Les Moldaves du Caucase ont l’âme ouverte et le regard bienveillant

Vasile Şoimaru est un des plus actifs intellectuels de Moldavie. Impliqué dès les débuts dans le processus d’éveil et de renaissance nationale des Moldaves, Vasile Şoimaru a pleinement vécu chaque jour de notre histoire de ces 20 derniers ans. Il a été un combattant pour le détachement de la Moldavie de l’URSS, il a voté pour la Déclaration d’Indépendance de la Moldavie. Une des préoccupations majeures de Vasile Şoimaru est la destinée des Roumains de partout. Il a fait des nombreux voyages, sur son propre compte, en Europe et en Asie afin de serrer la main à des frères inconnus qui parlent la même langue que lui. J’évite d’y parler de sa grande passion - la photographie - afin de poser quelques questions à l’infatigable et l’omni-présent Vasile Şoimaru.

-  Cher Vasile Şoimaru, tu voyages tellement souvent qu’il est difficile de savoir exactement où tu es et quand tu reviens à Chişinău, où tu iras après ton retour. C’est ainsi que se déroule ta vie entre deux voyages et un nouveau livre. D’où es-tu revenu et où as-tu l’intention d’aller prochainement ?

- Je travaille depuis longtemps sur un livre consacré au Roumains de partout et, évidemment, pour collecter l’information nécessaire, je dois voyager beaucoup, parfois trop. En plus, je dois m’organiser pour suivre l’horaire des cours que je donne à l’Académie de Sciences Economiques. A part cela, il faut que je me déplace rapidement, car tout voyage est coûteux et moi, je voyage sur le compte du … budget de ma famille. Je viens de revenir d’un voyage de plus de 4 000 km que j’ai fait dans ma voiture. J’ai visité les Moldaves de Russie, le kraï de Krasnodar, dans le Caucase du Nord.

- Comment avez-vous voyagé ?

-  Comme en Russie. Durant tout le voyage, j’ai tout simplement subi du chantage de la part des agents de circulation, soit de la milice russe. Près de Rostov, après minuit, ils m’ont arrêté et, constatant que je suis de Moldavie, ils ont fouillé toute la voiture et, voyant mes appareils de photo, ils ont décidé de me les confisquer. Quoiqu’ils soient en uniformes, ils se comportaient comme des brutes. Ils me demandaient 400 Euros à cause du fait que je ne disposais pas d’un soi-disant permis pour emmener en Russie un appareil de photo. A la fin du compte, ils ont „cédé”, me demandant 200 dollars. A mon retour, j’ai raconté ce cas d’abus aux douaniers russes et ils ont confirmé qu’on peut emmener en Russie tout appareil de photo sans le déclarer. Malheureusement, les pêchés, les maladies et les mauvaises habitudes de la bureaucratie russe sont, aujourd’hui encore, telles que décrites par Gogol.

  • Toutefois, tu es arrivé à la destination ?
  • Bien sûr ! Je suis arrivé dans les villages moldaves du kraï de Krasnodar et je suis très content que, après l’histoire avec la milice russe, j’aie rencontré nos frères du Caucase du Nord.

C’est incroyable, mais les endroits où furent établis les villages des Moldaves au XIX-ième siècle se ressemblent beaucoup aux paysages de Moldavie. Les mêmes vallées et collines, les mêmes plaines, le même relief ondulé, les mêmes vignobles et jardins infinis. Finalement, j’ai découvert que les gens sont les mêmes, eux-aussi, et qu’ils respectent avec dévouement les traditions et la langue maternelle.

  • Vraiment ? Après un siècle et demi vécu parmi des étrangers, ils continuent à parler la langue et à respecter les traditions des Moldaves de Moldavie ?
  • Moi-aussi, je fus étonné du fait que la plupart d’entre eux aient résisté à la russification et à l’assimilation. Ceux qui continuent à parler roumain, parlent une langue archaïque, il est vrai, mais sans des mots étrangers. Quand je suis arrivé dans le centre du village Moldovanskoïe, je suis entré dans un magasin et j’ai demandé au vendeur en russe où je pouvais trouver un hôtel. Le vendeur, très étonné, m’a répondu en roumain : « Est-ce que vous n’êtes pas d’ici ? Vous semblez être un Moldave »…
  • Comment les Moldaves sont-ils arrivés à construire des villages dans le Caucase du Nord ? Ont-ils été déportés ou bien a-t-on leur donné des terres, exemptes d’impôts pour une certaine période de temps ?
  • Rien de nouveau pour ce qui fut la Russie tsariste du XIX-ième siècle. Des soldats moldaves qui faisaient leur service militaire dans l’armée du tsar ont participé à la « libération », soit à l’occupation du Caucase du Nord. En tant que récompense, le tsar leur a offert des terres et leur a proposé d’y amener leurs parents et proches afin de peupler les vastes plaines aux pieds du Caucase. Les soldats moldaves, la plupart - originaires du centre de la Bessarabie, sont revenus dans la patrie et en ont parlé à leurs villageois. Ainsi, de grands groupes de paysans des villages qui n’avaient pas de terre arable ont chargé tous leurs biens dans des charrettes et se sont mis en route. Le convoi de charrettes a quitté la Bessarabie au début du printemps et il est arrivé à la destination vers la fin de l’automne. Ils ont voyagé dans des conditions pénibles (pas de ponts, beaucoup de rivières, de lacs et de marécages à traverser…) pendant plus d’une demi-année avant d’arriver à la « terre promise ». On ne dispose pas de témoignages pour savoir comment ils ont pu survivre au début, mais, étant laborieux et disposant de terres, ils se sont bien débrouillés. Maintenant, les villages des Moldaves sont les plus attirants de tout le kraï de Krasnodar.
  • Quelle est l’architecture de leurs maisons, se ressemblent-elles aux maisons des villages de Moldavie ?
maison de Chabanovca
maison de Chabanovca

- L’architecture, le style, le modèle des maisons anciennes sont exactement les mêmes que dans les villages du centre de la Moldavie. Je répète : le relief, les villages et les gens sont comme chez nous, à l’exception du fait, me semble-t-il, qu’ils font preuve de plus de respect pour la langue et les traditions de nos ancêtres. C’est une île de Moldaves bien conservée, avec des gens dignes de leur origine. Quant aux jeunes, même s’ils ne parlent pas tous la langue de leurs parents, ils se déclarent avec fierté des Moldaves, ils veulent apprendre la langue roumaine et souhaitent établir des liens avec des jeunes de Chişinău.

  • As-tu été dans des maisons des Moldaves du Caucase du Nord ? Comment est leur intérieur ?
  • Dans les maisons anciennes, l’intérieur est comme dans les maisons de Moldavie. Des tapis extraordinaires, des broderies, de la céramique traditionnelle. Dans les maisons modernes, on retrouve un mélange du passé et du présent, comme dans les maisons modernes de Moldavie. Je dois dire que lors de mon voyage à travers les villages des Moldaves du Caucase, j’oubliais parfois que j’étais à l’étranger, tellement je me sentais comme chez moi.

Dans leurs caves aux arcades, par exemple, il y a, comme dans les caves des Moldaves de Moldavie, deux rangées de tonneaux au vin, des étagères avec des conserves faites à la maison, des barils aux légumes et au fromage saumurés. Les caves que j’ai visitées avaient plus de cent ans, ayant été construites à la fin du XIX-ième siècle. J‘ai appris que tout Moldave du Caucase produit son propre vin. Or, sur toutes les collines des alentours s’étendent des vignobles. Le raisin y mûrit très bien. Quoi te dire encore ? Les plats sont délicieux, comme chez nous. On m’a servi de la zeama (soupe de poulet), des sarmale (rouleaux de choux farcis), des placinte (tourtes), de la mamaliga (sorte de polenta) à la viande et, spécialement pour moi, on a voulu faire de l’aspic de coq, mais moi, je me dépêchais. Je ne te dirai pas à quel point sont bonnes leurs légumes saumurées !

  • Où te dépêchais-tu ? C’était les agents de circulation qui t’attendaient ?
  • Les villages des Moldaves se trouvent à une longue distance un de l’autre. Moldovanovca est près de Tuapse ; Moldovca est aux côtés de Adler et Sotchi ; Moldovanskoie est dans le district de Kramsk ; Chabanovca et Thamaha - dans le district de Severschi ; Soloneşti - dans le district de Slaveansk. Dans le village de Mehadar, en Abkhazie (Géorgie), je n’ai pas pu entrer à cause des séparatistes. Tous ces villages sont des villages de Moldaves qui ont conservé les traditions d’antan grâce à la famille, au foyer paternel.
  • Ont-ils des écoles à l’enseignement en langue roumaine, des bibliothèques avec des livres en roumain ?
  • Malheureusement, non. L’unique école où l’enseignement était dispensé en langue roumaine a été abusivement fermée en 1937. Ces derniers 70 ans, dans le Caucase du Nord, il n’y a pas eu d’école, ni d’église, ni de bibliothèque dans la langue des Moldaves. Je crois que toutes les communautés de Moldaves de toute la Russie (il y en a quelques centaines) sont confrontées à ce problème. Imaginez-vous que la Moldavie traiterait les Russes de chez nous comme la Russie traite les Moldaves établis sur son territoire depuis des siècles. La Russie aurait envoyé des chars … Quant à nous, nous leur avons donné plus de droits qu’aux Moldaves et, toutefois, à cause de leur orgueil impérial, ils refusent d’apprendre à dire au moins „Bună ziua” (« bonjour ») en roumain.
  • Est-ce que les autorités de Chişinău sont au courant de l’existence de ces villages de Moldaves ?
  • Oui. Les anciens ambassadeurs de la Moldavie en Russie, V. Pasat et V. Ţurcanu, ont fait des visites officielles dans les villages des Moldaves du Caucase du Nord. Je ne sais pas s’ils les ont aidé de quelque façon ou pas, mais le simple fait de les avoir visité est un bon signe. Malheureusement, ces derniers temps, comme me l’ont dit les Moldaves du Caucase, certains partis politiques de Chişinău essayent de les utiliser à des buts mesquins, idéologiques, ils veulent organiser une diaspora moldave qui ne connaît pas les problèmes réels des Moldaves. Une telle approche leur nuit plus que ne les aide. Les communautés des Moldaves de Russie ont besoin d’une aide concrète, réelle qui contribuerait à la conservation de la langue, des traditions et de l’identité nationale. Je ne comprends pas pourquoi la Russie craindrait d’ouvrir à Krasnodar des écoles à l’enseignement en langue des Moldaves. Surtout que ces Moldaves-là veulent que leurs filles et fils parlent la langue de leurs parents.
  • Comment serait-il possible d’aider les Moldaves du Caucase à conserver et à perpétuer leur identité nationale ?
  • A part le bonheur de les avoir connus et de les avoir entendus parler roumain, j’ai compris que sans écoles à l’enseignement en langue roumaine, sans livres et journaux, sans TV en langue roumaine, les Moldaves du Caucase s’éteindront, étant engloutis par la grande Russie, ainsi que par les vagues de la civilisation. Si leur langue disparaît, ils perdront peu à peu leur mémoire historique aussi, leurs liens avec les racines. Les autorités de Chişinău, et surtout celles de Bucarest, pourraient les aider à conserver leur identité nationale.
  • Comment, par exemple ?
  • Par exemple, en leur fournissant des dictionnaires, des livres, des manuels, des bibliothèques, des périodiques de Chişinău et de Bucarest. A part cela, en formant chaque année des enseignants pour les futures écoles des communautés moldaves de l’étranger. Je dois reconnaître qu’ils disposent de très peu d’informations sur la Moldavie et surtout sur la Roumanie. L’unique chaîne TV en langue roumaine captée dans le Caucase du Nord est Etno. Ils croient que cette chaîne est diffusée par Chişinău et ils sont enchantés de pourvoir entendre et voir les traditions de leur peuple d’origine. Bien que je les aie trouvés un peu roumainophobes, au départ, je les ai laissé roumainophiles. Malheureusement, personne de Bucarest ne les a visités. Beaucoup de Moldaves caucasiens souhaiteraient que leurs enfants fassent des études en Roumaine ou en Moldavie. On m’a demandé de les aider à se faire confectionner des costumes nationaux pour la troupe de danseurs de Moldovanskoie. Ils voudraient faire paraître un journal en langue roumaine. Avec notre support sincère, ils y réussiront, sans doute. Ils doivent y réussir, car ils sont des frères particuliers, très comme il faut, qui ont conservé la bienveillance et l’hospitalité traditionnelles des Moldaves. Ils ont l’âme ouverte et le regard bienveillant. C’est avec beaucoup de nostalgie que je me suis séparé d’eux et, crois-moi, ils me manquent beaucoup…

Interview par Alecu Renita, publié sur http://natura.md/index.php?module=articles&act=show&c=12&id=104