Splendeurs et misères de la Moldavie

Je suis rentré récemment d’un long périple dans les pays de l’Europe de l’est et… je n’en suis pas encore revenu ! Voici un petit topo du plus secret, du plus énigmatique et du plus déroutant d’entre eux : la Moldavie.

La Moldavie, c’est le Cuba de demain ! Voilà un pays débarrassé du communisme et où, 15 ans après l’euphorie du grand soir de 1991, la désillusion est générale. Première nouvelle : les communistes sont toujours aux manettes.

Pas bêtes, ils ont retourné leur veste, adopté un parler démocratique et appris à louer le système libéral et sa sacro-sainte libre entreprise. Résultat : les richesses sont aux mains d’une clique d’affairistes et de mafieux et la population trinque.

Le pays est régulièrement cité comme étant le plus pauvre d’Europe et offre de loin l’image d’une nation fermée et livrée à la corruption, au népotisme, à la prostitution et à des trafics en tous genres.

En arrivant à Chisinau, on est d’abord frappé par la profusion de voitures de luxe qui sillonnent la ville dans tous les sens : Mercedes rutilantes, BMW séries limitées, Lexus flambantes neuves et véhicules tous terrains se meuvent en toute quiétude dans les grandes artères de la ville.

En battant le pavé, on constate ensuite l’énorme quantité de restaurants et de cafés encombrés à toute heure de la journée par une foule qui affiche volontiers ses moyens : jolies montres au poignet, colliers en or ou en argent bien agencés autour du cou, fringues branchées du meilleur effet et, bien entendu, le portable dernier cri que l’on décroche de temps en temps avec une nonchalance guindée. Le must, ce sont les clés de la voiture posées négligemment sur la table et que l’on tripote entre deux phrases creuses ou en appelant le serveur.

On l’aura compris : en Moldavie, on est en plein dans le règne du paraître. Les apparences, voilà l’essentiel. Il faut afficher, montrer, en mettre plein la vue… Et c’est formidable ! Alors que le pays est pauvre et pointe au dernier rang des nations européennes en termes de richesses produites, alors que le salaire moyen y oscille royalement entre 70 et 150 euros mensuels, on se croirait, en se baladant à Chisinau, quelque part entre Paris et Londres.

Une petite anecdote qui m’a été soufflée là-bas et qui illustre bien cette course effrénée au prestige et à l’ego : une jeune moldave qui travaille en France reçoit sa mère en visite pour deux semaines. Le temps d’un week-end, elle veut la faire voyager, lui montrer un peu la France. Son choix se porte sur Arles, ses arènes et sa Camargue environnante. Sa mère de froncer alors les sourcils : « Arles ? De quoi me parles-tu là, ma fille ? En Moldavie, personne ne connaît cette ville. Moi, ce sont Nice et Monte Carlo que je veux raconter à mon retour. Ce sont ces villes que les gens connaissent et ils sauront alors de quoi je cause. »

Autre fait révélateur des mentalités : à Chisinau, on croirait que le cyclisme est interdit. Les vélos sont inexistants. Tout simplement parce qu’ils sont synonymes de dénuement. Ils symbolisent la pauvreté. Se déplacer à vélo signifie dans la psyché moldave qu’on n’a pas les moyens de s’offrir un véhicule. La honte…

Que dire des femmes en Moldavie ? C’est le défilé permanent ! Jamais vu une pareille multitude de jeunes filles maquillées et fardées, en minijupes ou pantalons courts moulants, en talons hauts, avec décolletés plongeants et toutes en string. Une Moldave sans string et fesses proéminentes, c’est rare ! Et disons-le sans détours, les Moldaves sont jolies. La malbouffe, l’excès pondéral ou l’obésité, elles n’ont pas l’air vraiment au courant. Toutes plus graciles et plus longilignes les unes que les autres. L’une vous fait oublier l’autre, comme on dit en Orient, et même les quelques laides le sont d’une laideur distinguée. Que cherchent ces femmes ? Plaire ? Trouver le mari idéal, fonder une famille ? Comme partout ? C’est plus compliqué… Le capitalisme est une idée neuve en Moldavie. En arrivant, il a désigné le critère roi dans les rapports humains : l’argent. Mes interlocuteurs/trices sont unanimes : ces créatures sont d’abord et avant tout sensibles à un argument : le portefeuille. Voir les hommes cracher au bassinet, voilà ce dont elles raffolent. Et le charme, alors ?- ripostai-je d’une voix éloquente, en me dressant et en agitant les bras pour signifier l’évidence, l’esprit, l’humour, le romantisme, la droiture, la gentillesse et la bonne éducation, passés à la trappe, nom de nom ??? Eclat de rire général. Il est mignon… Ce sont là des agréments appréciés, toujours bons à prendre, mais largement secondaires, me dira-t-on. Tristesse…

En Moldavie, avec le culte généralisé des apparences, le spectacle de la pauvreté se mérite pour le touriste amateur de misère. Il doit le chercher. A côté, les bidonvilles de Bombay, les tireurs de pousse-pousse de Delhi et les miséreux d’Addis-Abeba qui s’affichent aux mirettes dès votre arrivée, c’est trop facile. Et puis, c’est devenu un peu ringard, on s’en est lassé. Place à des images innovantes. Le touriste amateur de misère investira par exemple les anciens immeubles d’habitation soviétiques pour jouir d’un authentique spectacle de délabrement général. Les façades sont sales, écorchées, rongées par l’usure et la moisissure, les fenêtres déglinguées et fissurées. En pénétrant dans les bâtiments, on avise des ascenseurs préhistoriques et puants, des boîtes aux lettres défoncées et rongées par la rouille, des poubelles communes débordantes d’immondices et ouvertes aux vents, des rampes d’escaliers brinquebalantes voire inexistantes, des murs infects gagnés par l’humidité, etc. Et tout cela, de dehors, c’est à perte de vue. Le pied ! On en a le souffle coupé.

Le touriste amateur de misère fera également quelques virées à la campagne. Passé Chisinau, plus de signalisation sur les routes. Il faut connaître son chemin sur le bout des doigts ou se munir d’une boussole. La splendide Route des Vins permet de traverser de charmants villages sans asphalte. Des puits y sont disposés tous les 500 mètres.

Ah ! Le chauffeur vous apprend, l’air distrait, que les villageois n’ont pas l’eau potable à la maison et encore (!), ceux-là sont de sacrés veinards : les puits sont situés à un jet de pierre de leurs chaumières. D’autres doivent se farcir des kilomètres pour s’en procurer. Donc, pas de réseau de distribution d’eau dans les villages : c’est simple et c’est à une poignée de kilomètres de Chisinau, de ses berlines de luxe, de ses restaurants bondés et de sa vie nocturne tapageuse. Par -20 degrés en hiver, les villageois vont chercher l’eau dans les puits pour leurs besoins quotidiens : se laver, faire la vaisselle, le linge, etc. C’est une question que j’ai maintes fois posée : comment l’Union Soviétique qui envoie des hommes dans l’espace n’est-elle pas en mesure d’assurer une distribution d’eau potable à ses administrés ? Une question de priorités certainement…

Sur la route toujours, il arrive de traverser des villages fantômes. Explication : les habitants au complet sont allés voir ailleurs. La Moldavie est un grand fournisseur d’immigrés. Après moi, c’est mon frère, ensuite mon cousin, puis mon voisin, et naturellement la copine de mon voisin et ainsi de suite. L’Italie et la Russie sont les premiers clients. En France, une commune dans les environs de Paris compte une forte communauté moldave. Les visas pour partir sont pris d’assaut, les trafics et les pots-de-vin - monnaie courante. Ces immigrés, par définition pourvoyeurs de devises, sont du pain bénit pour une économie moribonde. Comme sous d’autres latitudes, la monnaie nationale (le leu moldave) se maintient vaillamment grâce aux seuls apports des immigrés.

La Moldavie est le Cuba de demain, disais-je. C’est aussi le Cuba d’hier. Des inégalités sociales abyssales, un pouvoir politique corrompu et largement discrédité. L’animation, le luxe indécent, le faste et la luxure dans la capitale, alors que les campagnes manquent du minimum vital. Avec en prime, une population déboussolée : sa Révolution, elle l’a déjà réalisée, non ? Que peut-elle faire de plus ?

Article par Khaldoun Laroui, enseignant

Article par Khaldoun Laroui, enseignant