Les saisons chaudes se succèdent dans la politique moldave

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Article par Gilles Ribardière

A l’occasion de la tenue du référendum constitutionnel du 5 septembre, il semblait intéressant de se rendre sur place pour essayer de comprendre ce qui allait se passer. Ainsi, avant le scrutin mais aussi après, j’ai pu rencontrer une vingtaine de personnes habitant ou travaillant à Chisinau appartenant au monde politique, à l’intelligentsia, au monde artistique. A ces trois catégories se sont ajoutés de jeunes étudiants.

De ces entretiens je compte tirer divers articles qui seront publiés sur le site.
J’admets tout à fait que la vision que l’on aura à leur lecture soit partielle ; en effet il eut été intéressant d’interroger des personnes de la campagne, des personnes n’ayant pas reçu une formation supérieure…Toutefois, ce que j’ai pu entendre ou ce dont j’ai été témoin, m’a permis d’obtenir un riche ensemble d’informations sur l’état de la situation et de l’opinion dans le pays.

Ce premier article rendra compte de rencontres, d’une part, avec de jeunes étudiants, d’autre part, avec les représentants de deux partis politiques aux points de vue diamétralement opposés.

Des jeunes pour construire l’avenir du pays dans le cadre de l’Union Européenne

On sait qu’il peut y avoir une forte tentation chez les jeunes engagés dans des études supérieures de s’expatrier, estimant les perspectives en Moldavie réduites, avec en particulier des salaires très bas, et de grandes difficultés pour circuler en dehors du pays. Or, je n’ai entendu un discours allant en ce sens que chez un interlocuteur parmi la dizaine avec lesquels j’ai dialogué. Même si certains d’entre eux étudient en Roumanie, ils affirment leur volonté de se mettre au service du pays, qui, disent-ils avec conviction, aura besoin d’eux.

Ce qui est frappant, c’est leur haut niveau de conscience citoyenne qui se traduit souvent par des engagements militants (y compris en participant au référendum). Deux étudiantes qui font leurs études en Roumanie à Suceava ont été, par exemple, parmi les organisatrices de manifestations de protestation suite aux événements d’avril 2009 à Chisinau, à l’instar de très nombreux de leurs collègues moldaves à travers toute la Roumanie.

Très intéressante est la création d’un « Parlement des Jeunes » à Chisinau, qui a autant de membres (101) que le Parlement National. Nous y reviendrons dans un article particulier. On notera ici simplement que les jeunes étudiants membres de cette assemblée se sont répartis en 4 tendances à peu près égales : Libérale, Libérale Démocrate, Démocrate, Ecologiste. Invité à la Conférence de présentation du travail des commissions, j’ai pu entendre les préoccupations dominantes de ces jeunes ; je citerai la question de l’écart considérable en matière d’éducation entre la ville et la campagne, les problèmes de santé, l’inadéquation entre qualification et niveau d’études et emploi.

membres du Parlement des jeunes
membres du Parlement des jeunes

Même si une part non négligeable de ces jeunes maîtrise bien le français, il m’a été demandé une courte intervention, mais en anglais, cette langue étant pratiquée par un plus grand nombre. Qu’il me soit permis de le regretter, non pour le reprocher à mes hôtes, mais pour souligner que peut-être la France manifeste sa présence de façon insuffisante dans ce pays pourtant à forte tradition francophone. Pourquoi, par exemple, ne pas encourager l’action de ce Parlement des Jeunes : l’ambassade de Hollande à Kiev et celle des Etats-Unis à Chisinau ont bien participé au financement de la plaquette de présentation des travaux des commissions !

Les futurs cadres du pays qui ont aujourd’hui entre 18 et 25 ans se forment avec de beaux atouts – je pense à leur maîtrise d’au moins 3 langues. Ils adhèrent avec enthousiasme aux idéaux de la démocratie et sont disponibles pour construire leur pays qu’ils n’envisagent qu’intégré dans l’Union Européenne.

Il est évident que le résultat négatif du référendum a été mal vécu par mes jeunes interlocuteurs. Mais plusieurs d’entre eux, sans s’être concertés, m’ont tenu le même discours : « la déception a pour effet de renforcer la conviction de lutter ». Ils ont conscience qu’ils sont les acteurs des transformations à venir du pays, dont les effets seront visibles d’ici 10 à 15 ans.

Pour l’heure, l’évolution se fait sous l’impulsion de politiciens aux positions contradictoires comme nous allons le voir.

Des politiciens aux engagements antagonistes

Ce séjour m’a permis de dialoguer plus particulièrement avec des hauts responsables du Parti des Communistes et du Parti Libéral, mes deux interlocuteurs étant par ailleurs membres du Parlement. Si leurs divergences sont évidemment totales sur la question du référendum, ils ont la même appréciation négative sur le principe de régime présidentiel : l’un et l’autre sont favorables au régime parlementaire, même si sans doute ils y mettent un contenu différent

Grigore Petrenko
Grigore Petrenko

Pour le Parti des Communistes, l’interlocuteur fut Grigore Petrenko. Chargé dans son parti des relations internationales, il appartient à la jeune génération ; il est en effet né en 1980. Il défend le principe selon lequel pour un observateur extérieur, « il est mieux d’entendre la position de chaque parti, directement », ce qui est une manière de prôner la transparence. Et il est vrai qu’au cours de l’entretien qu’il m’a accordé, il s’est attaché à ne pas utiliser un langage formaté tel qu’il peut s’entendre dans les discours traditionnels des Partis Communistes. Il a développé une argumentation juridiquement fondée, sans recourir à des propos polémiques. Il a présenté son parti comme garant du bon fonctionnement des institutions estimant que ce n’est pas le cas du côté de l’Alliance pour l’Intégration Européenne, sans pour autant condamner le principe du référendum. Selon lui, en effet, les motifs du boycotte sont multiples :

  • ce référendum serait un prétexte pour ne pas dissoudre le Parlement sinon l’Alliance risquerait de se retrouver en minorité ;
  • deux mois plus tôt, avait été instaurée une exigence de participation minimale beaucoup plus faible qu’auparavant, en vue de la validation du scrutin, ce qui lui paraît peu démocratique et peut instaurer un précédent fragilisant la stabilité des institutions ;
  • l’organisation du scrutin à l’étranger ne donne pas toutes les garanties de régularité. J’ai noté une très forte insistance sur ce point ;
  • les modalités d’un éventuel scrutin présidentiel, au cas où le référendum serait validé, ne sont pas définies.

Ainsi, en particulier pour ces raisons, le PCRM refuse-t-il de participer à une élection, ce qui constitue une première, m’est-il souligné.

Grigore Petrenko considère que la constitution n’est pas la cause de l’impasse dans laquelle se trouve le pays à l’heure actuelle ; ce sont les politiques qui n’ont pas saisi diverses possibilités, notamment celle consistant à former un front de centre gauche, sachant que le PCRM était disposé à élire un candidat du Parti Démocratique.

Une modification modeste de l’article 78, qui a pour objet l’élection du Président de la République, aurait même été possible, d’autant plus que selon lui elle avait l’assentiment du Secrétaire Général de la commission de Venise : le vote par les parlementaires se serait fait sur 3 tours avec une majorité requise passant successivement de 61 à 57 pour finir à 52.

En fait dans l’attitude du Parti des Communistes, on sent une méfiance à l’égard de l’Alliance pour l’Intégration Européenne, dont l’objectif principal serait d’écarter le PCRM de la vie politique quand bien même il serait toujours le parti susceptible d’obtenir le plus de suffrages. Mais à 3 jours du vote, Grigore Petrenko semblait confiant dans le fait que les 33% requis ne seraient pas atteints. Il me laissa entendre que son parti avait été très présent sur tout le territoire afin de dissuader les citoyens de se rendre aux urnes, ce que certains de ses adversaires m’ont confirmé. Il était en tout cas aussi confiant que les personnes, appartenant ou non au monde politique et opposés au PCRM qui, avec un large sourire m’indiquaient que des sondages donnaient jusqu’à 60% de participation …

Les faits, on le sait, donneront raison au PCRM ! Comme quoi tous les politiciens moldaves n’ont pas encore intégré que dans une démocratie, les résultats ne sont jamais acquis d’avance.

C’est après le référendum du 5 septembre que j’ai pu rencontrer Corina Fusu, vice-présidente du Parti Libéral et présidente de la commission parlementaire Culture, Education, Recherche, Jeunesse, Sport et Mass Media. Bien évidemment ses propos divergent avec ceux de Grigore Petrenko, sauf sur la nature du régime parlementaire qu’ils estiment l’un et l’autre adaptée à la réalité moldave.

la député Corina Fusu (au centre)
la député Corina Fusu (au centre)

En revanche, de la façon la plus ferme, Corina Fusu déclare que le référendum était la seule façon de sortir de l’impasse institutionnelle. Elle put ensuite décliner les raisons d’un échec qu’elle estime surprenant …

Elle regrette vivement que l’Alliance n’ait pas su conduire une campagne coordonnée avec un discours commun. Elle stigmatise deux partis, sans les nommer, qui plutôt que de parler du référendum, ont mis en avant leur leader, susceptible d’être candidat à la possible élection présidentielle. Mais elle s’interroge sur la « paresse » des Moldaves, qui ont pensé que le voisin allait voter, et que de ce fait ils n’avaient pas besoin de se déplacer. Elle indique que les jeunes n’ont pas été meilleurs ; certes la loi précise que le vote a lieu dans le bureau proche de la résidence. Or la rentrée universitaire venait de se faire (1er septembre). Aussi les étudiants, qui ne se trouvaient plus à leur domicile habituel, devaient-ils demander à leur commune d’origine un bon de vote leur permettant de voter là où ils se trouvaient le jour du scrutin. Manifestement, ils n’auraient pas usé de cette facilité.

Ce qui l’inquiète beaucoup, c’est le caractère ethnique du vote : 90% des Moldaves –comprendre roumanophones- ont participé au vote, mais seulement 4% des Russes, 1% des Ukrainiens et 7% des Gagaouzes. Elle estime que c’est une conséquence de la politique menée sous l’égide de Vladimir Voronin. Elle tient par ailleurs des propos sans concession contre le PCRM. Elle estime que cette organisation a agi contre la loi, la commission de Venise, l’Europe et le peuple moldave, en préconisant le boycotte.
La déconvenue ne la plonge cependant pas dans la résignation. Au contraire, elle voit une occasion pour l’Alliance d’agir de manière plus concertée en vue de gagner les élections parlementaires à venir en se concentrant sur trois axes : écarter durablement le PCRM des sphères du pouvoir, conduire les réformes, intégrer l’Union Européenne. Et elle estime que l’Alliance peut déjà se prévaloir de réalisations qui ont changé le climat dans le pays ; elle évoque à cet égard la liberté d’expression en très grand progrès, à travers notamment la liberté de la presse, les modifications intervenues dans l’audiovisuel public, l’ouverture de télévisions privées …

Mais on sent chez elle une grande impatience de pouvoir enfin travailler sereinement sans être interrompue par ces scrutins à répétition, et dans un Etat qui aura pu se défaire de nombreux cadres intermédiaires mis en place selon elle par le gouvernement communiste et qui jusqu’à présent sont un obstacle à l’action réformatrice.

En terminant l’entretien, elle a eu ce mot pour traduire son état d’esprit « il faut résister ». Voilà bien un propos qui rejoint celui sorti de la bouche de jeunes : « il faut lutter ».