Pierre Verluise (dir.), Une nouvelle Europe. Comprendre une révolution géopolitique, Paris, Karthala, 2006.

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Pierre Verluise (dir.), Une nouvelle Europe. Comprendre une révolution géopolitique, Paris, Karthala, 2006.

A première vue, le titre peut s’avérer trompeur ; ce livre ne fait pas référence à la « nouvelle Europe » des dix entrants de 2004, mais concerne bien l’ensemble du continent et ses évolutions depuis 1989. Cette période peut être considérée comme un moment
« géopolitique » par excellence, marqué par la réapparition de l’Europe Centrale et la fin du
bloc de l’Est, ainsi que par l’effondrement de l’URSS.

Pierre Verluise [1]
nous invite, à travers une vingtaine de textes, écrits tant par des
spécialistes que des praticiens, à prendre du recul par rapport à l’événement. Les tendances et
événements récents - crise européenne sur l’Irak, géostratégie de l’élargissement de 2004,
incertitudes quant aux frontières - s’insèrent ainsi dans des logiques durables de
recomposition des territoires et des identités en Europe.

Cette pluralité de témoignages, d’entretiens, et d’analyses, à la fois denses et précis,
parfois contradictoires les uns les autres, mais toujours bien documentés, offre des clés pour
comprendre la nouvelle Europe et, par la même occasion, les potentialités d’une « Europepuissance
 ». Au-delà de la diversité de ce livre, deux traits traversent plusieurs contributions :
d’une part, l’hétérogénéité grandissante à l’intérieur de l’UE, et d’autre part, les relations de
cette nouvelle Europe avec deux partenaires, à savoir les Etats-Unis et la Russie.

Une hétérogénéité plus grande du continent

En comparaison avec la période précédente, la « nouvelle Europe » se révèle bien plus
hétérogène, ce qui peut paraître paradoxal au vu des progrès de la construction européenne.
On peut donc distinguer trois dynamiques : le processus d’intégration à l’œuvre dans le cœur
historique, le déplacement du centre de gravité géopolitique dû à l’élargissement à l’Europe
Centrale, et le questionnement autour des frontières de l’Europe.

Le cœur historique franco-allemand a en effet poursuivi son intégration au cours de
ces années, une intégration jalonnée de craintes et de calculs de part et d’autre. L’Allemagne
passe selon Edouard Husson, d’une « hégémonie douce » (Fischer), à une politique de
concertation permanente avec ses partenaires européens, en particulier avec la France. Cette
tendance, renforcée par une crise économique structurelle, s’exprime avec force quand la
menace de guerre en Irak se fait plus précise (2002).

Toutefois, à côté du « cœur historique », l’élargissement aux pays d’Europe Centrale
et Orientale en 2004 a introduit des changements profonds au sein de l’UE. Proclamant
l’heure du « retour à l’Europe » à la fin des années 1980, les nouveaux entrants ont dû
patienter pendant près de 15 ans, avec des négociations parfois périlleuses politiquement, à
l’exemple des décrets Benes [2]. En outre, leur entrée officielle dans l’UE a été précédée par une
forte montée de tensions entre « vieille Europe » et « nouvelle Europe » pour reprendre les
termes de Rumsfeld, entre le cœur européen et les nouveaux entrants qui ont choisi des
options divergentes. Au demeurant, derrière ces divisions, se cachaient des opinions publiques
européennes largement convergentes.

Par ailleurs, l’entrée de ces nouveaux membres pose ouvertement la question des
frontières de l’Europe, que soulèvent plusieurs auteurs : les pays de la périphérie souhaitent
intégrer leurs voisins, à l’exemple de la Pologne qui entend faire entrer l’Ukraine dans l’UE.
Varsovie ne fait que reprendre la politique allemande des années 1990 : faire en sorte que ses
frontières ne coïncident pas avec celles de l’UE. Or, suite aux référendums négatifs sur la
Constitution et aux déclarations de dirigeants européens, les perspectives de nouveaux
élargissements se sont rétrécies, tant la question des frontières définitives de l’UE divise les
pays-membres. La décision d’élargir l’UE dépendait auparavant de la reprise de l’acquis
communautaire, de l’avis favorable de la Commission Européenne et de chaque
gouvernement. De plus, Pierre Verluise a raison de rappeler que dorénavant, l’adhésion de
tout membre dépendra également des électeurs français (depuis la modification
constitutionnelle du 25 février 2005), en raison de l’article 88-5 de la Constitution qui impose
la tenue d’un référendum en cas de nouvel élargissement [3].

Une Europe sous influence ? UE, Etats-Unis et Russie.

La contrepartie de l’élargissement, qui a permis la diffusion avec succès des standards
européens en matière de démocratie et d’économie, a été cette hétérogénéité croissante que
nous venons de constater. L’Europe, si elle veut être un sujet stratégique identifié et cohérent,
doit se poser en priorité la question de ses rapports avec les Etats-Unis ainsi qu’avec la
Russie. En effet, on observe dans différentes contributions comment ces deux derniers Etats
divisent les Européens afin d’arriver à leurs fins. Cependant, cette tactique ne doit pas
empêcher l’UE d’adopter une attitude constructive et de renforcer les partenariats avec ces
deux pays-clés.

La construction européenne s’est réalisée grâce au concours américain pendant la
Guerre froide, puisque Washington y voyait un contrepoids à l’hégémonie soviétique à l’Est
du continent. De plus, les ex-démocraties populaires voient dans la solidarité atlantique le plus
sûr moyen d’assurer leur sécurité. Toutefois, comme l’un des contributeurs l’avance avec
franchise : « nous avons eu des intérêts stratégiques presque communs avec les Etats-Unis
durant 40 ans. Aujourd’hui, nos intérêts stratégiques divergent, nos visions du monde ne sont
pas identiques
(…) » [4]. La question de la survivance de l’OTAN et de son rôle se pose en effet
à un moment où l’UE entend se doter de ses propres capacités de défense.

De manière similaire, Moscou est critiquée, non seulement pour l’héritage du
« soviétisme », mais aussi pour son attitude actuelle. Ainsi, Stefan Wilkanowicz
souhaite obliger « les Russes à repenser leur identité impériale », tout en affirmant la
nécessité de « travailler avec eux, dans un esprit de dialogue » [5]. Certes, la Russie
d’aujourd’hui n’est pas l’Union Soviétique, et l’Europe n’est plus un condominium soviétoaméricain [6].
Le poids de la mémoire et l’héritage de la domination soviétique ne disparaîtront
pas en un jour et continueront de peser sur les représentations géopolitiques des pays centreeuropéens.

Au final, le tableau géopolitique de l’après-guerre froide que brosse Pierre Verluise
montre une Europe dont les défis d’avenir ne manquent pas - construction politique, gestion
de l’après-Yougoslavie, élargissements possibles à venir. Or, ces trois aspects sont liés dans
une certaine mesure. Prenons l’exemple de l’indépendance récente du Monténégro, qui
illustre toute la difficulté de l’espace post-yougoslave, soumis à des processus de
désintégration. On s’aperçoit vite que la gestion de l’Europe du Sud-Est, en termes politiques
et économiques, ne peut se faire qu’avec une perspective d’intégration régionale, alors même
que celle-ci est mise à mal par le coup d’arrêt à la Constitution. Ainsi, le livre est intéressant à
plus d’un titre, tant il tend à donner une dimension pluraliste au débat et, surtout, met en
lumière bien des dilemmes que se posent aux Européens.

[1Voir également son livre Géopolitique de l’Europe. L’Europe élargie a-t-elle les moyens de sa puissance ?, Paris, Ellipses, 2005

[2Les décrets Benes renvoient à la question des trois millions d’Allemands expulsés de la région des Sudètes
(Tchécoslovaquie) à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Or, un certain nombre de forces politiques en
Allemagne et en Autriche ont utilisé le prétexte de l’élargissement pour tenter de reposer la « question
allemande » au moment des négociations. Voir p. 93-112.

[3P. 277-278

[4P. 220

[5P. 212

[6A ce titre, les hypothèses de Catherine Durandin, qui attribuent un rôle majeur aux Etats-Unis et à l’Union
Soviétique dans le déroulement de la « révolution roumaine » sont particulièrement intéressantes. Voir p. 19-34.