Vingt ans d’indépendance, vingt ans d’échecs

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Dans un éditorial amer, le rédacteur en chef du magazine moldave Contrafort déplore l’impasse politique, économique et identitaire dans laquelle se trouve aujourd’hui son pays. Les libéraux pro-européens (et pro-roumains) au pouvoir pourraient être à nouveau battus par les communistes (pro-russes) aux prochaines élections.

Vasile Gârneţ


Vingt ans après la déclaration d’indépendance, le 27 août 1991, la République de Moldavie reste une promesse désespérée sur la carte du monde. Elle a raté tout ce qu’il était possible de rater pendant cette période. Elle a raté l’unification avec la Roumanie et elle a raté l’intégration européenne. Elle a raté son unité territoriale, se retrouvant avec deux régions à problèmes – la Transdniestrie et la Gagaouzie (la première plus séparatiste que la seconde), créations de Moscou, qui refuse de retirer son armée d’occupation de ses régions.

Nous avons raté, dans la conjoncture créée après 1989, la pleine légitimation de l’identité roumaine* : dans la Constitution trône encore un idiome fictif, « la langue moldave », la langue roumaine n’ayant pas la reconnaissance d’une langue d’Etat dans la Moldavie indépendante. Et pourtant l’affirmation de la langue roumaine en Bessarabie n’est pas seulement l’ambition d’une élite culturelle qui voudrait imposer ses règles à la communauté dont elle est issue, mais serait une voie de sortie d’un état de sous-développement intellectuel, le symbole de notre accès au monde occidental. Nous sommes Européens parce que nous sommes Roumains, parce que la langue roumaine est l’une des 27 langues officielles de l’Union européenne (UE).

Pour continuer notre bilan « festif », il faut ajouter que nous avons raté, ces deux dernières décennies, l’ensemble des réformes qui définissent une économie de marché compétitive. Les Moldaves ne sont pas un peuple habitué à réfléchir. Ils ne semblent pas non plus dotés de capacités métaphysiques (malgré leur religiosité notoirement affichée), et ignorent l’état d’esprit de « la juste indignation » de celui qui crée quelque chose de concret, qui puisse les aider à profiter de la vie là où ils sont nés. Après vingt ans d’indépendance, la Moldavie est malheureusement un pays qu’on s’empresse de quitter à la moindre occasion. Et ce phénomène d’exode rend également ridicules les discours nationalistes passéistes sur « la patrie sacrée ». Parce que la Moldavie est en train de se dépeupler et, bientôt, il n’y aura plus grand monde pour la légitimer sur la carte.

La prise en compte, fût-elle partielle, de ces échecs, ne signifie pas nécessairement que ces deux dernières décennies n’ont rien apporté de positif à la Moldavie. La preuve la plus spectaculaire de ces évolutions souterraines, réticulaires, ce sont les événements du 7 avril 2009 – le moment inaugural de la nouvelle démocratie moldave. Les jeunes qui sont descendus dans la rue pour protester ont démontré au monde qu’ils refusaient de continuer à être des victimes soumises, la « sciure de l’histoire ». Que leur aspiration naturelle à la liberté ne pouvait plus être enchaînée par la fraude électorale, la persécution policière ou par l’instauration d’un nouveau « rideau de fer » entre la Moldavie et le monde occidental.

Il est vrai que même ce moment lumineux semble avoir été noyé par la médiocrité et la lâcheté congénitales des dirigeants politiques de l’Alliance pour l’intégration européenne [qui a pris le pouvoir en juillet 2009], dont les combats mesquins ont occulté l’objectif final pour lequel ils avaient été élus – le démantèlement du système communiste. Permettant ainsi à Vladimir Voronine [le président procommuniste contraint à la démission en 2009] et à son détachement non seulement de se sentir comme des coqs en pâte dans l’opposition, mais aussi de plus en plus déterminés à prendre leur revanche.

Les deux décennies écoulées depuis la proclamation de l’indépendance nous laissent, de manière symptomatique, dans une lamentable impasse politique, causée par la non-élection du président du pays où nous a conduit l’absence du suffrage universel. [Depuis 2009, le Parlement échoue à élire un président.] Cela ouvre la voie à des élections législatives anticipées, dont les fruits ne tomberont probablement pas très loin de la catastrophe du 25 février 2001 [élections législatives qui avaient déjà vu le retour des communistes au pouvoir]. Après vingt ans d’indépendance, la Moldavie demeure la seule république de l’espace post-soviétique – de la mer Baltique à la mer Noire – où les communistes pourraient arriver pour la troisième fois au gouvernement, non pas à la faveur d’un coup d’Etat, mais par des élections libres. Entre deux flambées des prix, contre toute logique, entre deux crises politiques, nous continuons à vivre dans cette promesse désespérée qu’est la Bessarabie, un endroit où, si nous étions honnêtes, nous devrions reconnaître, après Ludwig Wittgenstein, qu’il n’y a rien à célébrer.

Note :* Le séparatisme latent de la Gagaouzie (région autonome majoritairement habitée par des Gagaouzes, peuple turc chrétien-orthodoxe), et affirmé de la Transdniestrie (région peuplée de Russes), indiquent que la Moldavie, dans son ensemble, ne peut se réduire à son « identité roumaine », cette tentative expliquant peut-être justement les velléités séparatistes des régions citées.

Article repris sur http://www.courrierinternational.com/article/2011/08/30/vingt-ans-d-independance-vingt-ans-d-echecs