Voyage dans un manuel d’histoire

Article par Céline Jankowiak

Céline Jankowiak, journaliste-stagiaire
Céline Jankowiak, journaliste-stagiaire

Etant née en 1986, l’époque du bloc URSS, de l’Allemagne de l’Est et de la « Bolchévita » a toujours eu un air de mythe ou de concept abstrait dans mon imaginaire. C’est en arrivant en stage en Moldavie que j’ai découvert l’existence de la République Moldave du Dniestr, ou communément appelée Transnistrie. « Un petit bout de planète où tout est resté intact comme à l’apogée de l’Union des Républiques Soviétiques Socialistes », m’avait-on dit.

Bien sûr, les échos qui me sont parvenus sur cette région n’étaient pas des plus favorables - un « pays » dangereux, une zone de non droits… bref, tout ce qu’il fallait pour exciter ma curiosité.

A la gare centrale de Chisinau, pour une trentaine de lei, j’obtiens mon ticket pour la machine à remonter dans le temps afin de me rendre compte par moi-même à quoi ressemblait cette époque. Voici la chronique de mon voyage dans un manuel d’histoire.

Le Nistru, fleuve qui sépare la Transnistrie du reste du pays. Photo : C. Jankowiak
Le Nistru, fleuve qui sépare la Transnistrie du reste du pays. Photo : C. Jankowiak

Au bout d’une heure et demie, j’arrive à Tiraspol, capitale de la Transnistrie et deuxième ville la plus peuplée de Moldavie. La Transnistrie est aussi connue sous l’abréviation PMR en russe : Приднестровская Молдавская Республика (pour ceux qui ne savent pas lire le cyrillique : Pridnestrovskaia Moldavskaia Respoublika). Ce petit bout de territoire, sept fois plus petit que la Belgique, coincé entre le Dniestr et la frontière ukrainienne, s’est auto proclamé indépendant en décembre 1991. Cette indépendance a été suivie d’une guerre de sécession en 1992. La Transnistrie possède son propre gouvernement (avec à sa tête le président Igor Smirnov), un Parlement, une armée, une police, un service postal, sa propre monnaie : la rouble transnistrienne, mais aussi une Constitution, un drapeau, un hymne national et des armoiries. Cependant, la Transnistrie n’est pas un état souverain, c’est-à-dire, aucun état ne reconnaît l’indépendance de la Transnistrie. Pour mieux se rendre compte, c’est un peu comme si la Corse avait décidé de se séparer brutalement de la France, emportant avec elle 80 % du potentiel industriel.

Au niveau économique, pour toute personne ayant déjà visité cet endroit atypique, résonne derrière le mot « Transnistrie » celui de « Sheriff ». Le groupe Sheriff, est un des principaux appuis économiques du président Smirnov dont le fils, Oleg Smirnov, est l’un des dirigeants du groupe. Sheriff possède, en quelque sorte, toute la Transnistrie. Il a le monopole dans beaucoup de secteurs. Ce groupe possède l’équipe de footFC Sheriff Tiraspol et son stade, une chaîne de stations essence, de supermarchés, il propose également une offre internet-téléphonie-bouquet satellite, possède une imprimerie, une fabrique de pain, des casinos, des concessions automobiles, une agence publicitaire, une entreprise de construction et enfin la célèbre fabrique de cognac Kvint, très réputée dans les pays environnants.

Statue à Lénine. Photo : C. Jankowiak
Statue à Lénine. Photo : C. Jankowiak

Mais c’est du côté touristique qu’il est intéressant de se pencher. La Transnistrie, c’est la Fédération de Russie des années ‘30. Longtemps considérée comme le paradis soviétique par les citoyens de l’URSS, la ville de Tiraspol est restée intacte. Au cours de vos excursions dans le centre-ville, il vous sera possible de tomber nez-à-nez avec une statue de Lénine, haute de six mètres ou encore la pas-moins-grande statue du général russe Alexander Suvorov, véritable emblème qui rattacha Tiraspol à la Russie en 1792.

Vous pourrez trouver au grès de vos ballades : faucilles et marteaux ornant certains coins de rue, un tank face aux bords paisibles du Dniestr, des affiches de propagande et de jolies églises orthodoxes. Voilà le détonnant mélange de la PMR. Comme en Moldavie avec les « routières », on se déplace en PMR avec la « marchroutka ». Ce mode de transport, correspondant à des maxi-taxis français, coute 2,5 roubles transnistriennes pour le voyage, quel que soit le temps que vous y restez. Petit tuyau, voici une phrase bien utile à retenir si vous voulez descendre : « На остановке » (prononcez : na astanovkié) que l’on prononce dans les « marchroutka » pour demander au conducteur de stopper son véhicule à l’arrêt suivant.

Statue à Al. Suvorov. Photo : C. Jankowiak
Statue à Al. Suvorov. Photo : C. Jankowiak

Il est difficile de se perdre dans Tiraspol. Cette ville ne possède que deux rues principales. Celle du 25 Octobre et celle nommée Karl Libinecht.

Non loin de la mairie de Tiraspol, au détour du « Hall of Fame » transnistrien représentant toutes les personnalités ayant compté dans l’histoire de la PMR, je me questionne alors sur ce respect illimité qu’a la population pour les chefs en tout genre (politique comme économique) et leur perpétuelle mise en avant. А l’époque, cela transcendait peut-être la population, lui faisant croire que tout était possible à force de travail et d’acharnement, poussant les citoyens à dépasser leurs limites et, eux-aussi, tenter de devenir un de ceux qui ornent cette rangée. Aujourd’hui ces portraits narguent les passants, rabaissant ceux qui n’ont rien accompli et surtout révèlent une minuscule élite vivant à l’abri du besoin. C’est cela aussi la Transnistrie.

Passons à une note plus légère. Ce que j’ai mangé en Transnistrie était tout simplement délicieux. Au petit déjeuner, les gens mangeront plus volontiers de la charcuterie et du fromage. Idéal lorsque l’hiver est rude. Pour le repas ou les goûters, je vous conseille les sloiki (Слойки ) - feuilletés sucrés comme salés, selon les goûts. Au déjeuner et dîner, comme dans beaucoup de pays de l’Est, les hostilités commencent par une soupe puis un plat principal. Au niveau des soupes : la solianka (Солянка ) et le borsch sont les plus appréciés. En ce qui concerne les plats principaux, c’est la viande de porc qui est la favorite. J’ai également goûté une céréale que je n’avais jamais vue comme accompagnement : le Sarrasin (Grietchka). On m’a expliqué qu’ici ce sont majoritairement les gens au régime qui en mangent. Le tout arrosé de thé à la canneberge. Délicieux.

Au niveau musical, mes hôtes m’ont fait découvrir des classiques de la musique contemporaine russe dont je ne soupçonnais pas l’existence. Sous une influence pop rock ils m’ont fait découvrir leur playlist composée d’Ария (Aria), Taнцы MИHVC (Tancy Minus), Звери (Zveri), Cплин (Splin), BИ2 (B2), Maшина Bpемени (Machina Vremeni) et Дима Билан (Dima Bilan).

Après un weekend passé à toute vitesse, je dois plier bagage et quitter mes hôtes pour retourner vers Chisinau afin de continuer mon stage. La Transnistrie aura été une très bonne expérience pour moi. Ce fut, tout d’abord, un saut dans un manuel d’histoire, mieux que la visite d’un musée poussiéreux du Check Point Charlie à Berlin. Le temps semble s’y être arrêté, tout est resté intact et continue de fonctionner comme à l’époque du bloc soviétique. Cet endroit a certains aspects qui mettent mal à l’aise, des règles étranges, une sévérité qui semble exagérée. Mais ce voyage fut pour moi une aventure humaine incroyable. J’ai découvert beaucoup de choses, appris autant que possible.

« Notre force est dans l'union avec la Russie ». Photo par C. Jankowiak.
« Notre force est dans l’union avec la Russie ». Photo par C. Jankowiak.

Culturellement parlant, ce fut très enrichissant. Tout comme je l’ai fait, je vous encourage donc à vous faire votre propre idée de la Transnistrie.

Que vous l’aimiez ou que vous le détestiez, ce pays ne vous laissera pas indifférent.

Le 23 février 2010