Moldavie : la crise politique en cache une autre

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Julien Danero Iglesias *

La crise politique et identitaire moldave plonge ses racines dans une histoire tourmentée, faite d’une oscillation permanente entre Est et Ouest – entre Russie et Roumanie – et marquée par les occupations successives du territoire de la Bessarabie(1), ottomane d’abord, puis tsariste en 1812, roumaine dans l’entre-deux-guerres et soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Indépendante depuis 1991, la République de Moldavie compte, à côté d’une majorité de Moldaves (75,8 % de la population), diverses minorités : notamment ukrainienne (8,4 %), russe (5,9 %), gagaouze (4.4 %)(2) et bulgare (1,9 %)(3).

Cette composition ethnique détermine en partie la question qui se pose depuis l’indépendance : qui sont les « Moldaves » ? Mais aussi, quelle est leur histoire et quel est leur projet commun ? Surtout, les Moldaves existent-ils en tant que nation distincte des Roumains ?

Le débat public est traversé par une lutte permanente entre deux visions opposant, d’un côté, des « Moldovénistes » qui affirment que les Moldaves forment un peuple à l’histoire et à la culture propres et, de l’autre, des « Roumanistes » qui estiment que les Moldaves sont des Roumains qui ont été séparés artificiellement de la Mère-Patrie. Schématiquement, la première vision est partagée par le Parti des communistes de République de Moldavie (PCRM, au pouvoir entre 2001 et 2009), les populations moldaves rurales et plus âgées, ainsi que les minorités, tandis que la seconde rassemble les partis qui forment l’Alliance pour l’intégration européenne (AIE), coalition actuellement au pouvoir, les populations moldaves citadines, les intellectuels et les jeunes. Alors que l’on considère généralement que cette question identitaire a toujours constitué une « valeur refuge » de la politique locale(4), les récents développements montrent que, au-delà du champ politique, c’est l’ensemble de la société qui semble s’embraser autour de la question.

Révolution et blocage

L’opposition entre ces deux visions radicalement différentes de l’identité moldave a atteint son paroxysme lors des élections législatives d’avril 2009(5) : après la victoire du PCRM - avec un score inattendu de presque 50 % -, des manifestations sont organisées, mêlant des slogans contre la fraude présumée du parti vainqueur, des demandes de démocratie et des revendications pro-roumaines de réunification et de retour à la Mère-Patrie. Les protestations tournent à la « révolution » le 7 avril, lorsque le Parlement et la Présidence sont mis à sac et des drapeaux roumain et européen sont déployés sur le bâtiment du premier. Le calme est rapidement rétabli mais le PCRM accuse alors les partis de l’opposition d’avoir tenté un coup d’État, avec l’aide des autorités roumaines tandis que, de leur côté, ces derniers soupçonnent le parti communiste d’avoir organisé les violences afin de renforcer sa mainmise sur le pays.

Incapable d’atteindre le « vote d’or »(6) qui, seul, permettrait d’élire un Président, le Parlement doit se résoudre à organiser de nouvelles élections législatives, en juillet 2009. Elles inaugurent une nouvelle donne politique puisque le PCRM perd alors la majorité face à une coalition des partis d’opposition aux communistes, alliés au Parti démocrate moldave (PDM) qui, grâce à une dissidence communiste, vient alors d’acquérir un poids électoral significatif. Pour autant, la nouvelle coalition n’en parvient pas plus à élire un Président. Après un nouveau scrutin en juillet 2009, remporté par la coalition au pouvoir, et un référendum en faveur de l’élection du chef de l’État au suffrage universel – ce dernier, organisé en septembre 2010, est invalidé faute d’un nombre suffisant d’électeurs –, ce n’est qu’en mars 2012 qu’un Président est élu : ancien juge non-affilié qui s’engage aussitôt à respecter une voie « neutre » en politique tant intérieure qu’extérieure, Nicolae Timofti apparaît aussitôt comme un personnage consensuel(7).

Mesures identitaires et politiques

Si la crise politique semble maintenant résolue, la crise identitaire, elle, va croissant. Alors que les communistes au pouvoir avaient engagé la « moldovénisation » du pays, tant dans les domaines de la langue et de l’histoire que de la culture(8), les nouvelles autorités s’attachent à mettre en avant leur propre définition de l’identité moldave, dans un désordre qui révèle bien les divergences entre les membres de cette coalition.

La question linguistique est emblématique de ces difficultés à trouver un accord au sein de l’AIE : suite à une interpellation, en septembre 2009, du Premier ministre Vlad Filat par un député européen roumain au sujet du statut de la langue d’État en Moldavie, le Président par intérim, Mihai Ghimpu, a proposé de modifier l’article 13 de la Constitution, qui, depuis 1994, accorde au « moldave » le statut de langue officielle. Créée en décembre 2009, une Commission pour la Réforme constitutionnelle a peu après proposé de retirer l’appellation « moldave » et de la remplacer par « roumaine », et de priver la langue russe de son statut de langue de communication interethnique. Le président du Parlement, Marian Lupu, a alors fait part de ses préventions, craignant que cette mesure ne contribue à diviser la société : consensuel, il a donc proposé de maintenir la dénomination « langue moldave », à laquelle viendrait s’ajouter, entre parenthèses, la dénomination « langue roumaine ». Les membres de l’alliance ne sont pas, depuis, parvenus à un accord et la modification de la Constitution a été reportée sine die.

L’enseignement de l’histoire, lui-aussi, fait débat. Ainsi, l’annonce faite en août 2011 par le ministre de l’Éducation, Mihai Sleahtiţchi, d’une réforme à venir de l’enseignement de l’histoire dans le secondaire a déclenché une série de critiques : le nouveau cours se diviserait en « trois sections – histoire universelle (50 %), histoire nationale (45 %) et histoire locale ou régionale (5 %), c’est-à-dire l’histoire de la localité » dans laquelle se situe l’établissement scolaire. La suppression, induite par cette réforme, du cours intitulé « Histoire des Roumains » a provoqué la colère de certains, qui se sont élevés contre « un attentat envers la conscience nationale des Roumains bessarabes que seul le régime communiste de Vladimir Voronine avait osé mettre en pratique ». Pour faire taire les protestations, le ministre a finalement préféré requalifier les trois sections du nouveau cours en « espace universel (50 %), espace roumain (45 %) et espace local (5 %) »(9).

Mihai Ghimpu, de son côté, a signé le 14 janvier 2010 un décret portant création d’une Commission pour l’étude et l’appréciation du régime communiste totalitaire de la République de Moldavie. Le décret mentionne que, depuis l’indépendance, la Moldavie « demeure (…) un État qui ne connaît pas la vérité sur le régime communiste totalitaire de son histoire ». Les conclusions de la Commission ont été rendues publiques en juin 2010 dans un rapport qui estime que « le régime totalitaire communiste a été dès le début et jusqu’au dernier moment de son existence un régime criminel et répressif, abusif et inhumain, sans aucune légitimité. (…) Il a représenté un régime d’occupation étrangère soviétique (…). La Commission propose la condamnation officielle du régime totalitaire communiste (…), responsable d’actes de génocide et de crimes contre l’humanité, de terreur de masse, de répression politique, de famine organisée, de déportations, de violation de la dignité humaine et des droits humains fondamentaux »(10).

Simultanément au rendu des conclusions de la Commission, Mihai Ghimpu a signé un décret instituant le 28 juin comme Journée nationale des victimes de l’occupation soviétique et du régime totalitaire communiste(11). Enfin, une décision du Parlement prise en juillet 2012 interdit d’arborer « à des fins politiques » les symboles communistes, comme la faucille et le marteau.

On comprend bien qu’au-delà de leur finalité affichée, qui vise à participer à la définition de l’identité moldave dans son rapport au passé, ces mesures tentent également de décrédibiliser le parti communiste anciennement au pouvoir (le PCRM) et de tout faire pour l’éliminer politiquement.

Une lutte par des symboles

C’est en fait dans l’ensemble du pays et à tous les niveaux de pouvoir qu’a lieu la lutte pour la mise en avant de symboles nationaux attachés à l’un ou l’autre camp. En témoigne le démontage récent de la statue de Lénine à Cotova, petit village du nord du pays, faisant suite à la décision unanime du conseil municipal, proche de l’AIE : « Notre pays a eu des seigneurs qui ont montré leur amour de la patrie. Ce qu’a fait Lénine, ce n’est pas de l’histoire, c’est du poison », a précisé le conseiller à l’origine du vote qui a permis d’envoyer la statue de « l’idole bolchévique » au musée local. C’était sans compter avec la réprobation de certains villageois qui, réunis devant le socle vide, ont crié à l’« illégalité » de cette décision et réclamé le retour de Lénine(12). À Donduseni, autre village septentrional, la statue du leader bolchévique a été décapitée en mars 2012, sans décision préalable des autorités locales. Les vandales courent toujours mais ils ne risquent qu’une amende, l’œuvre n’étant pas répertoriée au Registre national des monuments protégés par l’État(13). Si Lénine a disparu de Cotova, il trône encore dans le parc des expositions de la banlieue de Chisinau ; pourtant, en avril 2012, un groupe de vétérans de la guerre avec la Transnistrie(14) a annoncé sa ferme intention, dans les dix jours, de « creuser un trou, d’amener du ciment, du sable, de faire du béton, de le mettre en terre et de refermer » afin qu’il soit clair que « c’est là que gît Ilitch ». Depuis, sympathisants du PCRM et forces de l’ordre protègent la statue de celui que les vétérans qualifient de « terroriste numéro un »(15).

La lutte passe également par l’utilisation de symboles identitaires plus inattendus, qui se font concurrence : ainsi, il est courant de voir à Chisinau des membres de la Ligue de la jeunesse russe distribuer des rubans tricolores de Saint-Georges, symboles de la lutte contre le fascisme, à l’occasion du 9 mai, date anniversaire de la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Union soviétique, puis en Russie. Au même moment, des membres de l’association « Démocratie à la maison » distribuent d’autres rubans, aux couleurs du drapeau roumain(16).

Autre exemple, certains districts tenus par les communistes aiment à arborer ce que ces derniers considèrent comme le « drapeau historique de la Moldavie » indépendante, qui reprend le blason moldave sur fond d’une bande rouge et d’une bande bleue, couleurs qui auraient été utilisées par le héros national, Étienne le Grand, au Moyen Âge. Dénué de toute valeur historique pour les autorités centrales, ce drapeau permet aux communistes d’exprimer leur « désobéissance civique » face à un pouvoir dont ils contestent la légitimité et de revenir aux valeurs qui, selon eux, ont toujours caractérisé la Moldavie. Elena Bodnarenco, la maire communiste de Soroca, ville historique du nord du pays, a ainsi déclaré en mars 2012 que sa municipalité est une « zone dans laquelle l’Église orthodoxe moldave est soutenue et où la propagande des minorités sexuelles est interdite »(17), en référence, notamment, à la loi sur la non-discrimination des minorités, notamment sexuelles, adopté dans la douleur en mai 2012(18).

Altercations dans la deuxième ville du pays

Ce nouveau drapeau bicolore est arboré à Balti, deuxième ville du pays et capitale du nord, qui, dernièrement, a vu se cristalliser cette opposition entre deux visions. Le 5 août 2012, la plateforme civique Action 2012, composée d’associations roumaines et moldaves auxquelles participent principalement des jeunes qui militent pour la réunification de la Roumanie et de la Bessarabie et qui dénoncent l’« occupation » russe de 1812, a organisé une Marche de l’Union dans cette ville traditionnellement russophone et proche du Parti des communistes. Accueillis par des jets de pierres, d’œufs et de tomates par des représentants du PCRM, des Patriotes de la Moldavie et de la Ligue de la jeunesse russe, les manifestants ont finalement dû renoncer à leur projet.

Manifestation à Balti le 5 août 2012 : « Les vrais patriotes moldaves ne parlent pas russe ». © Iulia Modiga, 2012
Manifestation à Balti le 5 août 2012 : « Les vrais patriotes moldaves ne parlent pas russe ». © Iulia Modiga, 2012

Comme le précise Mihai Formuzal, gouverneur de la région autonome de Gagaouzie qui avait fait le déplacement afin de contrer les « Unionistes » de l’Action 2012 : « C’est notre pays. Nous, nous sommes venus pour soutenir les habitants de la ville de Balti. Nous, nous aimons notre pays et nous le voyons comme un État souverain, indépendant, démocratique et puissant. Ceux qui voient en la République de Moldavie un projet temporaire peuvent prendre leur billet à la gare routière et partir où ils veulent ».

Manifestation à Balti le 5 août 2012 : « Les vrais patriotes moldaves ne parlent pas russe ».

© Iulia Modiga, 2012

Alors qu’une journaliste et un policier ont été blessés au cours de ces altercations, le chef du gouvernement, Vlad Filat, a déclaré : « C’est absolument regrettable, j’ai vu beaucoup de drapeaux et de banderoles, en tout genre, sauf celui de la République de Moldavie. Je m’étonne que beaucoup de ceux qui participent à de telles actions se nomment patriotes, alors que par leurs visions, ils sont si loin des intérêts de la République de Moldavie. Ces manifestations (…) ont pour objectif de déstabiliser [le pays]. Beaucoup sont dérangés par le parcours européen de notre pays ». Et le Premier Ministre de réclamer une modification du cadre législatif, afin de punir ceux qui « portent atteinte à la Moldavie en tant qu’État »(19).

Dès lors, la question de savoir qui sont les véritables patriotes apparaît comme essentielle, rejoignant celle de la définition identitaire du pays tout entier. À l’heure où l’Union européenne et les partenaires occidentaux de la Moldavie se montrent soulagés de la fin de la crise politique, les événements récents révèlent en tout cas que la lutte pour la définition de l’identité des Moldaves n’est pas terminée. Ils montrent aussi combien cette lutte est liée à des jeux politiques et de pouvoir, qui pourraient prendre un tour nouveau si les communistes devaient revenir au pouvoir si les résultats de prochaines élections leur étaient favorables.

Notes
(1) La Bessarabie forme une région délimitée par la rivière Prut à l’ouest, le Dniestr à l’est et le Danube et la mer Noire au sud.

(2) Population d’origine turque convertie à l’orthodoxie chrétienne.

(3) Recensement de 2004.

(4) Mateï Cazacu, Nicolas Trifon, Un État en quête de nation. La République de Moldavie, Non Lieu, Paris, 2010, p. 230 ; Nicolas Trifon, « Moldavie : Désamour et amour pour la Russie », Grande Europe, n° 30, mars 2011,http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000468-moldavie.-desamour-et-amour-pour-la-russie-par-nicolas-trifon.

(5) Agnès Bon, « La ‘Révolution de couleur’ n’aura pas lieu », Grande Europe, n° 11, août 2009,http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000589-moldavie.-la-revolution-de-couleur-n-aura-pas-lieu-par-agnes-bon/article.

(6) Pour être élu par le Parlement, le candidat à la présidence doit obtenir le vote d’au moins 61 des 101 députés qui composent le Parlement. Or, lors des élections d’avril 2009, les Communistes ont obtenu 60 sièges au Parlement. Une voix leur manquait donc pour élire le Président, ce fameux « vote d’or » (Votul de Aur), tel que désigné par la presse moldave.

(7) Vincent Henry, « Moldavie : La fin d’une longue crise politique ? », Regard sur l’Est, 1er juin 2012, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1316.

(8) Luke March, « From Moldovanism to Europeanization ? Moldova’s Communists and Nation Building », Nationalities Papers, 35, n° 4, 2007, pp. 601-626.

(9) « Simbolurile comuniste interzise in Republica Moldova », 16 août 2012, www.cotidianul.ro.

(10) Timpul, Chisinau, 2 juillet 2010.

(11) Céline Bayou, « Moldavie : Le ‘Jour de l’occupation soviétique’ ne fait pas l’unanimité », Regard sur l’Est, 29 juin 2010,http://www.regard-est.com/home/breves.php?idp=1337.

(12) « Il vor pe Lenin înapoi », Timpul, Chişinău, 28 septembre 2011. « Lenin demolat la Drochia și înlocuit cu Ștefan cel Mare »,Unimedia, Chişinău, 28 septembre 2011, www.unimedia.md.

(13) « ‘Calaii’ lui Lenin, nepedepsiti », Jurnal.md, Chisinau, 28 mars 2012, www.jurnal.md.

(14) Au début des années 1990, cette guerre a opposé le pouvoir moldave à la république sécessionniste de Transnistrie, dont le statut n’est toujours pas réglé à ce jour.

(15) Iulia Modiga, « Lenin a ramas in picioare », InfoPrut, Bucarest, 20 avril 2012, www.infoprut.ro ; « Veteranii au venit sa distruga monumentul lui Lenin de la Moldexpo », Jurnal.md, Chisinau, 20 avril 2012, www.jurnal.md.

(16) « Panglica Sf. Gheorghe – o obraznicie a propagandei rusesti », Timpul, Chisinau, 19 avril 2011.

(17) Aurelia Turcanu, « Mai multe localitati din Moldova arboreaza drapelul istoric al Moldovei », Tribuna, Chisinau, 23 mars 2012,www.tribuna.md.

(18) Julien Danero Iglesias, Louise Barseghian, « Moldavie : Les hésitations du projet de loi anti-discrimination », Regard sur l’Est, 15 juin 2011, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1204.

(19) Victoria Dumbrava, « Formuzal la Balti : Aceasta este tara noastra, noi am venit sa ii sustinem pe cei care iubesc Republica Moldova », InfoPrut, Bucarest, 5 août 2012 ; Lilia Strimbanu, « Ministrii, pusi la treaba. Filat cere modificarea legislatiei », InfoPrut, Bucarest, 8 août 2012, www.infoprut.ro.

* Chercheur au CEVIPOL – Université Libre de Bruxelles

Source : Julien Danero Iglesias, « Moldavie : La crise politique en cache une autre », P@ges Europe, 10 septembre 2012 – La Documentation française © DILA

Mis à jour le 10/09/2012