s’adonnait au tourisme expérimental. « Il m’a juste dit : Quoi, ça va pas la tête ? »

« Partout, les gens vaquent à leurs affaires et ne se soucient pas de politique. Ils se rendent bien compte qu’ils vivent dans un « pays » contrôlé par des éléments particuliers, mais ils ne s’en inquiètent guère, raconte-t-il. Dans la région, on dit que la Transdniestrie est le fief de l’ex-maire de Moscou, Iouri Loujkov, qui serait maître de ces territoires. Mais maintenant que Poutine a détrôné Loujkov, tous s’attendent à des changements. » En fait, qui se soucie encore de la résolution du conflit en Transdniestrie ? Même si la région finit par être incorporée à la République de Moldavie, « le repaire de pirates » aura un statut spécial, considère Ghenadie Popescu.

S’il pouvait participer aux négociations [dites « 5+2 » sur le statut de la Transdniestrie, qui impliquent les deux parties et cinq puissances médiatrices], Ghenadie Popescu dit qu’il prendrait une chaise, en scierait les pieds, puis se mettrait à quatre pattes avec la chaise sur le dos et inviterait les autres à s’asseoir. De telles négociations sont « une fiction sans aucun sens, un théâtre de l’absurde, où personne ne s’intéresse à ce que pensent les autres. La région de Transdniestrie se maintiendra dans la configuration actuelle tant que la politique européenne de voisinage ne changera pas », conclut l’artiste.

Repères

La Transdniestrie (littéralement, territoire au-delà du Dniestr) est une région sécessionniste de Moldavie frontalière avec l’Ukraine. Dans cet Etat autoproclamé (son indépendance, décrétée en 1990, n’a été reconnue par aucune nation) vivent un peu plus de 500 000 personnes, majoritairement russophones. Une force de maintien de la paix, composée de soldats russes, garantit le status quo depuis la fin de la guerre qui a opposé, en 1992, les séparatistes aux Moldaves.

Article repris sur http://www.courrierinternational.com/article/2011/12/07/voyage-en-brouette-au-pays-qui-n-existait-pas