Un ministre combattant - l’illustre Nicolae Matcas

Nicolae Matcas
Nicolae Matcas

Je garde son visage en mémoire depuis des années. Souvent je le croisais dans le hall des mathématiciens de l’Université de Chisinau : un bel homme avec des yeux tristes. Je ne me rappelle plus la couleur de ses yeux mais il me semble qu’ils avaient les pupilles dilatées, ce qui me faisait penser qu’ils étaient noirs.

Lui - un Bessarabien, moi – un Transnistrien, ces yeux me faisaient de la peine, on en voyait la tristesse : le mal fait par ceux de l’autre rive de Nistru était immense, et en particulier, dans le domaine linguistique. Mais, voilà qu’un jour ensoleillé de juin, la communauté des philologues de l’Université, après les examens de fin d’études, rassemblée dans les escaliers du hall posait pour une photo. Passant devant, je lève la main et je crie : « Mes salutations à la Faculté de Lettres Slavonnes ». Certes, je fus mouchardé par un chef, juste arrivé en Bessarabie depuis Valea Hotului. Mais, en même temps, toute modestie mise à part, je peux dire que je reçus la sympathie de la majorité. Chacun, en effet, au fond de lui savait la vérité – on est Roumains et notre langue est roumaine. Je ne suis pas sûr que Nicolae Matcas fût parmi ces gens rassemblés sur les escaliers. Mais si l’on se croisait, la tristesse disparaissait et je sentais que dans son regard il y avait une sorte de sentiment de joie. Je l’avais revu dans le bureau de la maison du feu académicien, Silviu Berejan. Même si dans ses grands yeux il y avait le même sentiment de tristesse, il restait aimable dans ses propos.

Plusieurs années se sont écoulées et c’était le début de la renaissance nationale. L’activité, la motivation avaient effacé la tristesse des yeux de Nicolae Matcas : il était devenu le socle de cette renaissance. Des articles dans les journaux, des émissions télévisées portaient la signature et l’image du lumineux Nicolae Matcas. Une fois adoptée au Parlement la fameuse « Législation linguistique » (1989), j’ai l’impression que Nicolae Matcas tenait chaque jour des discours à la télévision à propos de l’étude (écriture et lecture) de l’orthographe latine. Tout le pays le suivait avec attention et il était devenu un vrai guide du peuple. Bien sûr, il était souvent accompagné lors de ces discours du feu Ion Dumeniuc. Celui –ci, étant d’origine ukrainienne, avait consacré sa vie à la société dont il faisait partie. Je me rappelle avoir demandé à Mihai Ghimpu (à l’époque - député, maintenant - Président du Parlement moldave et Président par intérim du pays – note du rédacteur) : « Quelle doit être la place de Nicolae Matcas ? ». « Ministre de l’Enseignement ! » - a répondu ce dernier à haute voix, comme une décision sans appel. Au sein du Front Populaire, sa candidature a été votée à l’unanimité.

Il est difficile de tenir le compte de toutes les choses qu’arrivait à faire le ministre Nicolae Matcas : tout le monde le sait … Plus bas, je vais mentionner un seul un détail. La Chambre des Députés nous invite à Bucarest en août 1990 pour signer l’« Accord » sur les deux milles bourses accordées à la République de Moldavie - un cadeau du Dieu. Arrivés à Bucarest, on nous attendait : un vice-président de la Chambre, monsieur Ionel Roman, me semble-t-il, en pleine séance, nous invite à prendre place dans le présidium, et nous prévient que nous serons invités à prendre la parole … Mon Dieu, si vous aviez vu le Ministre qui semblait arrivé au ciel ! Il a parlé pendant presque une demi-heure, sans complexes, des sentiments qu’il avait à l’esprit depuis longtemps. A la fin de son discours, la salle l’a applaudi debout. Je n’oublierai pas ces moments de fierté.

Et maintenant, voici le détail dont j’allais parler. Dans le cadre du Ministère de la Science et de l’Enseignement - comme il s’appelait à l’époque - il y avait un projet de Loi sur l’Enseignement. Après discussions, la conclusion était qu’il y avait besoin d’un autre projet, radicalement distinct du projet initial. Le ministre Matcas faisait des allers-retours auprès du Ministre de l’Education de Roumanie, pour présenter un nouveau projet, compatible avec le projet roumain. Ensuite, il fut publié et présenté pour examen et discussion. Les agrariens (à l’époque – au pouvoir, note du rédacteur) ont alors organisé une réunion spéciale dans le cadre du Ministère agroindustriel et ont a invité des professeurs des écoles et des universités. Le verdict a été dur : décision de repousser ce nouveau projet - car il était roumain – et, de plus, d’écarter le ministre Nicole Matcas de sa fonction.

A cette occasion, il est invité au Parlement pour explication - invitation qui ne pouvait pas être ignorée. Quand le ministre prend le micro, les attaques des agrariens commencent. Pour nous, ceux du Front, sa fonction de ministre semblait près d’être perdue. Mais, magistralement, Nicolae Matcas, avec sa grande culture, sa parfaite maitrise de la langue roumaine, durant près de deux heures, a pu faire face aux agressions agrariennes. Ce qui a d’ailleurs étonné la salle, et la loge des invités. Dès lors, Nicolae Matcas est devenu encore plus actif dans la défense de la cause nationale au sein du Gouvernement. De plus, il avait à ses côtés le ministre de la culture et des cultes, Ion Ungureanu. Ils étaient les seuls qui causaient des « problèmes » à chaque réunion du Gouvernement, où la majorité était constituée d’agrariens ou de membres d’esprit agrarien. Ces deux hommes ont pu résister jusqu’à ce que le nouveau Parlement soit devenu entièrement agrarien. Ecartés du nouveau Gouvernement, ils ont alors tenté leur chance en Roumanie, où tous les deux se sont fait entendre, comme deux maîtres de la civilisation roumaine.

Avant de finir le portrait de Nicolae Matcas, je tiens à mentionner une anecdote liée à ma profession de mathématicien. En 1991, comme nous nous trouvions à Bucarest ensemble, l’Université « Babes-Bolyai » de Cluj nous invite à leur rendre visite. Dans l’amphithéâtre « Tiberiu Popoviciu » il y avait beaucoup de monde. La rencontre a eu lieu à la Faculté de Mathématique. Sachant que je faisais partie de leur discipline, on m’a demandé d’exposer quelques détails de mes recherches. Je prends la craie et je commence à expliquer un algorithme, que je considère élégant, pour résoudre un problème d’ordre pratique. Et, à un moment donné, dans une matrice, je commets une erreur : peut être à cause de l’émotion ou parce que j’essayais d’aller trop vite. Personne de la faculté ne s’en est aperçu. Alors, quand, monsieur le ministre, Nicolae Matcas, m’a montré mon erreur, j’ai été très étonné : un philologue qui peut remarquer une erreur cachée de mathématiques ? Plus tard, je me suis rendu compte d’où venait cette étendue d’esprit. Il avait fait son doctorat à Saint-Petersbourg sur le thème : « La linguistique mathématique, structurelle et appliquée », publiant à Chisinau en 1982 sa monographie « Ecole de la pensée. Théorèmes linguistiques ».

Jusqu’à présent, je ne sais toujours pas la couleur de ses yeux, mais je suis convaincu que l’illustre Nicolae Matcas a un esprit purement roumain.

Article par Petru Soltan, académicien, publié sur http://www.timpul.md/articol/un-ministru-luptator---ilustrul-nicolae-matcas-9575.html

Traduction – Irina Todos. Relecture - Michèle Chartier.